Les Silences de Médéa | Espace Nord

Les Silences de Médéa

Par Malika Madi
Postface de Véronique Bergen
Édition 2017
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681423
N° Espace Nord 275
Pages 224
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Dans une Algérie gangrenée par l’extrémisme islamique, Zohra partage son temps entre le foyer familial et l’école du village où elle enseigne. Une nuit, son quotidien bascule dans l’horreur. Comment mettre des mots sur l’innommable ? Dans un premier temps, Zohra tente d’échapper aux questions en fuyant son pays natal pour Paris. Ce n’est qu’auprès de sa belle-fille, Hanna, assistante sociale, que la jeune femme trouvera la force de revenir sur son passé.

Il était midi, c’était le dernier jour du ramadan. Il faisait chaud, 35 degrés au moins. L’odeur de la cherba enveloppait le village et mettait les estomacs affamés en émoi. Médéa était paisible, les hommes accomplissaient leurs ablutions avant de se rendre à la prière du vendredi, les enfants avalaient les restes des mets de la veille, et les femmes, dans leur cuisine, prenaient de l’avance sur le repas du soir.

Médéa était paisible. Zohra avait soif dans cette minuscule pièce sans fenêtre. Son père et ses frères ne tarderaient pas à quitter la maison pour gagner la mosquée du centre ville. Elle, machinalement depuis le début du jeûne, préparait la soupe qui ouvrirait le repas. « Demain c’est l’Aïd... », songea-t-elle.

Après le départ des hommes, Zohra se rendit à son tour dans la salle de bain. Elle y fit ses ablutions, enfila son hidjab, noua son foulard blanc sous le menton et déroula le tapis de prière avant d’y prendre place, les jambes ramenées sous elle. L’imam commença son prêche. Sa voix, grave, résonnait du haut du minaret et s’immisçait dans chaque habitation.

Elle écoutait avec attention, submergée par la parole de Dieu : belle, douce, réconfortante. Le prêche du vendredi est intense, exaltant. La distance entre Zohra et Dieu n’a jamais été aussi ténue. L’estomac vide, mais l’âme pleine; la bouche sèche, mais le cœur débordant.

Zohra était musulmane, riche de l’islam. Zohra vivait avec Dieu chaque instant de la vie. Rien dans ce monde ne l’effrayait. La maladie, la mort... tout est volonté de Dieu et doit être accepté.

La voix de son représentant rappelait avec force combien son pouvoir était puissant, incommensurable, indéfectible. Elle, les yeux fermés, se laissait pénétrer par la parole divine, source rafraîchissante et purifiante. « Dieu tout-puissant et miséricordieux veille sur chacun de ses enfants... Tournez-vous vers lui à chacune de vos interrogations... Dieu croit en quiconque croit en lui... Dieu est en vous... Dieu est partout... »

Zohra avait chaud. Elle avait soif. Elle replia son tapis et le glissa sous le canapé. Elle enleva son foulard et son hidjab. La soupe cuisait bien, à feu doux. Elle ôta le couvercle, ferma les yeux, approcha le visage audessus de la marmite, puis en huma les vapeurs.

Les hommes revenaient de la prière. Ses frères, Nabil, Samir et Saïd, ouvriraient l’épicerie et son père irait faire la sieste. Déjà, le bruit strident du rideau métallique annonçait aux habitants de la rue la réouverture du magasin. Son père Mohammed entra dans la cuisine en gandoura blanche. Il avait des sandales de cuir et un turban ocre. Il avait fait la guerre d’Algérie et gardait sur sa chair quelques souvenirs laissés par les soldats de l’armée française, fils de bonne famille, amoureux de Juliette Gréco et de Marilyn Monroe en France, mais vindicatifs et sanguinaires dans les montagnes de Kabylie.

Sa mère était morte d’une hémorragie interne après avoir reçu dans l’estomac le sabot d’une jument, sa première épouse d’hémorragie externe en mettant Zohra au monde, et la seconde d’hémorragie cérébrale un soir de l’été 1990. Jugeant le destin trop répétitif, Mohammed avait décidé de ne plus jamais prendre femme.

– Il est temps de marier un de tes frères, on me demande ta main, mais si j’accepte, nous n’aurons plus personne pour s’occuper de la maison...

Zohra sursauta en lavant la grosse marmite. Elle savait qu’un jour ou l’autre cela arriverait, mais pour la première fois son père abordait le sujet. Il n’attendait pas de réponse, ses paroles n’étaient jamais destinées à ouvrir un débat, mais uniquement à informer. Il allait marier Nabil. Puis ce serait le tour de Zohra. Il n’avait jamais voulu accorder sa main, mais il sentait qu’il était temps. À toujours refuser, bientôt plus personne ne viendrait tenter sa chance.

