Le Cas de figure | Espace Nord

Le Cas de figure

Par Yves Wellens
Postface de Jean-Pierre Longre
Édition 2014
Première édition 1995
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782930646817
N° Espace Nord 326
Pages 224
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Dans Le Cas de figure, 99 récits brefs – avec un inédit – se suffisent chacun à soi-même, mais ne peuvent être dissociés d’aucun autre de l’ensemble qu’ils constituent. Présentant ces récits comme des faits divers dont l’écriture et le style attesteraient la réalité possible, par l’entremise d’un narrateur au statut toujours indéterminé, Yves Wellens adopte le registre du rapport lapidaire et de la communication scientifique. Bref, du cas de figure. Il a élaboré une forme qui, par différentes méthodes et techniques de narration, incite le lecteur à déchiffrer des faits : quand le vraisemblable se transforme en fiction, et que celle-ci étend son territoire jusque dans le vraisemblable.

Maha el Sherbini

La téléphoniste arabe de l’Ambassade des Pays-Bas au Caire, avec qui nous déjeunions habituellement à l’hôtel Shepherd’s, sur la Corniche du Nil, nous avait expliqué que personne ne connaissait le nombre exact des habitants de la Capitale, tant les mouvements d’entrée et de sortie de population sont importants, et comparables, selon elle, au flux du sang, et à son épuration toujours renouvelée.

Quelques mois seulement après, de passage dans la Métropole cairote, nous avons voulu la revoir, mais l’on nous dit qu’elle avait complètement disparu, et que personne ne se souciait plus d’elle, même si son nom figure encore, comme une dernière trace, dans les registres de la Municipalité.

Disparition

La femme d’Auvray l’a quitté brusquement, sans fournir d’explication et sans même reparaître, ni se manifester, nous disait Piette. Elle avait annoncé à son mari qu’elle devait suivre un séminaire, à Turin, pendant deux jours, pour se familiariser avec une technique inédite de gestion de fichiers informatisés. Cela la contrariait, a-t-elle prétendu, de les laisser, lui et l’enfant, pour ces deux jours, mais elle ne pouvait s’y dérober. Elle avait refusé qu’ils l’accompagnent à l’aéroport, pour ne pas perturber l’enfant, que les allées et venues incessantes des voyageurs énervés auraient pu effrayer.

Auvray, après avoir confié l’enfant à ses beaux-parents, avait subitement souhaité, en l’absence de sa femme, se changer les idées, se décrasser la tête, et avait, de manière impromptue, invité quelques amis chez lui. La soirée débuta par un repas léger, puis, à la longue, la compagnie opta pour une virée en Ville. Auvray y consentit, en se jurant de ne pas céder à la tentation de la beuverie. Le temps passa comme par enchantement, à coups de plaisanteries et de bons mots chauffés à l’âtre des retrouvailles. Piette reconduisit finalement Auvray, un peu éméché malgré tout, au petit matin, le dimanche. Auvray lui proposa de le revoir vers 18 heures, pour visionner un film de Bresson à la Cinémathèque. Sitôt remonté dans l’appartement désert, Auvray téléphona à ses beaux-parents, pour les prier d’encore garder l’enfant jusqu’au soir. Puis il s’endormit profondément. Il eut à peine le temps de se rafraîchir au réveil, avant de repartir. Après la projection, il refusa la proposition de Piette d’« en boire un dernier », et récupéra l’enfant. Il attendit avec lui le retour de sa femme.

