Le cocu magnifique | Espace Nord

Le cocu magnifique

Édition 2014
Première édition 1921
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782930646312
N° Espace Nord 44
Pages 192
Voir le dossier pédagogique
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

Depuis le temps qu’on se marie, il y a des cocus de toute espèce. Celui-ci a cependant une particularité unique : c’est que sa femme, qu’il adore, l’aime aussi et tient absolument à lui rester fidèle. Bruno vivra dans l’exaltation de cet amour partagé jusqu’au moment où un regard, peut-être mal interprété, enclenchera la machine infernale de la jalousie... Et pour être certain d’être cocu, c’est lui-même qui va pousser sa femme dans les bras des autres hommes.

La cruauté du texte, sa folie, la perversité qu’il développe, ne cessent de faire de la pièce une œuvre troublante.

ACTE PREMIER

L’intérieur d’un ancien moulin à eau transformé en maison d’habitation. Vaste et haute pièce aux murs blanchis, largement éclairée par deux fenêtres de fond, l’une au rez-de-chaussée, l’autre à hauteur du premier étage.
La première s’ouvre sur un jardin fleuri, au bord de la route, la seconde en plein ciel bleu. On accède à celle-ci par un escalier de bois et une galerie qui flanque le mur de façade et conduit aux chambres à coucher, à droite.
La porte extérieure est à gauche, vers le fond ; la porte des appartements à droite, au premier plan.
Toutes les boiseries, portes, cadres des fenêtres, escalier et galerie sont d’un joli vert campagnard, un peu laiteux. Les meubles, armoires, tables, pupitre, chaises de bois sont recouverts d’une peinture jaune paille, et vernis.
Stella est agenouillée devant la cage du serin et les pots de géranium posés à terre, près de la fenêtre.

STELLA, parlant à la plante. – ... Et encore, et encore ? Si je n’étais pas là, que ferais-tu ? Attendrais-tu la pluie sans mourir, et l’ombre à midi, hein ? et le soleil derrière les rideaux ? (Au serin :) Et toi, petit, petit, tu as soif, aussi ? Chanterais-tu, si je n’étais pas là ? Qui te donne des graines, et des feuilles de salade, et du sucre mouillé ? Oui, bats des ailes. Tu t’envolerais dans le bois, dis-tu ? (Elle rit.) Ah ! ah ! mais tu ne connais pas les choses bonnes à manger. Tu n’y vivrais pas une journée, voilà tout !

Tu es né pour être en cage, cette plante mise en pot, et moi, bienheureuse, je suis née pour aimer Bruno ! (Elle rit.) Le bon Dieu a-t-il voulu cela ?

Toi, tu as des fleurs, celui-ci chante, et moi, bienheureuse, j’aime Bruno ! Si tu étais libre dans un jardin, toi sur un arbre, et moi sans amour, qui nous conduirait ? (Oui, tchip ! tchip !)... Rien : que du tonnerre !

Elle arrose la plante, donne à manger à l’oiseau.

À quoi rêves-tu, dans tes plumes ? Les plantes rêvent aussi, parfois, quand les nuits sont claires. Non, c’est au crépuscule plutôt.
– Moi, j’ai oublié mon rêve...

Elle feint une tristesse gamine.

Je ne raconterai rien à Bruno, lorsqu’il reviendra ! Hou ! Hou !... j’ai dormi seule, au milieu du lit frais, et j’ai oublié le rêve que je fis ! que dira mon bien-aimé ?

Cornélie, une jeune femme du village, s’arrête sur la route, devant la fenêtre.

CORNELIE. – Bonjour Stella, j’ai rencontré ton homme, ce matin.
STELLA, se lève aussitôt, bondit. – Cornélie, que distu ? Aïe, tu me fais bien et mal !... Tu l’as vu ? Où l’as-tu vu ?
CORNELIE. – À la porte du Nord.
STELLA. – Ce matin ?
CORNELIE. – Je revenais en charrette, avec ma sœur, au petit jour.
STELLA, émue. – Et tu l’as vu ? (Bonjour, Cornélie.) Et tu l’as vu, là, debout ! Était-il gai ? T’a-t-il parlé de moi ?

Elle appelle.

Mémé ! Mémé !
– Alors ?
CORNELIE. – J’ai arrêté le cheval : il est venu s’appuyer au brancard.
Stella, appelle encore. – Mémé ! Mémé ! Cornélie. – Il avait marché longtemps, il avait chaud, il a ôté sa casquette.
STELLA, animée. – Attends une minute !

Romanie, la vieille nourrice, paraît à droite. Stella avance vers elle.

Mémé, en voici une qui a rencontré Bruno, ce matin, à la porte du Nord. N’est-ce pas, Cornélie ? Elle l’a vu, vu (où est ta sœur ?) vu Bruno ! Il est venu s’appuyer au brancard, il avait chaud, il a ôté sa casquette. Dis-le, Cornélie !
– Et alors ?

