Le Policier fantôme | Espace Nord

Le Policier fantôme

Par Luc Dellisse
Avec la collaboration de Patrick Moens
Édition 2017
Première édition 1984
Genre Essais et autres genres
ISBN 9782875681393
N° Espace Nord 356
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 11,00 €

Ce livre s’attache à mettre en lumière l’extraordinaire floraison d’œuvres et d’auteurs de fiction policière belge, durant l’Occupation et dans l’immédiat après-guerre. Par un mélange de résumés narratifs, d’analyses et de rappels historiques, Luc Dellisse nous fait découvrir une des périodes les plus fécondes de la littérature de genre.

Cette relecture critique et passionnée d’une centaine d’œuvres clefs, étonnamment vivantes, renouvelle la vision que l’on peut avoir de cette époque à demi effacée. Elle donne au livre tout entier sa couleur poétique d’exploration d’un monde perdu, que traversent Stanislas André-Steeman, Georges Simenon, Jean Ray, Thomas Owen, Louis-Thomas Jurdant, Max Servais ou encore André-Paul Duchâteau.

Le Policier fantôme est paru pour la première fois en 1984. La présente édition a été largement revue et augmentée. Un nouveau chapitre est consacré aux tendances actuelles du roman policier contemporain. En véritable miroir, il reflète à la fois la spécificité du roman classique des années 1940 et la vitalité actuelle du genre.

Figures du héros

N’y a-t-il pas un esprit du roman policier qui ne doive rien à la mythologie de ses personnages ? N’est-il pas possible de trouver le commun dénominateur du narrateur ou du témoin dans la fiction policière, par-delà les distinctions traditionnelles : roman d’énigme, roman noir ou polar ? Entre l’ascète du raisonnement subtil et le martyr de l’investigation éthylique, nous avons vu se constituer un troisième type de figure principale: le non-professionnel lancé par hasard dans le choc imprévu d’une aventure périlleuse. Il y réagit avec une fortune diverse.

Chez Boileau-Narcejac, il sera détruit ; chez William Irish, il s’en tirera au prix de contusions morales qui semblent devoir déterminer chez lui un traumatisme sérieux, voire irréversible : ce sont des variantes souvent pathétiques de l’anti-héros. Dans les romans d’Eric Ambler, par contre, si peu fait pour l’action qu’il puisse paraître à première vue, le personnage principal réagit avec un sens de l’à-propos qui tient à l’excellence de cette trouvaille narrative : les qualités techniques particulières de sa profession (ingénieur, escroc, enseignant, chroniqueur) peuvent, au prix d’un investissement mental et d’un saut qualitatif, être appliquées ou adaptées à une situation de crise, et révéler soudain au protagoniste ainsi mis en évidence des moyens de défense et de contre-attaque inattendus.

Les héros d’un jour, qui retombent, le livre refermé, dans l’anonymat de la tombe ou le triomphe discret de la victoire, ont tous en commun, même dans les cas les plus funèbres, de déterminer un certain optimisme. Jetés sans crier gare dans le péril le plus extrême, confrontés à un ennemi multiple et parfois mystérieux, luttant le dos au mur, il leur faut bien déployer, à un moment ou un autre, des qualités d’astuce, de courage et quelquefois d’énergie : sinon, il n’y aurait pas d’histoire.

Cet optimisme pratique, qui consiste à ne pas s’avouer vaincu sans combattre, fonde un humanisme sec, de type hemingwayen: « L’homme peut être détruit, il ne peut être vaincu. »

Vu sous cet angle, l’optimisme est une science fluctuante de l’esprit et non un trait de caractère. Il peut très bien aller de pair avec le pessimisme le plus complet de l’auteur. L’effort que déploient les personnages de David Goodis, par exemple, pour sortir du marasme social et psychologique dans lequel ils baignent, en général depuis l’enfance, ne fait pas douter un seul instant que, pour Goodis, l’impossibilité d’être un homme libre est un fait avéré.

Il y a donc, si l’on veut, un optimisme noir, ou science du ressort, fût-il sans illusion, et un optimisme rose, ou confiance en son propre avenir. Dans la mesure où le roman policier reflète assez fidèlement l’époque qui le produit, il apparaît clairement que ces couleurs ne sont pas étrangères aux particularités d’un événement historique défini. C’est la dépression économique de la fin des années 1920 qui a donné au roman dur américain son essor, qui lui a valu ses bonheurs et sa réussite singulière. Pour la France de la Belle Époque, ce sont les mêmes qualités et les mêmes défauts qui sont à la source des exploits d’Arsène Lupin et de la bataille de Verdun, cette victoire à la Pyrrhus : idéologie du panache, ténacité, mépris du droit des gens.

Le héros d’un jour, tel que nous l’avons décrit plus haut, est censé constituer un type plus humain que l’aventurier professionnel issu de la grande tradition de la detective story et du hardboiled; il est inexpérimenté, parfois malhabile, fréquemment en proie à la trouille ou à la déraison. Il ne dispose pas non plus de l’infrastructure de services et de coups de théâtre que ses ressources culturelles (Sherlock Holmes) ou les forces de l’ordre peuvent assurer à d’autres. Il est obligé d’inventer toutes ses solutions sur le vif, selon le principe de l’essai et de l’erreur, accumulant ainsi une expérience... qui ne lui servira plus.

Car le propre du héros non professionnel étant qu’il n’est pas supposé durer plus longtemps que l’espace d’un livre (sinon, il perd son statut et devient un aventurier cyclique, comme on l’a bien vu avec le Tom Ripley de Patricia Highsmith), son destin reste résolument soumis au hasard et à l’injustice de la fiction narrative: il peut très bien mourir ou devenir fou, selon le bon plaisir de l’auteur. Cette vulnérabilité littéraire est ce par quoi un personnage nous paraît le plus émouvant. Elle est peut-être aussi le biais par lequel le récit policier s’est vu reconnaître un statut d’œuvre d’art à part entière : en établissant, à travers les mille fluctuations du caractère humain, sa portée psychologique.

[…]

Voilà que reparaît dans la collection « Espace Nord » et dans une version habilement mise à jour, Le Policier fantôme (l’édition princeps date de 1984), le premier essai d’envergure de Luc Dellisse, une « mise en situation du roman policier belge de type classique », complétée d’un répertoire alphabétique des auteurs dressé avec l’aide de Patrick Moens, une véritable mine d’informations sur la genèse, la typologie et la carrière d’œuvres et d’auteurs fort variés.
-- Bernard Delcord, Lire est un plaisir

Auteur
Luc Dellisse

Luc Dellisse est romancier, essayiste et poète. Il a publié une vingtaine de livres.

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