[…]

POSTACE
de Véronique Bergen

Rupture de l’équilibre et noces de sang

Après un premier roman Nuit d’encre pour Farah qui fut couronné par le Prix de la première œuvre décerné par la Communauté française de Belgique, Malika Madi livre une fiction placée sous le signe de la guerre civile qui déchira l’Algérie dans les années 1990. Belge d’origine algérienne, l’auteure construit un poignant récit d’ombre et de lumière, à la croisée des fureurs de l’Histoire, de son chaos et de ses impacts et résonances sur les hommes et femmes qu’elle emporte dans sa folie. L’ombre d’Albert Camus plane sur Les Silences de Médéa, tant par la qualité de silence qui nimbe le style que par l’évocation tactile des paysages algériens. Les phrases inaugurales nous mènent sur des terres proches de l’auteur de Noces, de L’Étranger : « Il était midi, c’était le dernier jour du ramadan. Il faisait chaud, 35 degrés au moins.» Il suffit de deux indicateurs pour planter le décor : un premier indicateur temporel, de climat et de saison, ce fameux midi, et son corrélat l’accablante chaleur, un second indicateur calendaire et religieux, le ramadan. La météorologie intime des passions, des causes politiques et spirituelles qui embrase le pays déroulera son écheveau à partir d’une météorologie externe posée en ouverture.

C’est au travers d’un huis clos familial que sera dépeint le huis clos national, la plongée dans la guerre civile, l’affrontement qui opposa le gouvernement algérien aux mains des militaires à la montée en puissance d’une nébuleuse de groupes islamistes. Avant de plonger dans la texture du roman, brossons en quelques lignes par trop incomplètes les conflits sanglants qui dévastèrent l’Algérie dans les années 1990. Lorsqu’en 1991, le FIS (Front Islamique du salut) remporte le premier tour des élections législatives, le gouvernement annule les élections, redoutant la mise en place d’une république islamique. L’état de siège est déclaré. En janvier 1992, les militaires appelés les « janviéristes » organisent un coup d’État. Au lendemain du putsch, le parlement se voit dissous, le président est contraint de démissionner, les militants et dirigeants du FIS sont emprisonnés, le parti interdit. Les militants du FIS prennent alors le maquis. Différents groupes de guérilla islamiste se forment et se rallient à la lutte armée. Les deux principaux groupes armés sont le GIA, le Groupe islamique armé fondé en 1992 et le MIA, le Mouvement islamique armé, lesquels s’attaquent aux forces de police, à l’armée, aux ressortissants étrangers avant de viser les civils. En 1994, le FIS qui a été dissous crée la branche armée de l’AIS, l’Armée islamique du salut. Une partie des membres du FIS et du GIA sont d’obédience salafiste et entendent impulser une révolution islamiste mondiale en vue d’instaurer un état islamique. Une lutte à mort s’installe entre l’armée au pouvoir et les groupes islamistes, principalement le GIA qui enclenche une décennie d’enlèvements d’étrangers, de terreur et de massacres. En 1995, les militaires au pouvoir sont contraints d’organiser des élections présidentielles au terme desquelles le général Zeroual sera élu. En 1999, Abdelaziz Bouteflika est élu à la tête du pays. L’AIS décrète qu’elle dépose définitivement les armes. Un projet de loi de concorde civile est proposé et approuvé par référendum en 1999. On décide d’amnistier les combattants acceptant de déposer les armes. Se créant en 1998, refusant l’amnistie, le GSPC, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, entend poursuivre la lutte armée. La guerre civile a fait plus de deux cent mille morts et disparus. La terreur, le djihadisme ne viennent pas de nulle part. Comme l’analyse Badiou (à propos des tueries du 13 novembre 2015 à Paris), le mal vient de plus loin, a été enfanté par un concours de facteurs politico-économiques, par un passé, proche ou plus lointain, encore marqué par l’extrême violence de la colonisation et la brutalité de l’armée française lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Bien que fondamentalement différents, les conflits des années 1990 entre Algériens qui s’entre-déchirent, sont nourris par les conflits dramatiques qui opposèrent colons et colonisés.

[…]

Auteur
Malika Madi

Malika Madi est belge d’origine algérienne. Son premier roman, Nuit d’encre pour Farah, a reçu le Prix de la première œuvre décerné par la Communauté française de Belgique.

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