Le Grand Menu | Espace Nord

Le Grand Menu

Par Corinne Hoex
Postface de Nathalie Gillain
Édition 2017
Première édition 2001
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681461
N° Espace Nord 355
Pages 160
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Une grande maison bourgeoise aux portes closes. Une petite fille est là, docile et sage. Elle observe la maison et les deux adultes qui l’habitent. Ils décident de tout : l’hygiène, les repas, l’éducation, l’amour.

Je ne sors pas. Dehors il y a des phénomènes, des choses belles à voir, des choses à sentir, mais je ne sors pas. Il y a de grands dangers là-bas dans l’existence. Parfois même des dangers mortels. Certaines plages ont des sables mouvants. On s’enfonce dans le sol sans trouver rien de solide à quoi se retenir et, pendant qu’on s’enfonce, la mer vient aussi vite qu’un cheval au grand galop et recouvre l’endroit où on s’est enlisé. Comme s’il n’y avait personne. Il y a des régions où les marais sont si puissants qu’ils absorbent des vaches entières. Des brouillards aveuglants égarent les voyageurs, qui s’écartent du chemin et qui sont engloutis. La nature est sans pitié.

Dehors il y a aussi les agissements des hommes. Ça se passe en pleine rue et parfois en plein jour. Des gitans dans la foule se glissent jusqu’à vous et leurs gestes vous frôlent. Ils plantent dans vos yeux leurs yeux brûlants de braises et vous, vous les suivez même si le soir approche et vous vous retrouvez logée dans une roulotte, vous portez un grand châle, un jupon à volants et vous dansez, la nuit, autour d’un feu de flammes, les pieds nus et les cheveux défaits. Eux, ils se tiennent en cercle et ils tapent dans leurs mains. Plus tard, ils vous apprennent à lire dans les cartes, à prédire l’avenir et à jeter des sorts. Ou bien ils vous exhibent avec eux dans les foires. Vous finissez comme cible d’un lanceur de coutelas.

Et puis, il y a les trafiquants d’esclaves, qui jettent les fillettes dans la cale d’un bateau : c’est la traite des blanches. Le bateau disparaît plus loin que l’horizon. Vous êtes enchaînée, le visage voilé, mais le reste du corps paré de bracelets et de soieries. On vous vend au marché d’un pays étranger parmi les drogues et les épices pour faire la danse du ventre dans les tavernes louches ou pour le harem d’un sultan. Vous lui lavez les pieds, vous roulez ses turbans, vous lui chassez ses mouches, vous faites son bon plaisir jusqu’à la fin de vos jours et vous ne revoyez plus ni Papa, ni Maman.

Il ne faut pas ouvrir. Jamais. En aucun cas. Ni la porte, ni la fenêtre. Ne pas ouvrir aux inconnus. Les vieilles dames qui ont l’air gentilles et qui tiennent un sac. Ou les vieux qui mendient et qui n’ont pas l’air pauvres. Ou ceux qui ont l’air pauvres mais qui viennent pour un renseignement. Ou les hommes qui insistent, qui vendent des choses qu’on ne voit pas. Papa et Maman ont contrôlé les portes: la porte de l’office avec son grand loquet au-dessus de la serrure, celle du jardin où une barre d’acier se bloque dans le butoir et celle du garage dont le pêne très rude ne cède qu’à un élan brutal. Ils ont refait un tour des pièces pour vérifier chaque fenêtre, ont récapitulé tous les lieux sur leurs doigts et ont en n franchi le seuil, plus ou moins apaisés. Papa a introduit sa clef et a fermé à double tour puis, après s’être éloigné de cinq ou six mètres, il est revenu sur ses pas éprouver le battant de quelques coups d’épaule. Je suis en sécurité.

[…]

POSTFACE
de Nathalie Gillain

Née à Uccle en 1946, Corinne Hoex est l’auteur de cinq romans (Le Grand Menu, 2001; Ma robe n’est pas froissée, 2008 ; Décidément je t’assassine, 2010 ; Le Ravissement des femmes, 2012 ; Valets de nuit, 2015) et de plusieurs ouvrages de poésie parmi lesquels: Cendres, 2002; La Nuit, la mer, 2009 ; Rouge au bord du fleuve, 2012 ; Celles d’avant, 2013 ; Les Mots arrachés, 2015; L’Été de la rainette, 2016. Elle a également signé des textes plus atypiques, comme Décollations (2014), une fantaisie en prose.

