Le Fusil à pétales | Espace Nord

Le Fusil à pétales

Par André-Marcel Adamek
Postface de Martine Preumont
Édition 2014
Première édition 1974
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646404
N° Espace Nord 119
Pages 224
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Prix Rossel 1974

Clothaire, un vieux paysan, raconte. Bien sûr, dans son pays, les choses exceptionnelles et légendaires, les sortilèges et les maléfices sont fréquents. Mais l’histoire qu’il nous compte ici dépasse tout ce qu’il a vécu. C’est l’histoire de Reine, de Tristan, des Berluet et du petit monde qui s’était dessiné dans un passé pas bien lointain, entièrement disparu aujourd’hui. Son histoire. Et si ce n’est pas une histoire d’amour, il veut bien être étendu sur l’heure.

I

La berlue

Raspal me l’avait fait jurer, l’autre jour, un peu avant de mourir :
— Tu l’écriras, ce livre, dis ?
J’ai fait le modeste, je lui ai dit que je n’avais pas belle instruction, ni le parler de ceux qui font les livres.
— Ça ne fait rien, tu l’écriras à ta manière.
— Personne ne croira ce que je dirai...
— Je suis témoin ! qu’il a crié, Raspal.
Il ne savait pas encore que la mort mangeait lentement ses reins. C’était notre dernière rencontre. Un soir tout craquant de lumière, à l’orée de juillet. Des torrents de sève crépitaient dans les rameaux. Je dis :
— Demain matin, j’irai à Barnaville, acheter un gros cahier.
— Ce ne sera pas assez.
— Mettons deux gros cahiers.
Alors, Raspal s’est redressé sur ses coussins. Il était blanc comme un linge, mais ses yeux continuaient à vivre. Quand il parlait, on voyait remuer dans sa bouche un morceau de langue bleue.
— Dès que tu auras fait quelques lignes, Clothaire, tu viendras me les lire, et on en parlera ensemble.
C’est important, ce que tu vas écrire. Tout ce qu’on a raté, peut-être que les autres ne l’essayeront plus... Il s’est arrêté, il a regardé un moment par la fenêtre.
— ... et de toutes nos joies, on donnera les recettes.
— Je fais pas le poids, Raspal, et puis, je n’ai pas le sens de dire. Je vais m’égarer.
— C’est toi qui dis le mieux d’entre nous.
Je ne pouvais plus rien répondre. Il était là, Raspal, coincé dans son fauteuil, les jambes allongées sur une chaise comme deux ballots et sa tête de mort déjà toute faite.
J’ai dit :
— C’est bon. Je commencerai dans la semaine. Je ferai du mieux de mes moyens.
Et Raspal de me faire un sourire très beau à travers toute sa fièvre.

Il s’est passé un peu de temps, depuis.
Après l’enterrement de Raspal, j’ai reporté de jour en jour mon voyage à Barnaville. Non pas que le trajet me fasse peur ; mes mollets ont encore assez de pouvoir sur les pédales pour faire avancer un vélo sur le plat chemin qui conduit à la cité. J’ai simplement pensé qu’une fois les cahiers ouverts devant moi, mon temps allait être tout entier attaché aux souvenirs. Mais remettre sans arrêt au lendemain, ce n’était pas honnête. Aussi, le mercredi sonnant, après boire le café, je m’en suis allé à Barnaville. Il n’était pas midi quand je suis revenu avec les cahiers ficelés sur mon porte-bagages.

Aujourd’hui, jeudi, me voici plein de bonne volonté devant les belles pages glacées. Parce que c’est un grand jour que de me mettre à parler dans un livre, j’ai enfilé mon costume et je me suis rasé de près. Je ressemble à l’invité d’une noce. J’ai envie de rire et de pleurer.
Bon.
Vous dire que, dans ce pays, des choses exceptionnelles et légendaires, des sortilèges et des maléfices, j’en ai tellement connus que si je les racontais tous, il me faudrait bien trente cahiers, ce serait une bonne chose pour commencer.
Donc, le pays où on est, le bas de Barnaville, Chompes et les Hameaux, comme toutes les belles et fortes terres, est un lieu où une sorte de magie est partout, prête à surprendre les plantes, les bêtes, quelquefois les hommes.
Nous, habitués qu’on est depuis toujours au voisinage des sorciers, on ne s’étonne plus de rien. Certains passants, venus d’autres pays, et qui ont mis le pied dans nos forêts, en sont ressortis avec des yeux comme des phares, tout transis et grelottants.
La nuit, surtout, nos chemins ne sont pas bons à fréquenter. Moi, par exemple, une fois le soleil couché, il faudrait le feu pour me pousser dehors. Je sais de quoi je parle.

