La Passion Savinsen | Espace Nord

La Passion Savinsen

Par François Emmanuel
Postface de Estelle Mathey
Édition 2016
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680808
N° Espace Nord 345
Pages 192
Voir le dossier pédagogique
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Le froid tombe très tôt en cet automne 1941. Dans la grande maison de Norhogne réquisitionnée par les Allemands, Jeanne est peu à peu gagnée par un sentiment troublant. La résurgence de souvenirs enfouis, la rencontre avec l’officier qui commande la compagnie, vont la précipiter, comme malgré elle, dans une passion étrange qui se doublera du désir d’éprouver jusqu’au bout ce que fut le secret amour de sa mère.

De cette liaison interdite, François Emmanuel établit la chronologie fascinée, au long des cinq mois de l’hiver 41-42. Récit hanté de mémoire, le texte saisit les trois destins de la lignée des Savinsen jusqu’au lieu de leur embrasement.

Tobias Savinsen s’était redressé vers le ciel de la fenêtre. Il décrivait tout avec une précision folle. Le vent qui mugissait entre les travées, le grincement des câbles, des haubans, des vergues, la coque du trois-mâts se tordant sur son axe et tanguant avec le pack, cette croûte de glace qui la maintenait prisonnière et semblait parfois se soulever du fond des gou res dans un fracas lent de broyage, ponctué de coups sourds. Un marcheur, pérorait le vieil homme, un marcheur colossal, arpentant de long en large le pont tandis que, entassés dans la soute, les hommes d’équipage xaient en silence la amme de la lampe, posée à même le sol, comme si toute leur vie se ramassait dans cette eur de feu, aiguë, souple, volatile. Et l’un des matelots jurait: saleté de blizzard, nom de Dieu, saleté, ça va nous craquer le grand mât comme un arbre. Un autre se levait pour recharger le poêle, puis survenait un silence entre deux à-coups du vent, un soudain silence d’où parvenaient au loin un fracas d’icebergs ou ce bruit d’os, grinçant, insupportable, lorsque deux plaques de banquise s’éreintent dans les profondeurs. Parfois un certain Mason, ou Chason, un grand maigre de Gallois, ouvrait sa blague à tabac, bourrait longuement sa pipe, prenait une longue aspiration puis tendait le fourneau à un autre. Et ainsi se passaient-ils silencieusement la bou arde huilée de salive, dont leurs corps nissaient par connaître la soif, cet air saturé de goudron, ce bouche-à-bouche amer, cette fraternité. Tobias avait eu un geste des doigts comme pour saisir la pipe, puis son bras était retombé. Tête a alée sur le dossier du fauteuil, il haletait, trempé de sueur. C’est assez, grand-père, murmura Jeanne, c’est assez. Puis elle lui caressa la joue et remit le cahier (où elle n’avait écrit ce jour-là qu’une date : 14 mai 1906) dans le coffret de fer-blanc parmi les photos jaunies et les pages découpées de l’Encyclopœdia Britannica. Se disant que les tempêtes de là-bas étaient toutes pareilles, qu’il y revenait toujours avec des détails identiques, enchevêtrant les noms, ressassant les mêmes images, au point qu’elle ne voyait plus le moindre sens à retranscrire ses marmonnements visionnaires, même si l’état soudain de voyance dans lequel le plongeaient ses souvenirs jetait dans la chambre une sorte d’aveuglante clarté. C’est à cet instant que, venant de ranger le co ret, elle aperçut par la fenêtre une tache noire, lustrée, épousant la sinuosité de l’allée, disparaissant dans la déclivité, resurgissant devant les peupliers, avalant d’un tronc à l’autre la distance qui la séparait du château, présentant bientôt son anc, ses vitres opaques, sa légère traîne poussiéreuse, puis revenant de face pour la dernière ligne droite et précisant avec retard cette image banale: Citroën, onze légère, image banale et pourtant inconcevable, lourde d’intentions inconnues, et que plus tard elle reverrait mille fois, sans pouvoir épuiser l’épouvante d’alors, l’impression d’avoir pressenti la chose, de l’avoir rêvée comme telle, le savoir, la certitude, que tout allait commencer là.

Elle ne vit pas l’autre voiture, Citroën noire jumelle, emprunter à son tour l’allée de graviers, ni en n, refermant la procession, les deux side-cars roulant à faible allure. Du palier de l’escalier, elle aperçut l’ouvrier italien qui courait torse nu jusqu’à la métairie, puis Louise, campée dans le jour de la porte entrebâillée, et répliquant par courtes phrases ahuries à un colosse de sous-o cier allemand qui bredouillait : réquisition, madame, réquisition... Ensuite un engou rement d’uniformes dans le grand hall de Norhogne, une masse d’hommes en imperméable et surtout de cuir, l’un d’eux hilare puis se raidissant à la vue de Jeanne, et tous se plantant au garde-à-vous lorsqu’elle descendit en silence la dernière volée de marches.