En constatant que celle-ci n’était toujours pas rentrée à minuit, il se décida à téléphoner à l’aéroport, où la préposée lui répondit que l’avion en provenance de Rome était arrivé depuis trois heures au moins : son épouse, en effet, était inscrite parmi les passagers. Un appel, que la préposée passa, à la demande instante d’Auvray, s’avéra inutile. Après avoir, dans la foulée, appelé les amies et connaissances de sa femme, puis tous les hôpitaux de la Capitale, il n’y tint plus, et débarqua, avec son beau-père réquisitionné pour la circonstance, à Zaventem, en pleine nuit. Les recherches s’avérèrent infructueuses, et on lui conseilla d’attendre le vol du lendemain avant de céder à la panique. Mais il n’écouta pas ces recommandations. Il fila dans un commissariat de police, pour signaler cette disparition, priant les autorités de contacter l’Ambassade à Rome et les divers Consulats en Italie. Le jeudi, il se rendit lui-même à Turin, et y rencontra les responsables du séminaire. Ils ne purent que lui confirmer que tout s’était passé normalement, y compris le départ de sa femme pour Rome, puis son embarquement dans l’avion pour Bruxelles.

Voilà trois semaines, nous a dit Piette, qu’Auvray est sans nouvelles de sa femme : il a utilisé toutes les possibilités et tous les moyens pour la retrouver, jusqu’à en être obsédé ; il a harcelé toutes les autorités au risque de les indisposer, mais sans succès. Piette ajouta qu’Auvray semble accablé par le remords, et paraît rattacher cette disparition à son propre comportement pendant les fameux deux jours, comme s’il s’agissait d’un châtiment résultant de sa conduite. Piette prétend que c’est complètement insensé. Il regrette qu’Auvray ne veuille plus rencontrer aucun de ses amis, alors que c’est justement maintenant qu’il a le plus besoin d’eux.

[…]

POSTFACE
de Jean-Pierre Longre

Le monde et l’homme à mots comptés

Le cas de figure, premier ouvrage littéraire publié par Yves Wellens en 1995, est en quelque sorte un prototype: celui d’une œuvre dont l’une des principales caractéristiques est son aspect fragmentaire. Que ce soit avec Le cas de figure ou, plus tard, avec Contes des jours d’imagination, Incisions locales et D’outre-Belgique, de même que (dans une moindre mesure puisqu’il s’agit d’un roman) dans Épreuve d’artiste, Wellens manifeste une prédilection pour la narration lapidaire, voire lacunaire, laissant le lecteur faire un travail plus ou moins conscient de reconstitution complémentaire.

En quête d’objectivité

Ce qui frappe d’emblée, c’est la brièveté des 99 textes. Notons au passage que 99 est aussi le nombre des Exercices de style de Raymond Queneau; sans avoir à pousser plus loin la comparaison, ce point commun se double d’une analogie plus interne, qui a trait à la fois à l’allure expérimentale de la narration et à la distance avec laquelle les faits sont relatés. Ne voyons là ni filiation délibérée ni même influence inconsciente, mais plutôt rencontre à caractère intertextuel dans un mode de composition trahissant une similaire mise en perspective littéraire du monde.

Textes lapidaires, donc, qui relativisent l’investissement du narrateur, a fortiori de l’auteur, par un procédé particulier : l’instance narrative est, d’une manière quasiment systématique, signalée sous la forme du pronom pluriel « nous ». Ou plutôt, ce « nous » est singulier. La plupart des récits sont commandés par ce « nous » impersonnel, le « nous » de l’essai ou de la communication scientifique, presque du rapport désincarné, donnant aux faits relatés la coloration objective et expérimentale suggérée par le titre du recueil. Seul un texte, « Dimanche », en une concession visiblement autobiographique à l’empreinte que les Villes flamandes ont laissée chez le narrateur, donne une certaine latitude à l’épanchement du « je ». Partout ailleurs, le « nous », sur le plan rhétorique, tient le lecteur en respect et, sur le plan narratif, en un même mouvement l’implique dans la conduite de la diégèse et le prend aux mailles serrées de la texture. L’événement se présente à la fois comme incontestable et comme purement factuel, sans commentaire moral ; les seuls enseignements à en tirer seraient d’ordre informationnel et scientifique. Ce « nous » s’accommode volontiers du verbe « observer », ainsi que du ton du témoignage, de la relation parfois confidentielle, mais indiscutable. Ce ton n’exclut pas la réflexion, mais une réflexion portant sur les mécanismes d’un événement, non sur l’émotion personnelle qu’il pourrait susciter. À propos de la mort que se donne sur scène un comédien, Wellens écrit: « Nous aurions beaucoup aimé pouvoir rencontrer Loze avant qu’il ne meure, pour parler avec lui de son dernier projet. Les journaux nous ont appris qu’il a pu le mener à bonne fin, et l’exécuter sans coup férir. Mais comme souvent, la relation qu’ils en ont donnée, et les quelques commentaires qu’ils se sont crus autorisés à émettre là-dessus, nous ont paru tout à fait dérisoires et abusifs. » (« L’art pour l’art »). Le regret de ne pas avoir revu l’acteur est dû à une frustration non affective, mais purement intellectuelle. Ailleurs, le rappel d’une catastrophe aérienne fait l’objet de tentatives d’explications et d’hypothèses morbides, mais purement arithmétiques, concernant le nombre de morts et leurs points de chute.

