Quatrième étage | Espace Nord

Quatrième étage

Par Nicolas Ancion
Postface de Nicolas Marchal
Édition 2017
Première édition 2000
Genre Romans et récits
ISBN 9782875682697
N° Espace Nord 358
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Dans les bas quartiers de Bruxelles où le sommeil se marchande, il y a ce vieil immeuble. Les deux derniers niveaux, insalubres, ont été condamnés. Ce qui fait du quatrième étage (sans ascenseur), le véritable sommet de ce taudis. Marie, malade, est alitée. Thomas, son mari, tâche de lui cacher les alentours, l’enfer urbain où la vie se troque. Ils ne sont plus du tout jeunes. Ils sont amoureux. Dans les bas quartiers de Bruxelles où le sommeil se marchande, il y a Serge. Qui, un jour de chance, a pris le vieil escalier. Et qui, au quatrième étage, s’est arrêté.

C’était le printemps sur Bruxelles. Du soleil sur les boulevards, un petit vent tiède et sucré le long des trottoirs, un immense ciel bleu par-dessus les toits. La journée idéale pour traverser la ville à pied ou pour revenir du GB des sachets plein les mains.

– Tu y crois, toi, à la chance ?

Toni m’avait posé la question comme on pose une bombe, juste à l’entrée de la gare en pleine heure de pointe. Il faisait chaud, la lumière s’étendait sur les carrosseries et les bancs de bois brun. J’avais les deux bras chargés de sachets en plastique bruyant.

– Tu y crois, toi, à la chance ? qu’il m’avait dit.

Que voulais-tu que je réponde aussi sec, sans trop réfléchir, tandis que la charge entravait la circulation du sang dans mes doigts. D’habitude, avant dix heures du matin, on se contente de banalités. Fait beau, fait chaud, fait malade. On s’envoie des Ça va ? Ça va. Des T’as vu le film hier ? Rien que des petits mots inutiles mais pratiques. Quand on n’est pas bien réveillé, on peut se contenter de hocher la tête, de grogner un léger hrrrrhhhmm, de l’arrière du palais, qui dit tout, qui ne dit rien. On peut laisser le silence répondre à son aise pendant qu’on rampe vers le percolateur. Par contre quand on te pose des questions embarrassantes, du genre de celle-là, avec la chance et tout ça, il faudrait deux cafés coup sur coup pour trouver l’énergie en quantité suffissante afin de pondre ne fût-ce qu’une réponse. On est déjà fatigué avant même de commencer à répondre. On se sent épuisé, on voudrait partir en courant et se perdre dans des petites rues étroites en ne pensant à rien sauf aux pieds qui battent le pavé, mais il est là, juste à côté de toi, le Toni, et le temps n’a pas passé du tout, il vient juste de la poser sa satanée question, il sourit, il te regarde, ses yeux sont bien en face des trous, bleus comme un jeans, sous un front gras et luisant, il s’en fout, il est du genre à se foutre de tout, il ne comprend jamais ce qui se dit autour de lui, il rumine et, quand il parle, on aurait souvent préféré qu’il se taise. On en connaît tous des types comme ça, des Toni, des interrogateurs de lieux communs, des mecs insupportables qui veulent parler du cœur quand tout le monde se marre, qui veulent sonder ta conscience quand tu goûtes le dessert, ou qui te posent les questions les plus vagues au moment où tu as juste envie d’un peu de traintrain bien concret. Comme ce matin-là, par exemple.

La chance, nom de Dieu, qu’est-ce qu’il voulait dire par là ? Je me suis posé la question, je me la pose encore. Je me doutais qu’il voulait faire allusion à quelque chose en particulier mais je ne voyais pas à quoi, là, avec mes sacs trop lourds dans le bruit des moteurs et des pneus sur l’asphalte. Je voulais lui dire : Toni, ce n’est pas le moment, prends au moins un sachet, s’il te plaît, ne me laisse pas tout sur les bras, tu vois bien que c’est lourd, tu sais où j’habite, c’est sur ton chemin, t’as les mains dans les poches, prends un sac. Toni, fais-moi ce plaisir, et tant que tu y es, oublie ta question, ma réponse qui ne vient pas, excuse-toi même, ce n’est pas difficile, dis-moi un truc tout con, pas compliqué, du genre : T’as vu la fille avec ses talons, là, de l’autre côté ?, un truc auquel je puisse répondre : Ouais, j’ai vu, et encore, c’est que le printemps, attends l’été et t’en verras de bien pire, à peine vêtues, du soir au matin, dans le parc et au bord des terrasses.

On remontait le long de la gare centrale et Toni ne disait plus rien, on aurait dit qu’il réfléchissait, qu’il retournait ma réponse dans tous les sens pour bien en saisir toutes les subtilités, alors que je n’avais rien dit du tout. Un vrai cauchemar. La journée était déjà foutue. Parce qu’une fois que ça a mal démarré, pas la peine de s’échiner, ça ne s’arrête plus, ça te tombe dessus d’heure en heure, comme des stalactites qui dégèlent au printemps au bord des toits. La chance, qu’est-ce qu’il voulait dire par là ? Est-ce qu’il pensait à quelque chose de précis? Au fait qu’il passait juste devant le GB au moment où j’en sortais avec mes courses de la journée? Au fait que j’avais perdu mon boulot au vidéoclub depuis deux semaines et que j’avais des heures entières pour découper les bons de réduction dans les journaux publicitaires, pendant que lui, le Toni, filait des coups de main à son oncle plombier et se ramassait des billets en liasses et en noir, sans perdre ses allocations de chômage ? Je n’en savais rien.

