Nouvelles du grand possible | Espace Nord

Nouvelles du grand possible

Par Marcel Thiry
Postface de Pascal Durand
Édition 2015
Première édition 1960
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782875680068
N° Espace Nord 39
Pages 416
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,50 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

« M. Cauche regardait les étoiles, attiré pour la première fois par la spéculation difficile d’imaginer les différences dans le temps que comportait leur scintillation simultanée. Il pensa que la brise du Pacifique devait être douce à quatre heures de l’après-midi, après la traversée torride du désert des Mohaves. Puis, sans rapport et sans qu’il sût par quelle saute d’idée, il se rappela ce qu’on lui avait dit ou qu’il avait lu, qu’il y avait des étoiles mortes dont on continuait et dont on continuerait longtemps à recevoir la lumière. »

Le mot de «nouvelles» est à prendre ici dans sa double signification de « messages d’information » et de « récits brefs ». Les textes au sommaire de ce recueil témoignent tous d’une insatisfaction devant l’histoire, ses causalités, ses déterminismes. Ils s’ingénient chaque fois à dévoiler la duplicité du réel, à en montrer la face cachée. Apparentées par leur forme au fantastique, à la science-fiction mais aussi au thriller ou à l’enquête policière, les fictions de Thiry sont des machinations: des usines à rêver le Grand Possible de l’écriture. L’édition procurée dans le présent volume est la première qui soit à la fois conforme à l’édition originale du recueil paru sous ce titre en 1960 et aux intentions ultérieures de son auteur.

En même temps, ce deux juin, il était sept heures du soir à Liège et midi sur la Californie. C’est à la fin de cette journée, mardi, que Désirée arriverait au but de son voyage de noces, à Santa Barbara, sur la côte de Los Angeles, où les dattiers aux fruits blonds et les coulées de fleurs croulent des rochers roses jusque dans la vague pacifique ; du moins son père M. Cauche imaginait ainsi ce beau rivage tandis qu’il longeait comme chaque soir, dans la satisfaction de la journée finie et du courrier signé, le grand jardin de faubourg qui ceinture la maison de M. Ambert et les locaux de son commerce. Cette détente ne ralentissait qu’à peine le trottinement de petit baudet laborieux qui était devenu son allure naturelle, employé dressé depuis trente ans à la navette empressée entre le bureau et l’habitation proche. Sept heures ; mais il savait bien que là-bas le jeune couple avait encore un aprèsmidi de plein azur et de belle route avant de découvrir le bord de la mer et de s’y arrêter pour trois semaines.

Ici, le ciel exceptionnellement pur, vraiment californien n’eût été le voile presque imperceptible que faisaient les fumées des usines cachées par un coude du fleuve, virait au pâle ; l’ombre commençait à fraîchir. Les branches des deux tilleuls épanchaient par-dessus la grille Ambert un parfum en pleine fleur. Le feuillage d’été, plus loin l’allée de rhododendrons cachaient la vaste et carrée maison de briques à toitures compliquées que personnel et fournisseurs appelaient le château Barbichu, à cause des deux barbiches, la blanche et la grise, que sous le passage au ciel des avions 1959 continuaient à porter les deux patrons, le vieux M. Ambert et son fondé de pouvoir M. Cauche. De ce côté, en façade, rien n’apparaissait des fouilles désastreuses qui vers l’ouest ravageaient le parc pour rechercher la place où avait été le camp de Charles le Téméraire la nuit du 29 octobre 1468. Ce vieux quartier domine Liège; longeant un bout du calme boulevard en corniche, M. Cauche, dans le court trajet trottiné quatre fois par jour entre ses livres comptables et son logis maintenant solitaire, pouvait voir à cette heure, par-delà les pentes herbues des terrains vagues, les clochers, les dômes et les géométries pâles des bâtisses modernes s’élever au-dessus de la brume de chaleur, et un premier néon rouge en avance sur le soir marquer au loin le centre de la grande cuvette bleutée. Cependant la route qui traverse le désert des Mohaves devait flamboyer sous un soleil d’aplomb; à l’instant, Désirée et son mari Harry-George Man y déjeunaient en pique-nique, à moins que ce désert des Mohaves ne fût un vrai désert et qu’on n’y trouvât pas d’ombre, et en ce cas ils goûtaient l’air conditionné d’un motel dont M. Cauche recevrait la photographie en carte postale dans quatre jours exactement.

Il était à présent familiarisé avec les fuseaux horaires ; suivant l’écliptique que traçait le voyage de sa fille à travers les longitudes, il savait pratiquer l’heure où elle vivait, et qui de méridien en méridien retardait de soixante minutes. Quand Désirée était partie en avion le lendemain de son mariage, deux bonnes semaines auparavant, il avait fallu à son père une adaptation laborieuse pour sentir, sans avoir besoin de le recalculer chaque fois, qu’ayant vécu la même durée ils se trouvaient en des points différents sur le parcours de la journée solaire. Maintenant il avait fait sienne et naturelle cette manipulation de la donnée temps ; de mentale il l’avait rendue réflexe puis compulsive. Le soir, en se couchant dans son lit de veuf après avoir veillé tard à son habitude, il avait la conscience simultanée du moment de plein aprèsmidi où les époux amoureux terminaient leur courte étape, dans quelque ville au climat de western artificiellement préservé. Et quand, à son entrée au bureau, tous les matins, il passait sur son veston ses manches de lustrine dix-neuvième siècle, cette cénesthésie que malgré l’heure différente il s’était faite d’un instant commun aux montagnes Rocheuses et à la colline liégeoise de Sainte-Walburge lui donnait la voyance, vite repoussée par pudeur paternelle, de la chambre où sa fille dormait dans les bras du Harry-G, avec les fenêtres ouvertes sur les étoiles et sur le désert du Nouveau-Mexique. L’infirmité, c’était de ne pouvoir suivre les nouveaux mariés que sur une carte à grande échelle et qui n’était peutêtre pas mise à jour. Est-ce que le désert des Mohaves était un désert ? Y avait-il encore des Mohaves ?