[…]

POSTFACE
par Martine Preumont
Licenciée en philologie romane

Vous étiez dans votre librairie favorite et peut-être avez- vous saisi distraitement Le Fusil à pétales en songeant à ces armes étrangement pacifistes plantées par le malheureux héros de L’Écume des jours. Ou peut-être avez-vous lu les premières pages de ce roman d’Adamek et avez-vous été séduit par des réminiscences céliniennes. Ou encore, curieux de littérature “belge”, avez-vous été impressionné par le label Prix Rossel. Et puis, vous vous êtes niché dans le récit, pris au piège comme un enfant au pied d’un conteur ; vous avez oublié les tiroirs littéraires et les prix de toutes sortes. Vous avez dégusté des pages-plaisir, hypnotisé par la magie d’un vrai roman : celui qui raconte, qui dépayse, qui repense le monde et transcende le temps en vous faisant rêver, frémir et pleurer – rire aussi, souvent –, roman initiatique aux lectures multiples.

Ce n’est pas l’homme d’un roman

Il n’avait pas trente ans, ce poète, cet autodidacte observateur rigoureux de la nature, ce conteur à l’imaginaire luxuriant, voire truculent, quand il a publié ce deuxième roman qui le portait à l’avant-scène de la littérature fran- cophone. Désormais, André-Marcel Adamek allait jouer dans la cour des grands. Car s’arrêter à ce seul vin nouveau serait un péché contre littérature. Le raisin, s’il n’était pas vert, promettait aussi d’autres vrais bonheurs littéraires à venir.
Reportez-vous à la bibliographie en fin de volume : si l’écrivain n’est guère prolixe – il a d’ailleurs souffert d’une médiatisation qui a, un temps, tari son écriture – ses œuvres sont d’une qualité rare. En fait, il serait plus juste de parler d’une œuvre que de romans particuliers, car il ne s’agit pas, chez Adamek, d’un simple désir compulsif d’écrire, d’une tentation d’aborder tous les genres, tous les styles, même s’il a varié ses modes narratifs, jouant tour à tour avec le “il”, le “je” ou les voix multiples, et s’il a promené ses personnages dans différents continents et dans différentes époques en les confrontant à diverses thématiques, dont beaucoup récurrentes. Comme tous les véritables artistes, à travers cette abondance inventive, Adamek éprouve le besoin profond, quasi métaphysique, de recréer un monde, son monde, où anecdotes et personnages sont au service de ses révoltes, de ses passions, de ses rêves et de sa vérité.
Un pèlerinage qui débouche sur une critique sociale acerbe dans Oxygène, un Moyen Âge revisité dans Le Fusil à pétales, une île idéale menacée par une civilisation mercantile, politisée et bureaucratique dans Un imbécile au soleil, une satire féroce d’un certain milieu de l’art contemporain dans La Couleur des abeilles, avec partout une part de rêve, de magie, et une visualité tellement cinématographique qu’on comprend mal pourquoi l’auteur ne croule pas sous les propositions de contrats...
Deux romans relèvent d’une facture plus classique. Le Maître des jardins noirs d’abord, d’écriture plus resserrée, d’une composition rigoureuse à l’accomplissement particulièrement achevé dans le sacrifice final qui proclame le triomphe de la vie et de l’amour même si certaines pages sont noires comme les jardins des pestiférés.
Mais le diamant sans défaut, dans l’état actuel des productions de l’écrivain, est, sans conteste, L’Oiseau des morts (en cours de réédition) : une corneille raconte, observant l’univers depuis sa plus tendre enfance jusqu’à l’extrême vieillissement. Son regard, comme celui d’Adamek, s’alourdit de vérité et rien, ni de la nature ni de l’homme, ne lui est étranger, car elle va toujours à l’essentiel, fait les choix les plus généreux et invite le lecteur à poser un autre regard sur lui-même et le monde. La féerie tient à ce qu’une page sur l’organisation des hirondelles, ou un récit bousculé de fanatiques chasseurs de sorciers, ou la minutieuse étude des mœurs de corvidées renvoient à un autre regard sur la société des hommes : “... le langage des oiseaux comme gardien du chant de la création, ... le nid de l’oiseau contre la volière de l’homme, une nouvelle écologie : l’homme expliqué aux oiseaux” annonce le qua-trième de couverture de l’édition originale. Ne boudons pas l’égoïsme du plaisir de cent petites grandes pages d’émotion intime et bouleversante.
Il s’agit ici d’un livre de maturité, – ne parlons pas d’aboutissement puisque l’auteur n’a pas fini de nous séduire ni de nous enchanter. Sans réelle rupture avec les romans précédents, ce chef-d’œuvre (il faut oser l’appeler par son nom), à l’écriture et à la composition rigoureuses, offre des résonances psychologiques, sociales, ontologiques, esthétiques et symboliques qui tendent à l’universalité dans l’intemporalité.

[…]

Auteur
André-Marcel Adamek
Les romans d’André-Marcel Adamek (1946-2011) ont remporté de nombreux prix et ont été largement traduits : Le Fusil à pétales (prix Rossel, 1974), Un imbécile au soleil (prix Jean Macé, 1984), Le Maître des jardins noirs, Le Plus Grand... lire la suite
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