Sortilèges | Espace Nord

Sortilèges

Par Michel de Ghelderode
Postface de Jacqueline Blancart-Cassou
Édition 2016
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782875680938
N° Espace Nord 169
Pages 288
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Mannequins de cire, diables, Mephisto, vieilles dames d’âge indéfinissable, vieux antiquaires et statues peuplent les douze contes fantastiques de ce recueil : « Le Diable à Londres », « L’Amateur de reliques », « Brouillard », « Voler la Mort », « Tu fus pendu ! »... La mort et le péché y traversent des décors qui suggèrent un monde de la décrépitude, des odeurs méphitiques, des brumes et de la laideur envahissante.

L’Écrivain public
au poète Marcel Wyseur

Dans ce temps-là, j’avais mon habitacle au quartier de Nazareth. C’était une région dépeuplée, à proximité des talus des anciens remparts et envahie par la végétation, comme si la proche campagne se fût avancée dans la ville pour reprendre son territoire. On s’y perdait en un labyrinthe de sinuantes ruelles, bordées de maisons basses ou d’interminables murs aveugles, dédales qui faisaient de ce quartier vétuste un vaste enclos, étonnamment tranquille. Poussant quelque porte vermoulue, on découvrait une prairie où paissaient des moutons et où souvent s’affairaient des orphelines d’un établissement voisin. Le silence qui y régnait était une vraie grâce, au point qu’une querelle d’oiseaux devenait un important vacarme. Et je souhaitais que demeurât cette région mystique, où les toitures ployaient sous le poids des colombes. Le Temps n’y existait guère, et les cloches qui paraissaient tinter dans les arbres étaient assurément folles.

Il m’advenait de quitter mon logis à la chute du jour, ma flânerie me conduisant vers un bâtiment d’aspect claustral qu’on dénommait encore le Béguinage. De béguines, il n’en subsistait plus derrière ces pignons de briques roses, et le porche monumental jouxtant la vénérable bâtisse ne s’ouvrait pas souvent. J’en possédais une clef pesante qui me conférait le privilège de franchir le seuil de cette maison inactuelle. J’étais aussi un des rares à savoir qu’elle abritait un humble et attachant petit musée dédié à la vie et aux arts populaires; musée ignoré du grand nombre, qu’aucune inscription ne révélait au passant, et auquel j’accédais librement pour avoir contribué à sa création par quelques dons et des collaborations bénévoles. Le fait de détenir une clef de l’immeuble dit assez la confiance dont m’honorait le fondateur, le souriant ami à cheveux blancs, chanoine Dumercy. Bien que le musée se trouvât depuis longtemps en ordre, le chanoine inventait mille prétextes pour en renvoyer l’inauguration aux calendes, tremblant, semblait-il, que le pieux refuge où dormaient ses collections naïves connût la profanation publique. J’admettais les raisons du vieillard, qui concluait chaque fois : « Et d’ailleurs, mon musée a son visiteur, qui est vous !... C’est suffisant... » Pendant des saisons, je restai cet unique visiteur, ce qui ne laissait pas de me flatter. N’étais-je pas nanti de la clef, non celle d’un mystère, mais d’un endroit mystérieux au regard de beaucoup ? Cela suffisait à mon bonheur...

Le porche passé, on découvrait un jardin carré, fermé de trois côtés par les galeries couvertes du Béguinage ; un étonnant jardin : forêt vierge où bataillaient inextricablement les végétations vivaces. De l’herbe folle émergeaient des cadrans solaires ou des statues décapitées, posées sur quelque fût de granit. Et toute une vie secrète grouillait dans ces masses végétales dont la poussée menaçait de bousculer les vieilles murailles de l’enclos. Toutefois, le jardin gardait une relative ordonnance, à cause du puits forgé qui en indiquait le centre et des panaches de quatre peupliers haut poussés à des angles. Une fois entré, j’étais immanquablement accueilli par des cris sinistres: un geai, huppe hérissée et prêt à l’attaque, me regardait venir, du fond de sa cage. L’impertinent oiseau montait la garde mieux qu’un chien et avertissait son maître de ma présence. Daniel, le concierge, surgissait alors de sa loge, sorte de pavillon en avant-corps que lui avait assigné pour logis son protecteur, le chanoine. Un original et mal dé nissable personnage, ce septuagénaire courtois dont on racontait qu’il avait été au séminaire le condisciple intime de l’actuel évêque. Ses manières discrètes et désuètes lui donnaient une physionomie vaguement cléricale. Je respectais ce vieux célibataire qui pratiquait un philosophique renoncement, fumant et rêvant dans ce jardin où l’on ignorait l’heure quand manquait le soleil, et qui se contentait de l’affection d’un geai. Après quels avatars était-il devenu le concierge, voire le conservateur du Musée ? Le Destin sait ce qu’il fait, et dans le cas, le bonhomme semblait bien à sa place, suranné et poussiéreux comme les choses qu’il surveillait, et comme elles, précieux et plein de charme. Daniel m’estimait, en retour de ma déférence. À chacune de mes visites, il énonçait cérémonieusement: «Vous êtes chez vous!...» et rentrait à reculons dans sa loge, faisant de légères inclinations de la tête.