[…]

POSTFACE
de Paul Emond

Le théâtre selon Crommelynck : forces de la dramatisation et pouvoirs de l’équivoque

Sait-on assez que, comme Pelléas et Mélisande de Maeterlinck, Le Cocu magnifique a été joué dans le monde entier, qu’il s’agit d’un des textes les plus fameux et les plus traduits de la littérature belge ? Sait-on que la mise en scène qu’en fit Meyerhold à Moscou en 1922 figure dans toutes les histoires du théâtre au titre d’une des plus grandes mises en scène de ce siècle ? Que la représentation d’autres pièces du dramaturge a été l’occasion – et ce, dans des pays où le théâtre jouit d’un prestige populaire bien plus important qu’en Belgique – de véritables révolutions esthétiques dans la façon de concevoir le jeu des acteurs ou la scénographie, comme cela s’est passé à deux reprises en Pologne, avec Le Sculpteur de masques en 1927 et Une Femme qu’a le cœur trop petit en 1938 ? Il y a chez Crommelynck une telle audace et une telle exacerbation dans le traitement des thèmes dont il s’empare, une façon si brutale, si aiguë de dire à la fois « l’horreur et la grâce d’exister », qu’un metteur en scène digne de ce nom ne peut que s’en trouver provoqué jusqu’au plus profond de son art et chercher, par le spectacle qu’il réalise, à prolonger, sur le mode le plus nouveau et le plus aigu lui aussi, cette audace et cette façon. Qualité trop rare d’un texte théâtral que de charrier de la sorte pareille provocation : la littérature et le théâtre y trouvent pareillement leur compte.

Serait-ce parce que Crommelynck, grand écrivain de théâtre, a été aussi de cet art un praticien aguerri ? Né dans une famille de comédiens, il a travaillé régulièrement comme acteur et metteur en scène pendant plusieurs années et, par la suite, il est encore revenu à plusieurs reprises au métier des planches, entre autres à l’occasion de la création de certaines de ses pièces. On peut en tout cas remarquer combien son théâtre, bien plus que beaucoup d’autres, est pensé et écrit selon une dynamique qui est déjà celle d’une mise en scène : ses didascalies ne sont pas de simples indications techniques se bornant à une mise en place minimale mais elles impliquent déjà, au contraire, un rythme scénique qui indexe l’ensemble du texte et une dispo- sition très précise de l’espace, indissociable de la thématique profonde de la pièce. Si Crommelynck, par exemple, prévoit pour Le Cocu magnifique comme pour plusieurs autres pièces, un décor élisabéthain où une galerie surplombe la scène, ce n’est pas tant par admiration pour Shakespeare (on doit pourtant au dramaturge belge l’adaptation d’une partie d’Henri IV sous le titre Le Chevalier de la lune ou sir John Falstaff) que pour une raison de stratégie interne : le développement jusqu’à l’obsession, aussi bien dans le Cocu que dans ses autres pièces, d’une thématique du voyeurisme – j’y reviendrai – impose cet espace qui transforme la scène en une véritable fosse où, pareils à des bêtes sauvages, s’affrontent des personnages qu’épient ceux qui se trouvent sur la galerie (à moins que, brusquement, ce ne soient ceux-ci qui se trouvent à leur tour espionnés par ceux d’en bas...). Il est d’ailleurs symptomatique que toutes les scénographies utilisées dans les multiples mises en scènes du Cocu magnifique que l’on a pu recenser comportent cet espace à deux niveaux, aussi particulières qu’elles aient pu être dans leur conception (car l’on a inventé pour cette pièce de très beaux et très étonnants décors et dans des styles très différents, du réalisme le plus plat au constructivisme le plus strict – comme le décor de Popova pour la mise en scène de Meyerhold – en passant par l’expressionnisme ou le futurisme) et quel que soit le pays où la pièce a été représentée, de l’Argentine au Japon, de la Finlande à l’Italie.

Mais la force des pièces de Crommelynck me semble tout autant, sinon plus encore, reposer sur l’étonnant contraste qui y règne entre une logique implacable régissant la destinée du personnage et le faisant passer, en deux heures de représentation, d’un état de félicité totale à la déchéance la plus complète et un jeu d’ambiguïtés qui vient sans cesse trouer ou perturber l’unicité sémantique imposée par cette rigueur du déroulement dramatique. C’est à l’explicitation de ces deux aspects de l’œuvre que j’aimerais consacrer la majeure partie du présent commentaire, et ce, principalement, dans Le Cocu magnifique, puisque c’est de cette pièce qu’il doit s’agir d’abord. L’essentiel de son impact et – ne craignons pas le mot, entendu sans connotation péjorative aucune et dans son sens le plus productif – de sa perversité, ce théâtre le doit sans doute en effet à cette simultanéité d’un intense sentiment de contrainte inéluctable et du trouble que provoquent en même temps les zones obscures des personnages et l’équivoque, voire parfois le caractère presque « indécidable », de nombreuses situations. Comme si les ombres et les clartés violentes cherchaient ici à se mélanger jusqu’à l’insoutenable.

[…]

Auteur
Fernand Crommelynck
Né à Paris dans une famille de comédiens, Fernand Crommelynck (1886-1970) se révèle avec l'un des textes majeurs de la littérature de l'Entre-deux-guerres : Le Cocu magnifique. Marqué par l'expressionnisme allemand, Crommelynck donne au... lire la suite
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