Nous deux - Da solo | Espace Nord

Nous deux - Da solo

Édition 2012
Première édition 1993 et 1997
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646060
N° Espace Nord 175
Pages 224
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Prix Rossel 1993

Dans Nous deux, la narratrice écrit l’histoire de sa mère après sa mort. Da solo raconte l’histoire d’un vieil homme arrivé presque à la fin de sa vie.

Je lave le linge de ma mère. C’est du linge qui sent l’urine. Ma mère ne se contrôle plus. Les infirmières ont fini par lui mettre des couches, il faut bien. Un jour, je vois cela, dans son mouvement de s’asseoir sur le lit ; je vois la couche bleu clair, comme aux enfants. Les infirmières la lui ont mise sans un mot ; ou peut-être si, peut-être elles ont dit : On va mettre une couche. Mais ma mère ne le sait pas ; elle a oublié ; elle ne retient plus rien.

Avant, elle aurait dit : Regarde ce qu’il a fallu qu’on me mette. Elle aurait pleuré. Elle m’aurait montré en pleurant. Parce qu’avant, elle me montrait tout. Avant d’être réduite à ce qu’elle est. C’est parce qu’elle est réduite à ce qu’elle est qu’il a fallu venir à l’hôpital.

Au début, elle le disait : Comme je suis devenue, elle disait. Qu’est-ce que j’ai fait pour être devenue comme ça ? Elle pleurait de ça, de ce qu’elle était devenue. C’était sa dernière raison de pleurer. La dernière chose à me montrer.

Maintenant, elle ne dit presque plus rien. Elle ne voit presque plus ce qu’elle est devenue. Elle porte la couche sur la peau sans le savoir, comme les enfants.

Elle continue à mouiller son linge malgré les couches. L’odeur d’urine imprègne les chemises de nuit et les sous-vêtements. Le matin, les infirmières enferment le linge mouillé dans un sac en plastique dans l’armoire ; le soir, l’odeur est passée dans toute la chambre. Tous les soirs un sac de linge. Il faut laver souvent.

Ça commence quand elle ouvre la fenêtre la nuit, pour appeler les gendarmes et qu’elle se laisse tomber n’importe où. L’homme dit que c’est à cause de tout ce qu’elle prend pour dormir, depuis tant d’années. Toutes ces saloperies, il dit. Et qu’elle n’a jamais prétendu abandonner. Et que si elle avait eu un peu de volonté, mais non.

Elle, quand l’homme la relève, elle demande où elle est, elle appelle sa mère ; demande à l’homme d’aller la chercher ; elle n’entend pas l’homme lui dire que sa mère est morte depuis des années ; elle m’appelle moi aussi, avec sa mère.

Elle tombe de plus en plus souvent. L’homme n’en peut plus de la relever et de nettoyer le sol de la chambre. Les médecins disent qu’elle a le cœur malade. Ils expliquent le fonctionnement malade du cœur qui fait que tout est comme usé. Ils ne peuvent rien pour sa tête, puisque tout dépend du cœur. Ils disent que la tête, c’est l’âge.

Un jour, il faut la soutenir dans l’escalier. Elle respire très vite, bouche ouverte. À chaque marche, elle s’arrête pour tirer de l’air. Elle respire comme un poisson. Je sens son cœur jusque dans ses bras.

Elle se couche dans le lit tout habillée. Elle se couche dans mon lit d’enfance ; dans mon ancienne chambre depuis des années ; et l’homme de l’autre côté du couloir. Elle se tourne vers le mur. Je vois ses cheveux gris défaits ; la peau à travers les cheveux. Je vois la ligne du cou, secouée par le battement, chaque secousse violente pour vivre et le tremblement de la peau tout autour.

Elle dit des mots isolés ; les mots sortent de la bouche de ma mère comme des objets. Il n’y a plus de fil. Elle s’endort, tournée vers le mur.

Alors je caresse les cheveux gris défaits. Je pense : le corps de ma mère. Cette chair-là. C’est comme retrouver un terrain après un désastre. Quand il ne reste que du silence et plus rien à dire. Quand le silence emplit les oreilles comme une terre. Et qu’on pleure sur l’horreur et sur ce qui est perdu ; sur le mensonge aussi de ce que l’on croyait impérissable.

Le lendemain, elle part pour l’hôpital, en ambulance, sans regarder l’homme ni la maison qu’elle quitte, les yeux hagards, fixés sur le plafond de la voiture blanche. Elle demande si j’ai mis son mouchoir dans la sacoche.

[…]

Auteur
Nicole Malinconi
Depuis Hôpital silence, son premier livre publié en 1985 aux éditions de Minuit, Nicole Malinconi s’inspire de la réalité quoti- dienne, de l’ordinaire de la vie, des gens et des mots, ceci aboutissant moins à des fictions romanesques... lire la suite
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