[…]

POSTFACE
de Pascal Durand
Université de Liège

Il y a, entre la neige et lui, toute la distance de deux étages et aussi la vague idée que le surnaturel ne prend pas l’ascenseur.
« Simple alerte »

La présente édition des Nouvelles du Grand Possible – la seconde dans la collection «Espace Nord» – tient d’un petit événement littéraire et de la réparation d’une dette. L’événement est que le lecteur a ici accès, pour la première fois depuis l’édition originale, au recueil tel qu’il a été publié sous ce titre en 1960. La dette réparée l’est à l’égard de l’écrivain sans doute, mais surtout d’une œuvre majeure de notre littérature d’imagination au xxe siècle, à laquelle il convenait de rendre enfin sa véritable architecture, tout en faisant place, mais à côté de celle-ci, à quelques autres incursions narratives de Thiry dans les mêmes régions du «Grand Possible». L’esprit ayant présidé à l’édition que le lecteur a en cet instant entre les mains, sous la forme d’un livre sans équivalent antérieur, a en effet consisté, tout ensemble, à respecter la table des matières de l’édition originale (et donc aussi la structure de l’œuvre ellemême) et à la compléter par les pièces qui, du vivant de l’auteur, y avaient été associées dans sa première réédition au format de poche.

Un recueil à géométrie variable

Sous l’intitulé des Nouvelles du Grand Possible – où le mot de «nouvelles» joue de ses deux sens littéraire et informationnel –, Marcel Thiry avait d’abord rassemblé quatre récits de fiction, de longueur très variable, dans un ordre non chronologique en fait de rédaction: «Distances», «Je viendrai comme un voleur », « Le Concerto pour Anne Queur » et « La pièce dans la pièce»1. C’est ce recueil, ce sont ces pièces, et dans cet ordre-là, que l’on retrouve dans la première section du présent volume, avec la précieuse préface que leur avait réservée Robert Vivier en guise d’« Introduction aux récits en prose d’un poète», occasion pour l’écrivain par ailleurs professeur de lettres à l’Université de Liège de faire ressortir la composante mi-fantastique mi-poétique de récits gouvernés par un comme si généralisé2. Non chronologique, cette disposition des textes répondait assez évidemment, en revanche, à un principe de symétrie thématique : avec « Distances » d’une part et « La pièce dans la pièce » d’autre part, le recueil se voyait comme encadré par deux «nouvelles» tirant l’une et l’autre argument d’une communication «entre» vivants et morts, la première centrée sur le destinataire (M. Cauche recevant les messages différés de sa fille défunte), la dernière sur le destinateur (le narrateur s’adressant post mortem à sa maîtresse). Double figure, inscrite ainsi dans l’espace matériel du volume, d’une impossible interlocution et de «la mort [qui] n’est pas autre chose qu’une très grande distance » (p. 53).

La géométrie des Nouvelles du Grand Possible sera fortement altérée dans les éditions suivantes. Lors de leur reparution en «Marabout Géant», en 1967, possibilité offerte à Thiry d’élargir son public, deux nouvelles sur quatre seront retranchées du recueil original, « Je viendrai comme un voleur » et «La pièce dans la pièce», tandis que cinq autres entreront au sommaire, empruntées à deux recueils parus antérieurement ou dans l’intervalle, «Récit du grand-père» et «Simple alerte» venant de Marchands (1936), «Besdur», «De deux choses l’une » et « Mort dans son lit » venant de Simul et autres cas (1963). On voit l’avantage d’une telle opération, prime donnée à la constance d’un imaginaire remontant aux premiers pas de l’auteur dans les deux registres de la nouvelle et de l’insolite, sinon du « fantastique » (cette édition portant, en sous-titre, la mention «Sept visages du fantastique»). On peut y voir aussi bien une atteinte portée à la cohérence d’un recueil ainsi privé de la moitié de son contenu premier et surtout de sa subtile construction1. Lorsque ce même ensemble sera republié dix ans plus tard dans la « Bibliothèque Marabout/Science-Fiction » (avec cette fois, en surtitre, la mention «Sept ruptures temporelles»), un effet de reclassement générique sera en outre produit : à tort ou à raison (et l’on verra, dans la dernière section de notre postface, qu’il faut, à cet égard, se montrer nuancé), les Nouvelles du Grand Possible se verront placées à l’enseigne du genre même dans lequel Robert Vivier estimait que la plus longue d’entre elles, «Le Concerto pour Anne Queur», pourtant la plus évidemment tributaire d’une rêverie scientifique et technologique, ne pouvait être rangée qu’au prix d’un « contre-sens » (p. 10).

[…]

Auteur
Marcel Thiry
Figure majeure de la modernité poétique belge (à partir de Toi qui pâlis au nom de Vancouver, 1924), Marcel Thiry (1897-1977) a aussi arpenté les parages du fantastique et de la science-fiction (Nouvelles du Grand Possible,... lire la suite
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