Le « nous » sujet induit même une réflexion sur l’instance narrative : représente-t-il le point de vue de l’auteur? Un simple narrateur? Un personnage qui, s’introduisant dans le récit, ne participe cependant pas à ses péripéties ? En tout cas, il s’assortit d’une forme de récit que l’on peut qualifier, selon le terme défini par Gérard Genette, de « méta-diégétique »: des faits rapportés, directement ou indirectement, par un ou plusieurs personnages, témoins ou acteurs, qui imbriquent ainsi un récit dans le récit, et donnent paradoxalement à ces faits une sorte de caution d’objectivité. Le texte intitulé « Un climat malsain » relate les exactions commises dans le Tyrol par un groupe de quatre individus, qui y ont « terrorisé la population »; le récit est rythmé par des formules d’attestation telles que «n ous racontait le patron d’un restaurant de Ötz », « pour reprendre l’expression d’un boulanger de la Neugasse » (Innsbruck) ou, plus banalement, « comme l’écrivit la presse locale ». Attestation toute relative, dans la mesure où l’imaginaire se mêle souvent à la relation des faits par personne interposée. Dans « Métaphore », l’anecdote centrale concerne le suicide d’un interne de garde dans un hôpital d’Allemagne de l’Est. Cet interne « avait passé toute une nuit » à s’injecter des doses de poison et de contrepoison, jusqu’au petit matin, où il « avait décidé d’en finir, lors d’une ultime piqûre ». Il y a dans ce texte trois couches narratives : le narrateur principal, un « ami photographe » qui lui relate sa rencontre avec un dramaturge allemand, lequel, lui exposant des « techniques du suicide », lui fournit l’exemple de cet interne. Pourquoi ce triple niveau ? Apparemment pour en arriver à l’idée que, dans l’aspect factuel de l’action, ce n’est pas la véracité absolue de l’événement qui importe, mais son impact « métaphorique », au sens étymologique : le fait se transforme en récit, le récit transforme le fait. Et le narrateur premier de conclure: « Encore maintenant, nous ne mettons pas en doute ce récit. L’imagination du dramaturge, si c’est elle qui a conçu l’anecdote, nous suffit pour attester le fait ». Ailleurs, le « nous » ou les noms propres peuvent être remplacés par le « on » impersonnel. C’est par exemple le cas dans « Spoliations », qui, donnant toutes les apparences de l’objectivité, commence par « On a pu lire dans les journaux », continue par « On pourrait s’étonner » et se termine par « Cela est vrai aussi ».

[…]

Auteur
Yves Wellens
Yves Wellens a publié cinq livres, de 1995 à 2011, les premiers de prose, contes, nouvelles et récits, et un roman en dernier. Un spectacle de théâtre (Belga Bordeelo) a été créé en 2010 à Mons et à Gand à partir de... lire la suite
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