Pour reprendre les mots de Jacques De Decker, Corinne Hoex est aujourd’hui devenue une « figure majeure de notre littérature », tant par la singularité de son œuvre romanesque que par « l’originalité et la maîtrise » de son écriture poétique. Le Grand Menu a reçu deux prix, le Prix littéraire 2001 des Amis des bibliothèques de la ville de Bruxelles et le Prix littéraire Soroptimist 2002 de la romancière francophone ; Ma robe n’est pas froissée en a remporté trois (le Prix Indications du jeune critique 2008 ; le Prix Emma Martin 2008 de l’Association des écrivains belges de langue française ; le Prix Gauchez-Philippot 2010) ; enfin, Décidément je t’assassine a été couronné par le Prix Marcel Thiry 2010. L’écrivaine a aussi reçu en 2012, pour l’ensemble de son œuvre, le Prix Félix Denayer de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Avant de se consacrer entièrement à l’écriture, Corinne Hoex a travaillé comme enseignante, documentaliste et chargée de recherches. Licenciée en histoire de l’art et archéologie, elle a rédigé au cours des années 1970 plusieurs études relatives aux arts et aux traditions populaires pour l’Institut de sociologie de l’ULB: elle est l’auteur d’articles scientifiques sur l’iconographie de saint Monon, de sainte Brigide d’Irlande et d’un livre sur saint Walhère. L’écriture apparaît ainsi intimement liée, dans le parcours de l’écrivaine, au besoin d’interroger le passé, de questionner les croyances et de mettre en lumière les mécanismes de construction de celles-ci. Il y a en e et, au fondement de son œuvre littéraire, le geste de replonger dans le passé familial pour retrouver des émotions fondatrices de croyances et extraire les matériaux nécessaires à l’écriture : des attitudes et des comportements, des manières de s’exprimer, des mots et des locutions gées pris au pied de la lettre.

La narratrice du Grand Menu voudrait percer «les secrets catholiques » (p. 82) et décrit, avec une ingénuité qui jette une lumière crue sur toutes choses, les clichés de l’iconographie chrétienne :

Les voisins m’ont montré Dieu. Ils ont des photos dans un livre. Plusieurs portraits, à des âges différents. Sur l’un Dieu est jeune homme, avec de longs cheveux de fille et son cœur tout vivant sorti de sa poitrine. Un cœur rouge et cru comme celui qu’on arrache au poulet (p. 79).

Les « photos » de Dieu se prêtent à une lecture qui, sous le couvert de la naïveté, ravive les couleurs des mythes fondateurs. Effectivement, le regard de l’enfant ne les déconstruit pas, il les rafraîchit en leur conférant un caractère énigmatique propre à alimenter tous les fantasmes. Pour une enfant qui mange ses fruits avec précaution, en prenant soin de « tout examiner » (p. 83), le mythe d’Adam et Ève et du fruit défendu la pousse à redoubler de prudence: «Maman me certifie qu’aucune pomme jamais ne me fera d’enfant. Même les catholiques en mangent» (pp. 83-84).

Cependant, ce ne sont pas les mythes de la religion catholique qui appellent cette écriture, mais les us et coutumes d’un clan familial où le lien d’amour entre l’enfant et ses parents est transformé en une relation de soumission. Ce qui intéresse Corinne Hoex est de mettre au jour, par le biais de la fiction, les mécanismes d’emprise psychologique qui œuvrent à la négation d’un être. Plus particulièrement, avec Le Grand Menu, puis Ma robe n’est pas froissée et Décidément je t’assassine, l’écrivaine explore l’infinie complexité de ces mécanismes lorsqu’ils sont mis en place par un couple parental contre leur enfant unique. Si des ressentis intimes sont bien à l’origine du désir d’écrire le mal d’amour, on ne peut en revanche parler de témoignage ou de récit autobiographique. C’est à la fiction romanesque que sont dévolues les fonctions herméneutique et cathartique de l’écriture. Corinne Hoex s’impose ainsi, avec une œuvre toute singulière, parmi les écrivaines contemporaines qui font de leurs expériences personnelles la matière première de l’écriture sans toutefois recourir au genre de l’autobiographie ou, à tout le moins, sans en épouser les caractéristiques narratives traditionnelles. Comme Annie Ernaux (La Place, 1983; Une femme, 1988; Les Années, 2008) ou Nicole Malinconi (Nous deux, 1993; Da Solo, 1997; Elles quatre. Une adoption, 2012), elle se refuse à écrire des livres n’offrant rien de plus que le récit rétrospectif d’une enfance ou d’une histoire familiale. L’écriture est pour elle l’outil d’une recherche qu’elle veut rigoureuse et incisive : c’est en décortiquant les mots et les phrases entendus durant l’enfance que sont retrouvés, en même temps qu’est décrit le milieu de la bourgeoisie bruxelloise des années cinquante, le regard de l’enfance et les émotions qui l’ont façonné.

[…]

Avec rigueur et retenue, sans analyse ni commentaire, mais en un constat incisif, d’une justesse absolue, Corinne Hoex nous décrit ce monde inquiétant, nous rendant témoins de la tragédie muette que vit sa narratrice.
Qui est bien entendu elle-même…

07.04.2017 - Bernard Delcord, Lire est un plaisir

Emission de Luc Vandermaelen sur Radio Campus (ULB),
consacrée à la lecture d’extraits des livres de Corinne Hoex
19.03.2017 - owncloud.ulb.ac.be

Auteur
Corinne Hoex
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