Octobre long dimanche | Espace Nord

Octobre long dimanche

Par Guy Vaes
Préface de Jacques De Decker
Postface de Adolphe Nysenholc
Édition 2013
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646275
N° Espace Nord 321
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Octobre long dimanche est un livre culte du réalisme magique. Dépossédé d’un héritage et de lui-même, Laurent Carteras devient le jardinier anonyme et mélancolique de la terre dont il aurait dû être propriétaire.

Antihéros étrange, il demeure, au bout d’une descente en enfer, une énigme. Tel un Orphée qui se punirait d’un amour perdu par sa faute.

I

Dans la clarté profuse et mordorée de l’après-midi, le pont de Vagrèze ressemblait à une vieille épure. C’est en arrivant sur la place du Bailli Delambre que Laurent Carteras en aperçut les réverbères. Ce paysage, confusément reconnu, ne devrait-il pas se le rappeler s’il ne voulait pas lui être étranger ? Chacune de ces maisons devrait perdre son opacité, chacune des rues son anonymat trop visible. Si les circonstances l’obligeaient à vivre aux abords de la ville, il lui faudrait également voir s’estomper le fleuve, ces berges de craie rousse et ces chemins plantés d’acacias, comme il voyait, sous cette lumière vibrante, la vapeur d’eau brouiller le contour des chalands. Car il craignait par-dessus tout que son don de mimétisme ne le fît à la longue ressembler à ceux qui vivaient ici. Pourtant son avenir se dérobait toujours, et rien ne laissait prévoir une halte définitive dans le domaine de son oncle.

Sans doute n’éprouverait-il guère de difficultés à réduire les quartiers de Vagrèze à des impondérables. Leur banalité n’offrait-elle pas un gage de réussite? Pouvait-il douter qu’il ne verrait bientôt plus ces loggias d’un vert strident, ces portes cintrées où brillaient des mains de cuivre, les perrons à péristyle rococo et leurs escaliers à balustres de fer? Un premier regard eût suffi à détailler ces façades; un autre en eût déduit des intérieurs agressifs ; et finalement le tout se fût résorbé dans l’espace.

Laurent Carteras avait beau s’identifier au paysage, il ne parvenait pas à vaincre la fébrilité et l’apathie qui l’alourdissaient de plus en plus. Entre chaque tentative de s’accorder un répit, ne sentait-il pas la mort de régine – cette mort si récente – prête à l’envahir à la moindre faiblesse? Mais il était trop tôt pour en prendre conscience ; et d’ailleurs sa confusion l’en eût empêché. Tout à coup son pas devint plus mat; le bois éraflé du pont avait la douceur du liège; quant aux réverbères à deux branches et aux fines balustrades, érodés par les intempéries et l’amoncellement des jours, ils avaient fini par se changer en ouvrages de dame, couverts de poussière et de rouille. À présent les villas de la rive opposée se précisaient. Et Laurent ne put réprimer sa joie de les découvrir pareilles à l’image qu’il en avait gardée; il se demanda même si cette vision ne provenait pas de sa mémoire plutôt que de sa vue. Un fronton mythologique, un balcon arrondi en tour de guet, une fenêtre à la française le frappaient-ils, qu’aussitôt la demeure entière se reconstruisait derrière eux, jaillie du souvenir, niant le flou des perspectives par la profusion des détails. De voir les alentours retrouver leur ressemblance, perdre leur aspect trop neuf le tira de sa léthargie. Léger, il se sentit léger, l’espace d’un éclair! Si les deux villes – celle dont les maisons s’affadissaient de dieux-lares et de guirlandes de bronze, et l’autre, éparse au fond de lui mais prête à regrouper ses enseignes et ses places – allaient enfin se confondre, redevenir une habitude, ne pourrait-il pas renouer avec un double rajeuni: l’enfant que le mois d’août enfermait autrefois dans une province familiale?

Mais la fatigue, cette écrasante nervosité qui engourdissait sa tête, la fatigue plus que la crainte d’être déçu l’empêcha de s’appesantir sur une telle éventualité. Il se contenta donc de respirer avec force l’odeur de résine et d’humus que la brise venue des collines répandait sur les eaux. Sur la rive abandonnée, les feux bas des quartiers commerçants congestionnaient l’horizon, et la gare qu’il venait de quitter se prolongea par le sifflement d’un train. Il se rendit alors compte que sa mémoire lui serait plus précieuse que son regard, car le crépuscule supprimait les clochetons et les girouettes trop minces, tirait des fenêtres un or bon marché qui augmentait l’obscurité des façades. Et bien qu’il appréhendât de s’égarer, l’idée ne lui vint pas de s’adresser à un passant. À l’ouest, le dessin des rives commençait à s’amollir. Toutefois le fléchissement de la lumière ne put ralentir l’activité fluviale; et le nouvel arrivant, qui avait l’impression d’être le centre végétal du paysage, s’accouda au garde-fou. Vaguement hébété, ne parvenant plus à goûter la satisfaction qu’il venait d’éprouver, il reflua – encore qu’il s’arrachât par deux fois à sa pose – dans la quiétude d’une perception animale du monde. À l’abri de sa torpeur, il se coula dans un regard soumis au réel et qui déroulait une rêverie incontrôlée.

