Le livre des plaisirs | Espace Nord

Le livre des plaisirs

Par Raoul Vaneigem
Postface de Pol Charles
Édition 2014
Genre Essais et autres genres
ISBN 9782875680402
N° Espace Nord 87
Pages 208
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 10,00 €

La jouissance implique la fin de toutes les formes de travail et de contraintes. La jouissance implique la fin de l’échange sous toutes ses formes. La jouissance implique la fin de la culpabilité et de toute société répressive.

Ainsi se développe, fortement martelé, un essai qui fait de la jouissance un moyen de critique et de subversion radicale.

TABLE RASE

À l’aurore où point la vie, s’éteint la longue nuit de la marchandise, seule et dérisoire lumière d’une histoire inhumaine. N’est-ce pas assez d’avoir au fil des siècles incliné les passions sous le regard oblique de la mort, engrené les désirs au revers du vivant et fondé la plus grande part de l’existence sur la quête sanglante du profit et du pouvoir ? N’est-ce pas assez que vos révolutions portent au front une tache de sang intellectuelle ? La violence aussi va changer de base.
La survie aujourd’hui soldée dans la débâcle du marché d’échanges, c’est la production de la misère quotidienne, industrie totalitaire s’il en est, qui succombe à son tour à ce que vous appelez la crise, et qui n’est rien d’autre que l’effondrement de votre civilisation mortifère.
La société marchande n’a rien façonné d’humain si ce n’est le moule parodique qui a servi à la propager partout. Le morcellement que la valeur d’échange impose au vivant n’a toléré que des fragments d’hommes, des embryons patiemment desséchés dans l’éprouvette sociale de la rentabilité, des êtres condamnés à ne s’appartenir jamais parce qu’ils appartiennent à une puissance d’abord dépouillée du manteau divin, puis dénudée de sa chair idéologique jusqu’à révéler le mécanisme squelettique de son abstraction: l’Économie. Tout s’est joué sur elle, d’une destinée qui devait dès lors jouer contre nous.
Est-il vrai que la vie tire son sens de la mort, que l’énergie individuelle est nécessairement vouée au travail, que nul n’échappe au jugement des dieux, des hommes, de l’histoire, que tout se paie tôt ou tard, que raison et déraison mènent le corps, qu’une existence vaut par son absence – par son sacrifice, son utilité, son image de marque –, et que l’autorité et l’argent l’emportent en fin de compte sur l’étreinte amoureuse, la gorgée de vin frais, le rêve, l’odeur de thym dans les Alpilles, puisqu’ils en règlent le prix? S’il en est ainsi, ce sont les vérités d’un monde à l’envers, dont je n’ai que faire.
La vraie vie n’est pas encore venue à jour. Elle pousse entre les pas des derniers hommes inachevés, entre nos pas. Car nous avons si bien appris à nous lasser de tout que nous nous lassons maintenant de mourir sous les apparences du vivant. Au bout du désespoir, le chemin s’arrête ou remonte. À votre société, où la volonté devient viol et l’élan de vie réflexe de mort, serais-je irrémédiablement seul à opposer la jouissance qui ne se marchande pas, le désir irréductible à l’économie, la gratuité du plaisir arraché aux lois du donnant-donnant ? Même le découragement et le manque de confiance instillés depuis l’enfance ont perdu le pouvoir de m’en persuader.
Si le progrès de l’humain dans la marchandise a pu dissimuler un temps le progrès de la marchandise dans l’humain, ne vous y trompez pas, le comportement individuel apuré à l’état de calcul et de bilan quotidiens ne résistera pas davantage à l’irruption de la vie dans l’histoire. Sur la suprématie économique à son déclin se lève la massue collective de la volonté de vivre.
L’ennui croissant des plaisirs de survie – qui sont les plaisirs du monde à l’envers – appelle à la découverte et à l’émancipation des plaisirs de vie qui s’y trouvent engorgés. Leur création implique la destruction d’un système dominant qu’ils ne détruiront pas sans amorcer sur-le-champ leur réalisation. La révolution n’est plus dans le refus de la survie mais dans une jouissance de soi que tout conjure à interdire, à commencer par les tenants du refus. Contre la prolétarisation du corps et des désirs, la seule arme à portée de tous, c’est le plaisir sans réserve et sans contre-partie.
Vivre à contre-courant de la vie, telle a été la norme. Pourtant le renversement de perspective s’opère aujourd’hui sous nos yeux, déboussolant les architectes de l’inversion. Il marque la fin de l’ère économique, au seuil de l’autogestion généralisée. Il tient le cœur de chacun et se tient au cœur des conditions historiques. Il fonde sur la gratuité des jouissances le sabotage d’un circuit marchand qui paralyse les muscles et agace les nerfs pour inhiber le désir au nom du travail, du devoir, de la contrainte, de l’échange, de la culpabilité, du contrôle intellectuel, de la volonté de puissance. En lui, ce qui me tue avec les meilleures raisons se démêle de ce qui me pousse à vivre sans raisons. En lui, le refus de la survie le cède à l’affirmation de la vie insatiable.

[…]

POSTFACE
de Pol Charles
Docteur en Philosophie et Lettres

(Avertissement au lecteur: les références renvoient aux éditions originales, sauf en ce qui concerne le Traité, dont j’utilise l’édition « Folio actuel », et Le Livre des plaisirs, dont les références concernent la présente édition, sans plus rappeler – sauf si nécessaire – le titre de l’ouvrage).

