Les villages illusoires | Espace Nord

Les villages illusoires

Par Emile Verhaeren
Choix de textes et postface de Christian Berg
Édition 2016
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782875680860
N° Espace Nord 23
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Verhaeren, broyeur de syntaxe, forgeur de formules qui marquent, cracheur de mots sonores qui disent l’écartèlement du monde, les massacres intérieurs, les paysages déchirés, les cervelles à la torture. Verhaeren aussi des vents marins, des plaines mornes et des villages où les hommes dans leur métier – meunier, cordier, fossoyeur, forgeron – grandissent aux dimensions du mythe...

LES MALADES

Blafards et seuls, ils sont, les sceptiques malades,
Aigus de tous leurs maux. Ils regardent le soir
Se faire dans leur chambre et grandir les façades.
Une église près d’eux lève son clocher noir.

Heure morte, là-bas, quelque part, en province,
En une ville éteinte, au fond d’un coin désert,
Où s’endeuillent des murs et des porches, dont grince
Le gond monumental, ainsi qu’un poing de fer.

Blafards et seuls, les malades hiératiques,
Pareils à de vieux loups mornes, fixent la mort ;
Ils ont mâché la vie et ses jours identiques
Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.

Mais aujourd’hui, serrés dans le pâle cynisme
De leur dégoût, ils ont l’esprit inquiété :
« Si le bonheur régnait dans ce mâle égoïsme,
«Souffrir pour soi, tout seul, mais par sa volonté?

« Ils ont banalement aimé comme les autres
«Les autres; ils ont cru benoîtement aux deuils,
« À la souffrance, à des gestes prêcheurs d’apôtres ;
« Imbéciles, ils ont eu peur de leurs orgueils.

«Ils discutent combien la cruauté rapproche
« Mieux que l’amour ; combien ils se sont abusés
«À pavoiser l’ingratitude et le reproche;
« Combien de pleurs, pour quelques yeux qu’ils ont baisés !

«Vides, les îles d’or, là-bas, dans l’or des brumes,
« Où les rêves assis sous leur manteau vermeil,
« Avec de longs doigts d’or effeuillaient aux écumes,
« Les ors silencieux qui pleuvaient du soleil.

«Cassés, les mâts d’orgueil, flasques, les grandes voiles!
«Laissez la barque aller et s’éteindre les ports;
« Les phares ne tendront plus vers les grandes étoiles,
« Leurs bras immensément en feu – les feux sont morts ! »

Blafards et seuls, les malades hiératiques,
Pareils à de vieux loups mornes, fixent la mort ;
Ils ont mâché la vie et ses jours identiques
Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort.

Et maintenant, leur corps ? – cage d’os pour les fièvres
Et leurs ongles de bois heurtant leurs fronts ardents,
Et leur hargne des yeux et leur minceur de lèvres
Et comme un sable amer, toujours, entre leurs dents.

Et le regret les prend et le désir posthume :
« De s’en aller revivre en un monde nouveau
« Dont le couchant, pareil à un trépied qui fume,
« Dresse le Dieu d’ébène et d’os en leur cerveau.

« Là-bas, en des lointains d’hystérie et de flamme
« Et d’écume livide et de rauque fureur,
« Où l’on peut abolir férocement son âme,
«Férocement joyeux, son âme et tout son cœur.»

Blafards et seuls, ils sont les tragiques malades
Aigus de tous leurs maux.
Ils regardent les feux Mourir parmi la ville et les pâles façades
Comme de grands linceuls venir au­devant d’eux.

[…]

POSTFACE
de Christian Berg

Professeur émérite (Université d’Anvers)

Qu’en Belgique, « sol d’orties officielles et de chardons académiques », une décennie ait suffi pour imposer sur la scène littéraire une génération de jeunes écrivains, Verhaeren, en 1891, s’en étonne encore : « jamais peut-être, en aucun pays, n’a été fait si vite un tel défrichement si superbement suivi de récoltes [...] La plupart de nos poètes sont d’originalité nette. Quelques-uns ne doivent rien aux Français, si ce n’est la langue» («La Poésie», dans L’Art Moderne, 4 janvier 1891). Et c’est vrai qu’entre 1880 et 1890 toute une génération brûle les étapes. En l’espace de quelques années – souvent même de quelques mois – elle est successivement (ou même simultanément) romantique, parnassienne, naturaliste, décadente, symboliste... Mutations brusques au sein desquelles poètes et romanciers tentent, malgré tout, de préserver leur identité en créant tour à tour une école amande de poésie parnassienne, un naturalisme indépendant de l’École de Médan, une poésie décadente qui reste à distance prudente des outrances de Maurice Rollinat ou des tentatives d’embrigadement de Gustave Kahn et d’Anatole Baju, un symbolisme qui n’accepte des leçons que de Mallarmé. Pour éviter le reproche d’épigonisme que les cénacles parisiens se hâtent de leur faire, ils cherchent des formules nouvelles: l’a rmation d’une identité «nordique» ou « amande» s’accompagne de la recherche de thèmes originaux et surtout de celle d’un style que l’exemple de Flaubert, des Goncourt, de Cladel aide à mettre au point.