[…]

POSTFACE
de Jacqueline Blancart-Cassou

En se tournant résolument vers le passé flamand, au début des années trente, l’œuvre de Ghelderode avait retrouvé une certaine gaieté. Mais cette période relativement euphorique aura été de courte durée. L’écrivain laisse peu à peu les angoisses l’envahir et miner sa santé. À partir de 1936, il souffre de malaises variés que l’on qualiferait aujourd’hui de psychosomatiques: sensations de «dépression» qu’il attribue au froid ou à la chaleur, maux de tête, crises d’asthme graves et répétées. Ce mal, qu’il atténue avec des piqûres de morphine, ne fera qu’empirer au cours des années suivantes. C’est au cours de cette période qu’il a composé les contes du recueil Sortilèges, plusieurs fois réédité et considéré à juste titre comme le chef-d’œuvre de l’écrivain dans le genre narratif.

La première édition de Sortilèges, en 1941, comportait douze contes écrits de février 1939 à avril 1940. L’un d’eux, Eliah le peintre, ayant été écarté du recueil après la guerre à cause de l’antisémitisme déclaré du héros-narrateur, Ghelderode l’a remplacé par un autre récit qui date de 1942, l’Odeur du sapin. Avant comme après ce changement, le recueil présente une remarquable homogénéité. Peut-être le doit-il à la continuité de sa composition: l’auteur a lui-même attribué à l’influence de Franz Hellens son retour à cette forme d’art, et avoué que l’on retrouve dans Un crépuscule l’ambiance des Hors-le-Vent, dont il s’était déjà inspiré pour la Halte catholique. Or, Un crépuscule est le premier des sept contes écrits de février à juin 1939; Brouillard, qui le suit chronologiquement, est de la même veine. Par la suite, les fantasmes personnels de Ghelderode se détachent avec de plus en plus de force, mais cette « ambiance » demeure comme un fond de tableau. Le ton est donné, et il s’y tient.

Un autre facteur d’homogénéité est la présence au premier plan d’un héros-narrateur qui garde d’un récit à l’autre le même caractère, les mêmes goûts, qui sont ceux de l’auteur. Celui-ci du reste n’a pas caché qu’il s’agit de «confessions». Les allusions du narrateur à son «enfance sans joie» – menaces des parents et des prêtres, peur de la mort, croyance à l’existence du diable – font écho aux con dences des Entretiens d’Ostende. La vie du narrateur est celle de Ghelderode : bruxellois comme lui, il séjourne parfois, comme lui, à Ostende. Il partage son goût de l’errance, il aime comme lui les fêtes populaires, les boutiques d’antiquités, les mannequins de cire, telle statue de la Vierge. Il se dit solitaire et misanthrope, consolé seulement par l’amitié des animaux, et pourtant il cultive des amitiés humaines vibrantes et parfois orageuses : Sortilèges est une œuvre à clés, où l’auteur règle des comptes; sept personnages au moins sont calqués sur des modèles vivants. Mais la confidence ne s’en tient pas là, sans quoi Sortilèges ne serait que la suite des chroniques intimistes. Ce que cette œuvre révèle surtout, c’est le mal physique et moral qui ronge Ghelderode à cette époque; on verra le narrateur en éprouver et en décrire les affres ; on le verra même dans un conte recourir à la morphine. D’autre part, si les fantasmes habituels de Ghelderode reparaissent ici, c’est avec une intensité inquiétante; mannequins et statues s’animent, les apparitions de cauchemar se matérialisent, le narrateur découvre ses propres dons d’ubiquité ou de voyance: tout cela semble témoigner d’hallucinations effectivement vécues plutôt que d’une simple habileté littéraire; comme le dit Roland Beyen, ce livre est «le fruit d’une crise » ; il constitue d’ailleurs l’unique incursion de Ghelderode dans le domaine du conte fantastique.

[…]

Auteur
Michel de Ghelderode
Auteur de quatre-vingts pièces, d’une centaine de contes et de poèmes, Michel de Ghelderode (Bruxelles, 1898-1962) a connu un immense succès auprès du public avec La Balade du Grand Macabre, Mademoiselle Jaïre et Barabbas. Ses pièces... lire la suite
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