Seuil du livre. Côte à côte, sur ma table, les éditions originales du Traité de savoir-vivre et du Livre des Plaisirs. Les traits notoirement communs de leurs couvertures : format, couleur du papier et des caractères. Mais tandis que celle du Traité revêt la livrée toute de discrétion feutrée (gourmée?) de Gallimard, celle du Livre s’ensanglante et provoque à une certaine lecture; mais quel titre déceptif pour l’amateur de cette littérature que, dit-on, on ne lit que d’une main...
Traité de savoir-vivre : le lecteur ne se voit-il pas proposer un ouvrage didactique et systématique, qui prescrira les règles de la politesse –ou est-ce le vieux sens qu’il faut privilégier : art de bien diriger sa vie ? On y lira pourtant : « Je ne renoncerai pas à ma part de violence» (p. 45) – où l’on rejoint l’effréné des Plaisirs.
Va donc pour la violence. Mais violence extrêmement ordonnée. On voudra bien comparer les tables des matières des deux ouvrages pour y percevoir un agencement fort concerté : tripartition de la première partie du Traité, où chaque alternative, aux allures de litanie, ouvre successivement cinq chapitres, quand la seconde partie annonce le « renversement de perspective»; découpage du Livre des plaisirs en sept séquences, le troisième chapitre des cinq premières d’entre elles sommé du même titre, et l’ensemble solidement étayé d’un mouvement dialectique où s’affrontent le collectif et l’individuel, l’ancien et le nouveau, le mort et le vif. Comment ne pas penser à quelque machine de guerre à la puissante structure, minutieusement élaborée afin que n’y subsiste aucun défaut de la cuirasse, afin qu’elle extermine définitivement ? Mais la guerre contre qui, contre quoi ?

Pas de quartier !

Dès le Traité, à travers Le Livre des Plaisirs, et jusqu’à l’Adresse aux vivants, Raoul Vaneigem mène une guerre radicale à la mort (entendons ce qu’il appelle la survie: «La survie est la vie réduite aux impératifs économiques. La survie est aujourd’hui, donc, la vie réduite au consommable.» – Traité, p. 203), nous exhortant inlassablement à passer d’une dialectique de mort (« Il y a si longtemps qu’apprendre à vivre signifie apprendre à mourir» – p. 18) à une dialectique de vie: «Il ne s’agit que de renverser l’ordre des priorités, d’opposer le regard de la jouissance à la perspective du profit et du pouvoir, de cesser d’aborder nos plaisirs à rebours » (p. 46). Tel est le « renversement de perspective ». Absolu : « Nous n’avons pas choisi le renversement de perspective par je ne sais quel volontarisme, c’est lui qui nous a choisis. Engagés comme nous le sommes dans la phase historique du rien, le pas suivant ne peut être qu’un changement du tout » –
La réification (dénoncée dès Marx, bien sûr et, en même temps que Vaneigem, et dans des registres divers, par Henri Lefebvre, dans Critique de la Vie quotidienne – 1958 –, Georges Pérec, dans Les Choses – 1965 –, Jean Baudrillard, dans La Société de Consommation – 1970) nous pétrifie, comme elle fait de l’automobiliste « emmailloté dans la marchandise jusqu’à faire corps avec elle» (p. 57). Les choses nous condamnent à n’être plus rien, qu’une chose. Au mieux ? Au pire !
Dès lors, table rase : tels sont les premiers mots du Livre des plaisirs. Finissons de rêver d’une transformation du monde tandis que nous survivons en nous adaptant au monde. Du rien au tout. Ici et maintenant.
Violence implacable, blasphématoire, jubilante – relayant l’exubérance du désir et de la jouissance pour substituer le don à l’échange, la créativité au travail, la liberté à la contrainte, l’intelligence sensuelle à l’intellectualisme, la subjectivité à la volonté de pouvoir, l’authenticité au rôle, l’innocence à la culpabilité, la saveur à la fadeur.
Immense programme révolutionnaire de «création du vivant» (Adresse, p. 195). Utopique? «Il est si facile en somme, prétend Vaneigem, de tourner le dos au travail, à la peur, à la récompense, à la punition... » (p. 45). Voire : il sait qu’il faut aussi prendre en compte le découragement qui fait la vie mal et peu vécue, car « il n’est pas facile de s’éprendre chaque jour de la vie à créer quand chaque jour prédispose à la fatigue, au vieillissement, à la mort...» (Adresse, p. 8). Ailleurs, il ne se prive pas de reconnaître qu’il fut lui-même de ces «hommes du refus» (p. 14) – nous comprenons le refus de la vie, vitupéré par Nietzsche –, de l’intellectualisme, du pouvoir. Aussi bien a-t-il appris, et nous apprendil, dans son Adresse aux vivants, la patience : « Je ne désavoue pas ce qu’il y a de puérile obstination à vouloir changer le monde parce qu’il ne me plaît pas et ne me plaira que si j’y puis vivre au gré de mes plaisirs. Cependant n’est-elle pas, cette obstination, la substance même de la volonté de vivre ? » (p. 10). Patience et prudence: «peut-être un revirement d’attitude est-il prévisible, peut-être l’opiniâtreté mise à se délabrer dans le travail va-t-elle redécouvrir la création des êtres, des choses, de l’environnement comme réalité du pouvoir d’exister ? » (Adresse, p. 12).

[…]

Auteur
Raoul Vaneigem
Né en 1934 à Lessines (Hainaut), Raoul Vaneigem a participé aux activités de l’Internationale situationniste. Son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, paru en 1967, n’a pas été étranger à la naissance et à... lire la suite
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