Émile Verhaeren, né en 1855 à Saint-Amand, petit village de la région anversoise situé sur les bords de l’Escaut, docteur en droit de l’Université de Louvain, entre comme stagiaire chez Edmond Picard en 1881, l’année même où celui-ci fonde L’Art Moderne et où La jeune Belgique naît de la fusion d’un certain nombre de revues estudiantines. Verhaeren publie son premier recueil, Les Flamandes, en 1883, et ces poèmes répondent parfaitement au vœu exprimé dès 1879 dans La semaine des étudiants: fonder une école flamande de poésie «digne de sa sœur aînée», « lle des peintres». La truculence des sujets et l’observation naturaliste permettent au jeune poète d’affrmer une aptitude peu commune – d’ailleurs immédiatement reconnue par les critiques des jeunes revues – à créer des images violentes et d’une grande force plastique dans un phrasé poétique qui déjà bousculait la syntaxe et faisait craquer la prosodie. Mais ces images de ruts cosmiques, de ripailles gigantesques, de kermesses exubérantes font déjà preuve d’une « hypertrophie inquiétante» qui trahit une profonde angoisse pour les germes de mort et de pourriture que toute vie porte en elle. La chose deviendra encore plus claire dans Les Moines (1886) qui illustre – du moins en apparence – le second pôle de l’antithèse tainienne de la Flandre «sensuelle et mystique». Car ce recueil parnassien substitue non seulement, en fin de parcours, l’art à la foi ; il instaure une nouvelle ascèse, fixée sur la mort, puisque «toute chair [...] est déjà maudite en ses vertèbres» (Les Moines, «Méditation»).

Se torturer savamment

À quoi Verhaeren pense-t-il ou rêve-t-il lorsqu’il écrit à René Ghil, en janvier 1887, qu’il travaille à une œuvre qui serait intitulée « Se torturer savamment » ? Il s’agit clairement, pour le poète, d’«un problème à résoudre, car c’est chose atrocement diffcile que de se martyriser soi-même. Le corps regimbe, l’instinct regimbe, c’est une pure victoire d’esprit ». Faut-il n’y voir, comme Mabille de Poncheville, biographe de Verhaeren, que « paradoxe » ou « folie », ou, comme d’autres, l’expression d’un délire masochiste, d’un détraquement nerveux consécutif à l’e ondrement des valeurs morales de la jeunesse, ou, tout simplement, une pose d’esthète décadent ? Il est frappant de constater que biographes et exégètes, lorsqu’ils tentent de replacer la crise de Verhaeren dans le contexte moral et philosophique de l’époque, ont presque tous recours à un terme assez général qui, en l’occurrence, cèle plus qu’il ne révèle : le pessimisme. Pourtant, Verhaeren, dans ce texte-clef qu’est la «Confession de poète» (1890), affirmait nettement :

« Le pessimisme n’est qu’une étape banale vers un état d’âme plus aigu. Si la douleur était considérée et apprise comme normale ou simplement comme un tremplin, les gammes si super ciellement mineures de notre poésie [...] ne se feraient pas aussi bêtement bêlantes.»

Le problème central est clairement énoncé et se concentre entièrement autour de la douleur comme sujet de questionnement philosophique et poétique: «Mon art [...] n’est que l’expression de cette crispation contre l’hostilité d’une idée, celle du bonheur, crispation quotidienne, profonde, silencieuse, contenue, mais qui se rompt en des livres soudains. » Tout procède donc d’une stupéfaction douloureuse devant un monde voué à la souffrance et au malheur et où le bonheur n’a pas de place.

[…]

Dans ses poèmes influencés par le symbolisme, où il pratique le vers libre, sa conscience sociale proche de l'anarchisme lui fait évoquer les grandes villes et les villages dont il parle avec lyrisme sur un ton d'une grande musicalité. Il a su traduire dans son œuvre la beauté de l'effort humain.

On ne saurait mieux dire, et c’est ce que confirme totalement le recueil intitulé Les Villages illusoires (1895), précédé d’extraits de Poèmes en prose (1887-1892) et de La Trilogie noire

--Brice Depasse, Lire est un plaisir

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