Nous sommes tous des playmobiles | Espace Nord

Nous sommes tous des playmobiles

Par Nicolas Ancion
Postface de Stéphanie Biquet
Édition 2017
Première édition 2007
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782875682680
N° Espace Nord 357
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Bruxelles est une ville en plastique, comme le reste de la planète : on y voit courir des petits bonshommes dérisoires, emportés dans le courant de leur vie comme des bouteilles vides à la surface du canal. On rit, on se bat, on se débat, puis on se laisse aller et on se retrouve noyé dans la vase, sans avoir rien remarqué. À moins qu’un soubresaut ne change le cours des choses. Il suffit de presque rien : une tache de sauce, un appareil photo, une agrafeuse, un abri de jardin ou un paquet de cigarettes pour qu’une vie banale bascule dans la grande aventure, pour que l’absurde redonne des couleurs à une existence terne.

Moi, je dis qu’il y a une justice

Moi, je dis qu’il y a une justice. Mais ceux qui la rendent, ce ne sont ni les juges, ni les hommes, ni les lois; ce sont les circonstances.

Et les circonstances, elles sont bien souvent aggravantes.

Yvonne, ça faisait combien de temps qu’elle m’avait quitté pour de bon ? Deux semaines ou bien trois ? Je n’aurais pas pu le dire, je n’avais pas encore avalé mon premier café à cette heure-là, je n’avais pas l’esprit assez clair pour calculer. Il était sept heures trente à peu près, j’avais la gueule comme une enclume et une haleine de poissonnier par temps de canicule. Puis j’avais l’entrejambe qui me grattait, comme tous les matins.

Elle a déboulé comme je déteste, avec sa vieille clef, sans sonner, sans frapper, elle est entrée dans le salon le regard de morue braqué sur ses baskets usées. Je viens chercher des affaires, qu’elle a dit.

La bonne affaire, c’est ce qu’elle a toujours cherché : le meilleur rapport qualité-prix. Ce n’est pas pour rien qu’elle a épousé un comptable dans mon genre.

C’est certainement pour ça aussi qu’elle a voulu qu’on fasse des petits dès que j’ai été nommé responsable d’agence. Des gosses de banquier, c’était le rêve, pour elle, un objectif de vie. Tu parles. J’ai jamais été doué pour ça. Sans doute que c’est la faute aux savons liquides et à tous les produits chimiques que je bouffe depuis des années. Je suis pas une terre très fertile. Ça lui a pris des mois pour admettre que je n’étais pas capable d’en pondre, des enfants, que son mari idéal, son banquier pas trop moche, était aussi stérile que la plupart de nos conversations. Elle ramenait le sujet sur la table tous les soirs, à plat sur la toile cirée, entre le gratin dauphinois, le hachis parmentier et son éternel thermos de café à fleurs, pile sous le halo du tube néon de la cuisine. Tu devrais voir un médecin, qu’elle me répétait tout le temps. Et à force de me répéter le conseil, c’est elle qui a fini par se barrer avec son gynécologue, celui qui la conseillait depuis des mois. Un petit gros tout moche, avec des cheveux gras et des lunettes sales. Un type qui gagne tellement de paquets qu’il a déjà trois mômes d’une première patiente. On n’est pas du même monde, on n’est pas atteint du même mal. Pas le même genre de mâles, au fond.

Elle a foncé vers la cuisine, elle a traversé le salon et c’est à ce moment-là que les choses se sont accélérées. Comme dans un mauvais film de divorce qui vire au drame. La vitre à côté de la porte d’entrée a volé en éclat, le bruit du verre brisé a résonné sur le carrelage du hall, le temps de lever la tête et je les ai vus foncer droit sur moi, deux types encagoulés avec des fusils à pompe au bout de leurs grosses mains gantées. On a beau avoir vu ça des tas de fois à la télévision, en vrai, ça ne fait pas du tout le même effet. Mon cœur s’est soulevé, j’avais comme un marteau-piqueur dans les tempes, un truc qui cognait à tout rompre et qui m’a réveillé en un instant. J’étais encore à moitié affalé dans le divan du salon: l’un a foncé sur moi, l’autre a couru à la cuisine. Ils n’ont pas lâché un mot. Celui qui s’occupait de moi m’a balancé sur le sol d’un coup de crosse, avant de poser le canon sur ma nuque. C’était froid, c’était glacé, je n’ai pas bougé d’un poil. Yvonne avait l’air de résister elle, je l’ai entendue lâcher des insultes, hurler puis recevoir un bon coup quelque part qui l’a fait taire. J’ai souri intérieurement, pour une fois que quelqu’un parvenait à la réduire au silence, fallait en profiter.

