Les saisons | Espace Nord

Les saisons

Par François Jacqmin
Postface de Frans De Haes
Édition 2016
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782875680778
N° Espace Nord 50
Pages 232
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

Les Saisons est avant tout un livre savoureux où plaisir et intelligence coïncident. Le recueil plonge le lecteur dans une suite musicale de sensations précises, interrogeant dans un même geste, et comme à l’instant, le spectacle changeant de la nature et la capacité d’expression d’un contemplateur, toujours en marche, auquel le lecteur prêtera à chaque page sa sensibilité, son inquiétude et sa délectation. On découvrira ici un des livres les plus importants de la poésie belge de langue française.

Le printemps

Ce qu’il y a à dire du printemps,
le printemps le dit.

Il n’est pas de signes pour rendre
le vide mystérieusement touché.

La croissance s’accorde à son
propre lyrisme.

Pour entendre vraiment, il faut au cœur
plus d’amnésie que d’enthousiasme.

La brise annonce des noces
impitoyables.

Il y a une lueur d’apocalypse
dans tout ce qui naît.

L’herbe fait trembler le
néant.
Il est périlleux de ne pas
être jeune.

Au début de chaque printemps,
j’oublie le nom du cornouiller.
Son inflorescence me surprend
comme un cantique composé à la
hâte.

Autrefois, j’avais juré d’en
être l’épigone inlassable.

Depuis, il ne cesse de proclamer
mon hérésie.

Le babillage des violettes
couvre le redoutable discours
de l’avenir.

Il s’agit de désigner le fruit
qui sera l’étendard de l’espèce.

Toutes les obscurités seront
ouvertes et passées au crible
du désir.

L’eau va forcer les serrures
du sol.

L’origine est là, assemblée
comme pour une charge.

Chacun attend le profond
ennemi auquel il aspire.

Le génie est de rassembler
toutes les ivresses.

Paradoxalement, la mort participe
à ce soulèvement.

L’existence va s’élever
concrètement dans l’inexprimable.

On se prépare à un
bonheur acharné.

On va fêter l’instant qui prétend
ne pas mourir.

La tristesse est devenue riche
et la torture digne des plus
fins éloges.
Le coucou se réjouit jusqu’à
l’idiotie.

[…]

POSTFACE
de Frans de Haes

Pensée et parole dans Les Saisons

Une expérience singulière

À la première phrase des Saisons (« Ce qu’il y a à dire du printemps, le printemps le dit ») semble répondre, comme en écho, le poème qui clôt l’intense parcours de L’Été: « On ne sait pas ce que l’été veut dire. La logique du feu écrase le penseur le plus rigoureux. » Pareil scepticisme, pareille méfiance quant à la capacité de formulation du poète face à la nature perçue et perceptible, un tel doute jeté sur l’aptitude de l’écrivain à « trier les variantes du sujet et de l’objet » dans l’acte d’énonciation même marquent et qualifient toute l’expérience de François Jacqmin.
Cependant cette expérience est aussi, et dans un même acte, celle d’une discrète jubilation, d’un enthousiasme tempéré. D’abord patiemment filtrées, phrases et métaphores se précipitent : les poèmes en prose ont lieu, tendus entre sujet et objet, jetant à chaque coup un filet d’assertions brèves et classiques sur une pensée discontinue qui toutefois se déroule sous nos yeux en deux, trois ou quatre temps bien marqués.
Ce classicisme ironique, cet humour, ce goût et ce plaisir de l’abréviation, cette pensée qui scrute avec délices sa manière de jouer le monde et de tourner court, sont les indices d’une réappropriation de la langue française et de sa culture par un sujet qui, à un moment crucial de sa vie, et en plein XXe siècle, en fut littéralement coupé.

Né en 1929 à Horion-Hozémont, village hesbignon de la province de Liège, François Jacqmin vécut l’exode de 1940 de la manière la plus radicale. Son père, un commerçant prospère dans le secteur de la viande en gros, se souvenant des atrocités commises par les Allemands en 1914, décide, dès les premières semaines de mai 1940, de fuir vers l’Angleterre avec toute sa famille. Arrivé à Londres, à peine âgé de onze ans, François Jacqmin entre dans une institution dirigée par des jésuites espagnols qui apprennent très intensivement l’anglais aux jeunes réfugiés. Il poursuivra ensuite ses études secondaires dans un collège protestant (alors que son frère, lui, sera placé dans un collège catholique...). Non sans plaisir le jeune homme se trempe dans l’anglais post-victorien, culture isolée et renforcée par la guerre. Il lit Shakespeare (deux pièces par an), Strachey, Tennyson et Shelley. Il va même jusqu’à découvrir L’Homme qui rit de Victor Hugo dans la langue de Byron ! Enfin, vers l’âge de quinze ans, il s’empare de la version anglaise de Totem et Tabou (S. Freud), lecture qui lui laissera une très vive impression au même titre que celle, plus tardive, des stoïciens Épictète et Marc-Aurèle. Toujours en anglais, François Jacqmin écrit ses premiers poèmes qu’il ne publiera jamais...
Ces éléments à la fois culturels et subjectifs vont déterminer, voire accentuer les attitudes du jeune homme à son retour en Belgique en 1948. Peu au fait de la littérature française moderne, ignorant presque tout de la situation des lettres françaises en son pays, François Jacqmin retrouve et réassimile une langue qu’il qualifiera lui-même de « classique ». « Cela aurait pu être le latin », ajoutera-t-il en précisant : « Ce français-là m’a toujours paru un instrument suffisant. Jamais je n’ai été attiré par le jeu dans la langue, que ce fût en anglais ou en français... » À mille lieues de tout état d’esprit avant-gardiste, sans goût pour un surréalisme qu’il ne connaît que par ouï-dire, le jeune écrivain ne rejoindra cependant pas les rangs des poètes « néo-classiques » qui, imprégnés d’une rationalité et d’un humanisme étriqués, domineront la poésie française en Belgique pendant deux décennies. Bien au contraire : profondément marqué par son expérience anglaise, frotté de stoïcisme et éveillé par une première lecture de Freud, le futur écrivain de La Rose de décembre et des Saisons mettra vite en question, non pas le français « classique », mais la capacité de ce dernier, comme de tout idiome, de raccorder le « moi » problématique de l’écrivain à un univers de moins en moins maîtrisable. Et même si, en 1954, F. Jacqmin publie une première plaquette con dentielle, intitulée L’Amour la terre, dans laquelle une vingtaine de brefs poèmes en vers libres disent, assez naïvement, « cet ancien désir/d’unir la terre au ciel » (marquant l’éveil idéaliste d’un amour), le poète – qui d’ailleurs biffera cette plaquette de sa bibliographie – entame, au début de ces années cinquante, une série d’expériences qui l’orienteront définitivement vers l’écriture à la fois voluptueuse et sceptique que nous lui connaissons et qui culminera dans ses plus récents ouvrages.

[…]

Auteur
François Jacqmin
Né en province de Liège en 1929, François Jacqmin est un poète belge majeur de la deuxième moitié du XXe siècle en Belgique. Après avoir vécu plusieurs années en Angleterre pendant la deuxième Guerre Mondiale, il revient en Belgique... lire la suite
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