La Truie et autres histoires secrètes | Espace Nord

La Truie et autres histoires secrètes

Par Thomas Owen
Postface de Patrice Hourriez
Édition 2016
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782875681355
N° Espace Nord 36
Pages 194
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Treize nouvelles où le réel insidieusement prend des allures insolites, où le quotidien s’altère de manière inquiétante. Treize situations d’apparence banale, où pourtant le danger et la mort guettent. Treize frissons intelligents. Par un des maîtres belges de la littérature fantastique.

La Truie

Le brouillard ne se dissiperait pas de sitôt. Bien au contraire, il allait sans cesse s’épaississant. Les nappes en devenaient toujours plus fréquentes, plus denses, opposant au double faisceau lumineux des phares, la blancheur soudaine d’un mur surgissant de la nuit. Rouler devenait de plus en plus dangereux. On eût dit que, nées un peu partout dans la campagne, ces impalpables et floconneuses entités s’appelaient, se rejoignaient, se fondaient peu à peu en une masse bientôt impénétrable.

Arthur Crowley avait déjà ralenti son allure. À chaque instant, maintenant, il lui fallait freiner brusquement devant d’imaginaires obstacles. Il croyait voir surgir tantôt l’arrière d’un camion non éclairé, ou un arbre en travers de la route, ou même des choses déraisonnables en ces lieux, un canot, un corbillard, une troupe de jeunes scouts à bicyclette... Il comprit qu’il ne pourrait surmonter la lassitude nauséeuse qui le gagnait. Il eut peur tout à coup de poursuivre sa route. De toute façon, il n’arriverait plus avant le milieu de la nuit. Il ralentit encore l’allure et décida de faire halte dès que l’occasion se présenterait.

Fort heureusement, elle ne tarda guère. À sa droite, un peu en retrait de la route, une enseigne au néon perçait le brouillard. Il s’engagea dans sa direction, par un chemin récent, mal empierré, aux bas-côtés de terre meuble.

Il arrivait au Coquelicot. C’était un cottage assez vaste, de construction récente, édifié aux abords d’une ancienne ferme dont les bâtiments, en retrait, formaient des blocs sombres et imprécis dans le brouillard.

Arthur Crowley suivit l’indication Parking. Dans les chicanes de béton, une voiture noire était garée. Il se rangea auprès d’elle. Ses phares éteints, les ténèbres s’abattirent d’un seul coup autour de lui. Il sortit et ses yeux s’habituèrent vite à l’étrange pénombre grise. Au moment où il fit claquer sa portière, quelqu’un, écartant un rideau, regarda à la fenêtre.

Il fut rapidement au bâtiment par un chemin de brique pilée bien damé et poussa la porte. C’était un bistrot comme il y en a des milliers par le monde, le long des grand-routes. Un comptoir normand, des rayons chargés de bouteilles aux étiquettes criardes, un appareil distributeur de disques, brillant comme une cuisinière électrique, d’où sortait une musique tonitruante. Quelques tables couvertes de nappes à carreaux rouge et blanc. Au plafond, des poutres de bois trop clair.

Arthur Crowley avait refermé la porte derrière lui et restait immobile, indécis, inspectant ce lieu où régnait une ambiance à la fois rustique et américanisée qui lui parut d’un effet déplorable.

Assise à une table près du comptoir, accoudée d’un air un peu veule, une femme jeune encore, la patronne sans doute, bavardait avec un client. Elle était dodue, appétissante, et tourna vers le nouveau venu un visage où riaient des yeux battus mais arrogants. Elle avait la chevelure noire et opulente, et visiblement un petit verre dans le nez. Le client qui lui faisait face était un gros rouquin, au teint de brique, à l’air borné, au front court, pareil à un personnage de la peinture expressionniste flamande. Il secouait gauchement, dans sa grosse patte, des dés qu’il jeta en soufflant dans un baquet de bois gainé de drap vert.

Arthur Crowley salua d’un signe de tête et avança jusqu’au comptoir où il s’appuya. La femme l’interrogea du regard, sans bouger. Il demanda une bière.

La patronne tapota familièrement la joue luisante de son partenaire, pour lui faire prendre patience, et se leva pour servir ce client qu’on n’attendait plus.