[…]

POSTFACE d’Estelle Mathey

Déchirer les silences

Au cœur de l’hiver 1941-1942, le domaine de Norhogne dans les Ardennes françaises forme le cadre d’un huis clos où se jouent de multiples con its, patriotiques et familiaux, qui se cristallisent autour du personnage féminin, la jeune comtesse Jeanne de Morlaix. Devenue la maîtresse des lieux depuis le départ de son père dans un o ag, elle subit l’épreuve de la réquisition de la propriété par l’armée allemande. Dans ce contexte de guerre, la di culté de la cohabitation glisse cependant rapidement de l’inimitié envers l’ennemi à une confrontation d’un autre ordre, liée à l’histoire familiale. Avec Matthäus Hiele, l’o cier allemand commandant la compagnie, l’héroïne vit un amour interdit et secret comme celui auquel sa propre mère avait autrefois osé s’abandonner et qui avait causé sa perte.

Récompensé en 1998 par le Prix Rossel, ce roman de François Emmanuel projette dans la passion amoureuse les tensions irrésolues de l’héritage générationnel. Les non-dits du passé viennent hanter la scène du présent avec la tentation d’apporter en n une réponse à l’indicible, au risque d’y perdre tous repères identitaires. La gravité du con it armé imprime sa violence au registre de l’intime : le déchiffrement des signes oriente le roman vers une quête identitaire qui s’impose au danger présent.

Roman familial et quête identitaire

Dès son titre, le roman accorde à la cellule familiale la première place, plus précisément à la lignée maternelle des Savinsen. Le grand-père Tobias Savinsen, ancien ingénieur de marine, est assailli par les souvenirs d’une expédition arctique de 1906 lors de laquelle son bateau est resté emprisonné par les glaces. À présent paralysé, il charge sa petitelle Jeanne de retranscrire dans un journal ses vieux rêves hallucinés autour de l’événement traumatique. En l’absence du père, Jacques de Morlaix, c’est Jeanne qui assure la gestion du domaine, incarne l’autorité pour les métayers et a ronte l’occupant allemand. L’intrusion impose une relocalisation des habitants et, pour Jeanne, la nécessité d’investir la chambre de la mère défunte. La pénétration de cet espace la replonge dans le passé en réveillant les angoisses de l’enfance : « calmer le cœur qui cogne, l’enfant a olé, la petite lle qui se love » (p. 15). Malgré la froideur, le dédain et la désapprobation qu’elle manifeste publiquement à Matthäus, elle s’absorbe dans l’étude de ses faits et gestes avec une secrète fascination. Peu à peu, elle s’éloigne de ses obligations envers son grand-père, s’isole pour écouter les bruits résonner dans la vaste demeure et imagine les scènes de vie de ses occupants auxquelles elle mêle progressivement les souvenirs de sa mère, Millie Savinsen, qui s’est donné la mort quelques années auparavant.

La mère de Jeanne apparaît comme la gure énigmatique centrale du roman: la lle tente non seulement de percer le mystère de son geste fatal, mais aussi de déchiffrer les phrases inachevées ou incomprises enfant, de donner sens à ses absences récurrentes et aux moments d’abandon qu’elles ont représentés. La réquisition enclenche ainsi un travail de remémoration des souvenirs familiaux – l’activité d’entomologie du père, le guet derrière la porte de la chambre maternelle, les lectures du soir –, processus qui conduit la jeune lle vers son destin de femme. Ce n’est pas la voie des questions directes qui est empruntée, ni celle des aveux recueillis auprès de l’entourage, mais plutôt celle de la logique fantasmatique : les souvenirs de Jeanne, pris dans le jeu de l’association libre, se voient déformés, remodelés, réagencés au cours d’une rêverie solitaire autour de la gure maternelle. «Sur la photo de leur mariage, Millie cligne les yeux vers le soleil, retient sa mantille blanche que le vent dérange. Il était curieux d’imaginer face à elle l’o cier allemand à la voix doucereuse, remplaçant la silhouette penchée de M. de Morlaix lorsqu’il inscrivait à l’encre brune : Coelioxis Caudata puis relevait la tête d’un air agacé» (p. 20).

[…]

« La Passion Savinsen (Prix Rossel 1998) met en scène une folle passion amoureuse sur fond de grande demeure ardennaise occupée par les Allemands l’automne 1941. »
Michel Paquot, Culture (magazine culturel de l'ULg)

Auteur
François Emmanuel
François Emmanuel est né en Belgique en 1952. Poète, dramaturge et romancier, il est l’auteur de nombreux livres dont La Passion Savinsen, La Question humaine, La Chambre voisine, Cheyenn et Regarde la... lire la suite
Index
Des Auteurs Des titres
Facebook