Les Chignons | Espace Nord

Les Chignons

Par Geneviève Bergé
Postface de Michel Zumkir
Édition 2017
Première édition 1993
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681430
N° Espace Nord 354
Pages 128
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

«Elles m’avaient dit, ne l’avaient pas dit, on relèvera tes cheveux, on les nouera, tu seras belle et ta nuque claire comme clairs les jours. Le crépuscule étendra sous tes fenêtres l’ombre du chien et l’ombre du loup, ils se traîneront en cortège à ta porte et le ciel se drapera de soies aux couleurs du sang des femmes. Le vent ouvrira ta chambre, il jettera des linges et du gravat sur tes draps. Le vent du soir emporte la plainte des chiens, il apaise la fierté des jeunes filles, dans le vent les draps dansent et tombent et brillent comme l’eau des étangs. »

La femme en robe verte est seule, et posée comme un cierge dans le lilas. Le peintre ne se presse pas. C’est le printemps, la saison des jeunes filles, dit-il. Elle a passé un châle sur les épaules, il n’y a pas de soleil. Elle attend. Lui, il l’oublie, il se tait, il peint ses mains, et qu’est-ce le temps ? Des mains, des mains de jeune morte, et comme abandonnées, des îles à la dérive dans le bois des euves, pense-t-il, avec des radeaux, des trésors à la gorge des noyés. Il a froid, il s’ennuie un peu et la mère guette à la fenêtre tandis que le visage s’éloigne, se perd dans les feuilles et les fleurs.

Tout un été encore, avant que tombent les faisans, la pourpre des fruits. Et ces mains, ces mains comme l’écume des chalands. Allons, serait-ce raté ?

La famille pendit le tableau dans l’ombre. Raté, ce portrait ? vraiment ? On l’accrocha au-dessus du buffet, juste sous les fleurs de plâtre, dans l’ombre, comme le crucifié d’autrefois, et sa mère, elle aussi souvent sous les voûtes, pauvre hirondelle, avec son bébé d’or.

On ne sait rien du ciel.

Les lampes sont des écluses dans la nuit. Je m’assieds chaque dimanche dans l’église, la paille des chaises pique mes cuisses. L’ombre est une marmite, on chuchote. Un pigeon me distrait, ou peut-être est-ce un pied sous une robe, toute une ribambelle de pieds sous des robes à plis, des bleues, des rouges, très peu de robes jaunes, mais souvent il pleut, les auréoles tanguent, les robes s’enfouissent. Les pieds se perdent dans la brume et le serpent ? il disparaît, il cuit dans la marmite. Puis le potage fume ; on m’installe sur des chaises en velours ancien. Quand on allume le lustre à grelots, le monde s’incline sur la nappe, quel rôti. Tante le coupe en tranches ou en tout petits morceaux qui roulent et tombent comme des miettes dans la gueule des poissons qui rêvent sur le tapis. Elle parle aussi d’une novice qui aimait danser, et de deux abbés, leur soutane, leur argenterie, elle astique parfois leur piété. Les autres se taisent, maman et cousin. Ils touchent le pain du bout des ongles, les yeux penchés sur l’assiette, ils craignent l’ombre, comme s’il allait passer une chauve-souris.

[…]

POSTFACE
de Michel Zumkir

N’est-ce pas une belle histoire que la vôtre ?
C’est par cette question que finissait la missive que Sémir Badir envoyait à Geneviève Bergé dans Le Carnet et les Instants à la parution des Chignons.
C’est ainsi que nous allons commencer notre lecture/ écriture. Par la même question : N’est-ce pas une belle histoire que celle des Chignons de Geneviève Bergé ?
Car.
Les Chignons est un texte singulier. Unique. De par son écriture, son imaginaire mais aussi de par la place célibataire qu’il occupe dans l’œuvre de l’écrivaine. Jamais elle n’avait pensé qu’il deviendrait un livre et jamais plus elle n’en a écrit de pareil.

Voici donc son histoire, à rebours.