La fumée spasmodique d’un bateau de plaisance – bien qu’on fût en octobre, on en voyait toujours qui remontaient le fleuve – s’égarait au-delà de coqs de fer, de branches et d’antennes; et Laurent se rappela un matin de son enfance, en forme de square au sol gris de pigeons, ou bien ce dimanche sépulcral, malgré les lampions d’une braderie, et qui l’avait vu fuir à travers champs pour regagner le domaine de son oncle. Mais aujourd’hui, c’était l’espoir de mettre fin à ce qu’il appelait sa fable qui l’avait ramené dans ces lieux; le décès de l’oncle Olivier, qu’il n’avait plus revu depuis six ans, n’était au fond qu’un prétexte.

[…]

POSTFACE
d'Adolphe Nysenholc

Octobre long dimanche, depuis sa sortie à Paris, en 1956, n’a pas cessé de susciter des enthousiasmes, au gré de ses rééditions, auprès de happy few fascinés, qui l’ont entouré d’une légende, voire d’un culte. Le titre du roman est le premier vers d’un poème que Guy Vaes écrit entre 1945 et 1947, et dont il n’a conservé aucune autre trace. « Octobre, dit-il, est synonyme de déclin ; il amorce la plongée dans les froides ténèbres, dont s’effraie Baudelaire; il suggère, au grand nerveux que j’ai toujours été, un branle de l’être, une dissolution morose proche de la fascination. » (rr : 21)

Le récit

L’histoire est celle d’un célibataire, nommé Laurent Carteras, qui n’apprend la mort de son oncle que par le journal, non par la famille. Il était l’héritier principal et n’obtient rien. Dans un long flash-back, il retrace son parcours, qui est finalement celui d’une lente dépossession de soi.

Déshérité, il est renvoyé de son emploi. Comme s’il y avait un lien entre la perte de sa fortune et celle de son travail. arrivé le matin à son bureau de l’agence Lebel, il voit son collègue aubier, à l’accueil, lui parler comme s’il était un monsieur inconnu, voire un solliciteur importun qu’il faut éconduire. C’est, par ce manque d’égards, qu’on lui fait comprendre qu’il n’a plus sa place là où plus personne ne le reconnaît. C’est un Verfremdungseffekt, plus proche de la Métamorphose de Kafka que du théâtre social et critique de Brecht. Comme si Laurent avait aussi perdu son apparence. Et on pense à la situation absurde au début du Procès, où l’on vient arrêter Joseph K. sans qu’il ne sache pourquoi. Laurent ne connaît pas davantage la raison qui a poussé à le congédier.

Octobre sera l’histoire d’une aliénation. Quelqu’un n’y est plus reconnu pour lui-même et va même être pris, in fine, pour un autre, qu’il consent à être. ainsi, un jour, un ami passe quasi à côté de lui dans la rue sans le voir, et sa bonne amie (Jessica) agit de même dans la Librairie des parallèles. On dirait que Laurent est un schizophrène qui ne peut entrer en contact avec ses semblables ; il les voit comme à travers une vitre, comme s’il vivait dans un monde parallèle. Il va même être pris pour qui il n’est pas : sa voisine de palier (Frédérique) croit apercevoir, en lui de dos, son propre cousin à elle. Et il finira même par accepter d’être qui on veut : la servante de la propriété de son oncle est convaincue qu’il est Hugo, le jardinier qui a fugué, et Laurent ne prend pas la peine de l’en dissuader. Il se demande s’il «n’était pas vécu plus qu’il ne vivait?» (p. 307)

Il glisse ainsi progressivement sur la pente du renoncement à soi, non par idéal ascétique, lui qui se situe en dehors d’une pratique religieuse, mais par un détachement comparable à celui de l’Étranger de Camus. C’est un anti-héros par excellence, un «impersonnage». «Il subit sa disparition comme une aventure» (rr: 19). Mais ne voit pas advenir sa dégradation, sans frémir: «Ce qu’il appréhendait le plus [était] la catastrophe qui l’enfoncerait pour de bon, le priverait de son identité et modèlerait ses traits jusqu’à les rendre méconnaissable.» (p. 297)

Genèse

On pourrait parler d’Odyssée, d’une dérive d’Ulysse, – dont un des noms (Outis) veut dire : « Personne », – d’une dérive intérieure fébrile qui l’éloigne d’un retour à soi, et entraîne un effacement de soi, jusqu’à son sillage.

Marc Quaghebeur met en évidence une «impossible identité », liée apparemment à la situation d’un francophone de Flandre au moment où commence à s’effondrer la Belgique unitaire et biculturelle, par l’imposition de l’unilinguisme. Comment être un écrivain de langue française là où on vous interdit de parler ? Mais le contexte historique et social, qui n’intéresse pas Guy Vaes, serait présent tout au plus comme sous-texte, car l’auteur est centré sur l’intériorité du personnage et le mythe qui le fonde. Il fait référence plutôt aux «archétypes» (rr: 20) d’un Jung.

Laurent, perdu dans la Métropole du Nord, sans dire un mot de néerlandais, est un exilé chez lui, comme Meursault, dans le Sud. Il est un même étranger au monde, dont il se sent coupé. Ce sont les autres (l’employé aubier, l’ami régis, la servante Irène, et surtout le premier entre tous: le notaire anonyme qui ne l’inscrit pas sur la liste des héritiers où il devrait figurer à la première place, et qui est le premier à le déposséder de lui-même), qui le forcent à ce détachement, lequel cause, à la limite, sa déperdition. Sa mort à lui-même, sa non-existence, est une anticipation de sa mort.

[…]

Auteur
Guy Vaes
Guy Vaes (1927-2012) est né à Anvers. Sa fascination du site urbain colore déjà Octobre long dimanche, son premier roman (1956). En 1983, Guy Vaes a reçu le Prix Rossel pour L’Envers. On lui doit cinq romans, plusieurs essais, un album de... lire la suite
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