[…]

POSTACE
de Patrice Hourriez

Le fantastique : cet obscur objet du plaisir

Les treize récits présentés ici appartiennent, de près ou de loin, à la catégorie particulière des textes inquiétants, ceux qui traitent de la mort par le biais du surnaturel, ceux qui troublent le quotidien en matérialisant les fantasmes et les mauvais rêves. En outre, quelques histoires de ce recueil répondent aux caractéristiques essentielles du discours fantastique, telles que les a définies Roger Caillois. Pour le théoricien, en effet, le fantastique exige une double démarche: pratiquer tout d’abord une rupture, une déchirure dans l’organisation logique de l’univers; manifester ensuite la peur, l’angoisse ou la terreur qui peuvent résulter de cette rupture.

Or, dans ces conditions (privilégier l’illogique et axer l’intérêt d’un texte sur un élément aussi pulsionnel et aussi primaire que la peur), on comprend pourquoi le fantastique comme genre (para)littéraire a longtemps été maintenu en marge de la littérature classique officielle, en France et en Belgique : pour leurs enfants, les classes bourgeoises et l’appareil institutionnel qu’est l’école, cautionnés par les instances de la production littéraire, ne pouvaient admettre comme modèle ou comme référence une écriture qui déstabilisait l’ordre du monde, faisant fi des certitudes et des valeurs apportées par la science et qui, en plus, osait parfois laisser a eurer dans ses thèmes un érotisme évidemment considéré comme subversif.

Par ailleurs, Jacques Dubois nous a rappelé le désintérêt, voire le mépris, du public lettré bourgeois pour la poésie et les textes fantastiques, au profit du roman réaliste, lu et interprété comme le reflet de la société ambiante, pouvant servir d’initiation au monde ou de terrain d’expérience.

À la rigueur, et cela jusque dans les années soixante environ, on voulait bien donner au fantastique ses lettres de noblesse lorsqu’il émanait d’un auteur qui avait fait ses preuves dans un genre plus sérieux (par exemple le roman ou la nouvelle jouant sur les clivages sociaux) et qui appartenait en outre à une école littéraire (disons le naturalisme), comme c’est le cas avec Maupassant, encore que ses histoires «fantastiques» ménagent la susceptibilité des rationalistes puisqu’elles traduisent les cauchemars et les hallucinations de l’écrivain déjà atteint par la folie.

Concluons : le discours fantastique a eu beaucoup de mal à se faire admettre comme genre digne d’intérêt ou comme objet d’étude, d’autant plus que c’étaient la France et Paris, principalement, qui dictaient chez nous, il n’y a pas encore si longtemps, les codes culturels, imposant ou rejetant les auteurs et les genres: lorsque l’on sait que l’esprit français n’est pas particulièrement féru d’irrationnel, on imagine aisément le sort réservé au fantastique !

Mais les signes du changement apparaissent dans le courant des années soixante, quand l’Europe marche vers son apogée sur le plan économique et s’installe impudemment dans l’engrenage de la consommation effrénée. Ici, plusieurs acteurs vont intervenir, qui expliquent l’attention accordée, entre autres, aux productions écrites et cinématographiques axées sur des thèmes fantastiques.

Il y a d’abord, en provenance des États-Unis, une réaction de contre-culture qui vise l’ordre établi (réaction que l’assise opulente du système lui-même a provoquée, nourrie et parfois récupérée) ; avec en parallèle un renversement des valeurs idéologiques et religieuses, comme en témoignent l’abandon des églises officielles, la recrudescence des sectes, le goût pour la magie et la démonologie, une relative libéralisation des mœurs, la levée de certains tabous dans le domaine de la sexualité, laquelle est souvent associée à la matière qui nous occupe.

Ensuite sont venus l’ennui et l’insatisfaction existentiels, l’inquiétude et l’anxiété, monstres enfantés par cette ère d’abondance, largement tributaire des secteurs industriel et militaire, et dont on a capté l’écho dans les récits de science fiction ou dans les histoires d’épouvante. Plus tard, ces signes de la négativité, nous allons les retrouver dans l’évolution d’une certaine jeunesse (dés)orientée par la violence, la cultivant paradoxalement au niveau de la musique (le hard rock ou les retombées du mouvement punk), du vêtement, de la coiffure et du maquillage, largement inspirés par la mythologie vampirique, le dandysme crépusculaire, le satanisme décadent ou même par les sinistres références au nazisme.

[…]

Auteur
Thomas Owen
Écrivain belge né en 1910, Gérald Bertot réalise des études en philosophie et lettres, ainsi qu’en droit. Dès les années 1930, il entame sa carrière d’écrivain. Il rédige d’abord sous le pseudonyme de Stéphane Rey des critiques... lire la suite
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