[…]

POSTFACE
de Stéphanie Biquet

La publication de Nous sommes tous des playmobiles aux éditions du Grand Miroir en 2007 fut saluée par la critique. Les talents de conteur de Nicolas Ancion enthousiasmèrent le public. Dans la foulée, les nouvelles furent rééditées chez Pocket puis traduites en néerlandais et en tchèque. L’ouvrage reçut le Prix Franz de Wever octroyé par l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique à de jeunes auteurs belges talentueux. Dans un univers drôle, féroce et un peu fou, l’auteur anime des personnages modernes et intemporels par leurs espoirs, leurs lâchetés et leurs fourberies qui les rendent profondément humains. En dix ans, les nouvelles qui composent ce recueil n’ont rien perdu de leur esprit et méritent amplement d’être (re)découvertes aujourd’hui.

Playmobil©, en avant les histoires !

Deux yeux ronds peints sur une tête rose, un sourire figé, des bras et des jambes articulés : tout le monde se souvient avoir joué enfant ou avoir vu des enfants jouer avec ce petit bonhomme de plastique. C’est peut-être parce que cette figurine nous est si familière que le titre de ce recueil de nouvelles nous interpelle. Nous sommes tous des playmobiles. Ce titre énonce une vérité en apparence simple : l’homme, dans sa dimension collective (nous... tous), est comparable à ces petits personnages, héros des histoires enfantines. Que faut-il comprendre ? La comparaison ne donne aucun motif explicite. C’est en réfléchissant à ce que représentent ces figurines que se construisent les hypothèses de lecture.

Les premiers playmobiles, créés en 1974, se déclinent en trois types : l’Indien, l’ouvrier et le chevalier. Ils représentent de manière stylisée trois personnages masculins. Leurs rôles sociaux sont parfaitement identifiables et déterminés grâce à leurs couvre-chefs (plume, casquette, casque) et à leurs accessoires (la lance, la pelle, l’épée). Dès leur origine, ces figurines ont deux caractéristiques intrinsèques: la prédétermination de leurs fonctions sociales et leur stéréotypie due à un mode de production à la chaîne. Rien ne ressemble plus à un chevalier playmobile qu’un autre chevalier playmobile. En d’autres termes, le rôle social qui leur est attribué fixe et limite leur identité propre. Ces personnages sont conçus pour agir selon une logique conventionnelle et attendue: l’ouvrier travaille sur le chantier, tandis que l’Indien se bat contre le cowboy et que le chevalier participe à un tournoi. À première vue, être identifié au playmobile, c’est déjà reconnaître notre prédétermination sociale et, peut-être, notre incapacité à changer de rôle sans perdre notre identité.

Par ailleurs, c’est dans le rapport aux affects que le playmobile révèle un autre effet de cette comparaison. À l’instar de la poupée ou du soldat de plomb, le playmobile porte sur son visage une expression figée. Programmé pour sourire, le playmobile ne traduit d’autres émotions que celles que l’enfant lui attribue, par le jeu. Pire encore, sous ses cheveux (que chaque enfant a un jour tenté d’enlever), c’est une tête vide que l’on découvre. Au risque de forcer la métaphore, il est difficile de ne pas penser à un personnage qui serait incapable de raisonner ou d’éprouver quelque émotion. À la prédétermination sociale, s’ajoute ici une joie préfabriquée et sans fondement. Et le titre de ce recueil de devenir franchement pessimiste pour la condition humaine.

Mais ne tenir compte que du carcan prévu par le fabricant de jouets, c’est oublier la liberté de l’enfant et borner son imaginaire. C’est faire des mondes possibles. C’est négliger la liberté du scénariste ou du dramaturge en se contentant de lister les acteurs. Précisément, ces personnages stylisés sont rassurants, parfaits pour décliner ces histoires en des variations infinies. L’enfant, intrinsèquement libre, ne s’embarrasse guère de considérations sociologiques: s’il a soudainement envie d’affubler le policier d’une plume d’Indien ou de permettre au chevalier de combattre avec le râteau de l’ouvrier, il ne s’en privera pas. Dans l’univers du jeu, l’enfant est roi, il tient le rôle du grand horloger. Il est le bras armé du destin capable de faire surgir l’inattendu, l’improbable dans un monde où tout pourrait sembler programmé. De la même manière, dans ce recueil, chaque personnage peut à tout moment pulvériser son carcan ou changer de trajectoire, même s’il est pris dans les rouages d’une mécanique qui lui échappe et ne répond à aucune logique sinon celle du hasard.

[…]

Auteur
Nicolas Ancion
D’origine liégeoise, Nicolas Ancion est auteur de romans pour adultes et pour la jeunesse, de nouvelles, de pièces de théâtre, de feuilletons pour la radio et de séries pour la télé. En 1995, il publie son premier roman, Ciel bleu trop... lire la suite
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