[…]

POSTFACE
de Nicolas Marchal

Les marges inexplorées de ce qui nous compose

Le mensonge

Dans un roman, la question de la vérité se fait plus large que sur le plan moral. Dans le roman, on ment pour le plaisir, et on essaie parfois d’atteindre par ce mensonge, à travers l’esthétique de ce mensonge, une vérité qui nous dépasse, qu’on ne saurait formuler autrement, en tout cas certainement pas sans recourir à la fiction, c’est-à-dire au mensonge.

Dans Quatrième étage, la question de la vérité est à la racine même de la narration. Thomas ne peut, ou ne veut se résoudre à avouer la vérité à Marie. À aucun moment de l’histoire il n’envisage de lui dire ce qui se passe vraiment en dehors de leur chambre. Alors il ment. Il lui invente une histoire.

L’histoire, c’est celle de Serge, qui accumule malheurs sur malheurs, qui ne croit plus en grand-chose, mais qui va malgré tout connaître l’amour. Qu’est-ce que Thomas raconte à Marie ? Dans un premier temps, il lui raconte une histoire pire que celle qu’ils vivent, eux, pire que d’être malade et cloué dans son lit, l’histoire d’un jeune homme très libre mais très malheureux, ne trouvant aucun sens à cette liberté. Enfin quelqu’un qui peut faire rêver Marie, parce qu’elle peut l’envier un peu et le plaindre beaucoup. Il ne lui restera plus qu’à souhaiter que l’histoire de Serge ne finisse pas mal : que pourrait-elle lui souhaiter de plus beau que l’amour ? L’amour qui, du fond de sa maladie, est la dernière chose qui la raccroche à la vie, la dernière chose qui ait un sens. Thomas le sait, qui permettra à son personnage de rencontrer Louise. Et Thomas ira même plus loin pour enchanter Marie : il débaptisera Louise, il fera entrer Marie dans l’histoire, il prendra lui-même la place de Serge. À partir de ce moment-là, l’identification est parfaite, et le rêve de Marie se fait plus vif, plus éveillé encore. Ils ont un lieu où ils peuvent frémir comme au premier jour, où ils peuvent s’unir avec frénésie, où plus rien ne pourra les atteindre : leur histoire, leur fiction à eux. Nicolas Ancion a une formule pour parler de cela : « Les marges inexplorées de ce qui nous compose. »

Thomas, en bon conteur, donne à Marie des indices de ce qu’il est en train de faire en lui racontant cette histoire. Serge, son personnage, ne peut se résoudre à dire la vérité. Il ne parvient pas à dire à l’oncle Roger que Toni est mort. Il rencontre Louise à la faveur d’un mensonge quant à sa profession. Et il est tout à fait conscient d’être un menteur : quand il se demande s’il doit ou pas avouer la vérité à cette jeune fille dont il s’éprend, il se rend compte de la dette qu’il a envers le mensonge :

Or moi, c’est dans le mensonge que je trouve ma liberté. La vérité, il n’y en a qu’une, elle est plate, linéaire, pas toujours banale mais souvent décevante. [...] Si tu es prêt à mentir, l’horizon s’ouvre devant toi, tout est possible et rien n’est encore déterminé.

Thomas ne va pas se limiter à cette mise en abyme quant à la question de la vérité et du mensonge. En effet, Quatrième étage peut se lire comme Les Mille et Une Nuits à l’envers : ici, le roi raconte une histoire pour que, nuit après nuit, la reine s’endorme bien et fasse de beaux rêves. Une histoire chaque soir pour que la reine ne meure pas. Dans le détail du texte, on peut noter également le moment où Serge, personnage et finalement pseudonyme de Thomas, raconte tout ce qu’il a vécu à celle qu’on appellera désormais Marie, et ce récit libérateur, cet aveu, l’ouvrira à l’amour. De même, comment ne pas savourer le fait que Marie soit, dans l’histoire de Thomas, « correctrice de romans de gare »; ou cette expression, qui se rapporte évidemment à omas luimême, de « la vache qui rêve d’être le conducteur de l’auto » ?

Onze chapitres donc, en poupées gigognes, qui s’ouvrent les uns sur les autres. Douze chapitres pour mettre par terre la trop simple opposition entre la vérité et le mensonge, tout comme il y a douze ouvriers pour détruire le bâtiment. La fiction du Quatrième étage, patiemment, fixe des charges explosives sur les vieilles certitudes du vrai et les sombres culpabilités du faux, et nous refermons le livre comme on appuie sur un détonateur : « histoire que tu m’aies jamais racontée », puis on abat la dernière page, blanche comme la poussière des gravats, et la couverture, celle dont on couvre les cadavres encore chauds. Le lecteur prend alors pour lui les propres sentiments des personnages : heureux dans la détresse, plus vrais grâce au mensonge.

D’ailleurs, le subjonctif de la dernière phrase du livre ne nous permet-il pas d’ouvrir encore une porte : cela a-t-il été raconté ?

Dans Le Monde, on écrivait que Nicolas Ancion était un « digne héritier de Lewis Carrol ». N’est-ce pas Alice qui rêve du Roi Rouge qui est en train de rêver d’elle ? Quelqu’un la prévient que si le Roi se réveille, elle s’éteindra comme une bougie parce qu’elle n’est rien d’autre qu’un rêve du Roi auquel elle-même est en train de rêver.

[…]

Auteur
Nicolas Ancion
D’origine liégeoise, Nicolas Ancion est auteur de romans pour adultes et pour la jeunesse, de nouvelles, de pièces de théâtre, de feuilletons pour la radio et de séries pour la télé. En 1995, il publie son premier roman, Ciel bleu trop... lire la suite
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