Les Chignons paraît à la rentrée de 1993, une rentrée littéraire qui, cette année-là, en Belgique, est « d’abord celle des femmes ». Amélie Nothomb publie Le Sabotage amoureux (Albin Michel), son deuxième best-seller et Jacqueline Harpman Le Bonheur dans le crime (Stock), une histoire d’inceste et d’androgynie retrouvée. Françoise Lalande varie les plaisirs de la biographie en romançant la vie de Rousseau dans Jean-Jacques et les plaisirs (Belfond) et Nicole Malinconi reçoit le Prix Rossel pour Nous deux (Les Éperonniers). Ce dernier récit, au plus près du réel, dit, avec des mots taillés au cordeau, la relation d’amour et de haine d’une mère et de sa lle. Son univers est domestique et féminin. Comme celui des Chignons. Et pourtant le livre de Geneviève Bergé diffère radicalement : décollé du réel, empreint d’imaginaire, il est écrit dans une langue poétique. Il est édité dans la collection « Blanche » des éditions Gallimard.
Mais comment une auteure belge, inconnue et novice a-t-elle rejoint le cercle restreint de nos compatriotes (George Simenon, William Cliff, Guy Goffette, Norge, Marie-Louise Haumont, etc.) publiés par la célèbre maison ? En envoyant le manuscrit par la poste, tout simplement. Être édité de la sorte est chose rare, cela n’arrive qu’à un manuscrit sur mille cinq cents... Geneviève Bergé dit qu’elle a eu de la chance car elle ne connaissait personne, aucun éditeur, même si, à l’époque, elle était rédactrice en chef de la revue Indications, consacrée à la critique des romans. Peut-être appréhendait-elle un peu mieux que d’autres le système éditorial et savait à quelle maison s’adresser. Elle s’en est rendu compte rapidement, publier chez Gallimard c’est rejoindre une maison puissante, commercialement et symboliquement : Les Chignons n’est pas encore paru qu’elle reçoit déjà des invitations à le présenter en librairie. Il sera abondamment chroniqué dans la presse belge et française, et son auteure aura droit à un portrait dans Paris Match. Elle sera aussi invitée au « Cercle de Minuit » de France 2. Alain Bosquet qui, aux éditions Gallimard, a soutenu le texte lui a promis un prix, elle en recevra deux. Il écrira également un article élogieux dans Le Figaro – sans faire mention de son rôle dans la publication du livre.
Jamais Geneviève Bergé n’avait imaginé une telle réception pour Les Chignons : ni les articles dithyrambiques ni les critiques négatives de son entourage. Elle entendra souvent : «On ne comprend rien à ton texte.» Tout cela la perturbera. Elle n’était pas préparée, comme elle dit. Elle en sera marquée à vie et n’écrira plus jamais de la sorte. Après Les Chignons, son écriture devient plus : courante. Ce qui ne signifie pas : ordinaire, mais plutôt : canalisée. Pour prévenir tant que se peut les échappées de sens, elle évitera d’écrire dans «un état second» et contrôlera davantage le flux des mots. Cela déplaira aux éditions Gallimard qui refuseront ses deux manuscrits suivants et mettront fin à leur relation éditoriale. Aujourd’hui, elle espère remonter le courant et revenir à cette écriture poétique en prose, une écriture plus condensée qu’expansée.
Quelques années plus tard, soutenue par l’écrivain Michel Lambert, elle retrouve un éditeur et signe à L’Âge d’Homme Au bord du noir (1998), un recueil de textes courts. Elle y publiera aussi La Ménagère et le hibou, Impressions de Rembrandt (2004) et Fra Angelico : sans audioguide (2013). Aux éditions Luce Wilquin, elle confiera ses romans : Un peu de soleil sur les planchers (2008), Le Tableau de Giacomo (2010), Lettres d’Otrante (2015). Mais plus jamais elle ne sera adoubée comme elle l’a été pour Les Chignons.

[…]

Auteur
Geneviève Bergé
Geneviève Bergé est née en 1957 à Bruxelles. Secrétaire de rédaction et assistante d’édition, lectrice passionnée, animatrice de groupes de lecture, critique, traductrice, revuiste, elle a publié son premier roman, Les Chignons, en... lire la suite
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