Trois petits drames pour marionnettes | Espace Nord

Trois petits drames pour marionnettes

Intérieur - Alladine et Palomides - La mort de Tintagiles

Par Maurice Maeterlinck
Édition établie et commentée par Fabrice van de Kerchkhove
Édition 2015
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782875680686
N° Espace Nord 308
Pages 288
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Un vieillard et un étranger observent à distance le bonheur d’une famille et tardent à leur annoncer la mauvaise nouvelle dont ils sont porteurs. Alladine et Palomides tombent amoureux, enfermés dans les souterrains d’un château. Ygraine se révolte et tente de soustraire le petit Tintagiles à l’emprise d’une reine invisible.

Maeterlinck publie en 1894 ces Trois petits drames pour marionnettes, triptyque qui remet génialement en cause les conventions dramatiques de son temps. Sa dramaturgie fait le lien entre l’imagination du spectateur et les zones énigmatiques que suggère le texte. Car seul ce non­dit, le «drame de l’existence elle­même », importe à Maeterlinck.

Alladine et Palomides

à Camille Mauclair.

PERSONNAGES

AblaMore
Astolaine, fille d’ablamore
Alladine
Palomides
Les sœurs de Palomides
Un Médecin

ACTE I

UNE PARTIE SAUVAGE DES JARDINS

On découvre Ablamore qui se penche sur Alladine endormie.

ABLAMORE. – Je crois que le sommeil règne jour et nuit sous ces arbres. Chaque fois qu’elle y vient avec moi, vers le soir, elle est à peine assise qu’elle s’endort. il faut, hélas! que je m’en réjouisse... durant le jour, quand je lui parle, et que son regard rencontre, par hasard, mon regard, il est dur comme celui d’un esclave à qui l’on vient d’ordonner une chose impossible... et cependant, ce n’est pas son regard ordinaire... Je l’ai vu bien des fois lorsqu’elle arrêtait ses beaux yeux sur des enfants, sur la forêt, la mer ou sur ce qui l’entoure. elle me sourit comme on sourit à l’ennemi; et je n’ose me pencher sur elle qu’aux moments où ses yeux ne peuvent plus me voir... J’ai quelques instants tous les soirs; et le reste du jour, je vis à ses côtés les yeux baissés... il est triste d’aimer trop tard... elles ne peuvent pas comprendre que les années ne séparent pas les cœurs. ils m’avaient appelé «le roi sage»... J’étais sage parce que rien ne m’était arrivé jusqu’ici... il y a des hommes qui semblent détourner les événements. il suffisait que je fusse quelque part pour que rien ne pût naître... Je l’avais soupçonné autrefois... Au temps de ma jeunesse, j’avais bien des amis dont la présence semblait attirer toutes les aventures; mais les jours où je sortais avec eux, à la rencontre des joies ou des douleurs, ils s’en revenaient les mains vides... Je crois que j’ai paralysé la destinée; et longtemps, j’ai tiré vanité de ce don. on vivait à l’abri sous mon règne... mais maintenant, j’ai reconnu que le malheur lui-même vaut mieux que le sommeil et qu’il doit y avoir une vie plus active et plus haute que l’attente... ils verront bien que moi aussi, j’ai la force d’agiter, quand je veux, l’eau qui paraissait morte au fond des grandes cuves de l’avenir... Alladine, Alladine!... oh! elle est belle ainsi, les cheveux sur les fleurs et sur l’agneau familier; et la bouche entr’ouverte et plus fraîche que l’aurore... Je vais l’embrasser sans qu’elle s’en aperçoive, en retenant ma pauvre barbe blanche... (Il l’embrasse.) – elle a souri... Faut-il que je la plaigne? Pour quelques années qu’elle me donne, elle sera reine un jour; et j’aurai fait un peu de bien avant de m’en aller... ils seront étonnés... elle-même ne sait rien... Ah! voici qu’elle s’éveille en sursaut... d’où viens-tu, Alladine?

ALLADINE. – J’ai fait un mauvais rêve...

ABLAMORE. – Qu’y a-t-il? Pourquoi regardes-tu de ce côté?

ALLADINE. – Quelqu’un a passé sur la route.

ABLAMORE. – Je n’ai rien entendu...

ALLADINE. – Je vous dis que quelqu’un va venir... le voilà ! (Elle désigne un jeune cavalier qui s’avance entre les arbres en tenant son cheval par la bride.) ne me prenez pas la main, je n’ai pas peur... il ne nous a pas vus... ablaMore. – Qui ose venir ici? si je ne savais pas... Je crois que c’est Palomides... C’est le fiancé d’Astolaine... il a levé la tête... est-ce vous, Palomides?

(Entre Palomides.)

PALOMIDES. – oui mon père... s’il m’est permis déjà de vous donner ce nom... Je viens ici avant le jour et l’heure...

ABLAMORE. – Vous êtes le bienvenu à quelque heure que ce soit... mais qu’est-il arrivé? nous ne vous attendions pas avant deux jours... Astolaine est ici?...

PALOMIDES. – non: elle viendra demain. nous avons voyagé jour et nuit. elle était fatiguée et m’a prié de prendre les devants... mes sœurs sont arrivées?

ABLAMORE. – elles sont ici depuis trois jours en attendant vos noces. – Vous avez l’air très heureux, Palomides...

PALOMIDES. – Qui ne serait heureux d’avoir trouvé ce qu’il cherchait? J’étais triste autrefois. mais maintenant, les jours me semblent plus légers et plus doux que des oiseaux inoffensifs dans les mains... et si de vieux moments reviennent par hasard, je m’approche d’Astolaine et l’on dirait que j’ouvre une fenêtre sur l’aurore... elle a une âme que l’on voit autour d’elle, qui vous prend dans ses bras comme un enfant qui souffre et qui sans rien vous dire vous console de tout... Je n’y comprendrai jamais rien. – Je ne sais pas à quoi tout cela peut tenir; mais mes genoux fléchissent malgré moi quand j’en parle...

[…]

Auteur
Maurice Maeterlinck
Né à Gand en 1862, Maurice Maeterlinck se consacre rapidement à la littérature. Dès 1889, il publie un recueil de poèmes, Serres Chaudes, et une pièce de théâtre, La Princesse Maleine, qui traduisent ses préoccupations symbolistes.... lire la suite
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