La Fille démantelée | Espace Nord

La Fille démantelée

Par Jacqueline Harpman
Postface de Jeannine Paque
Édition 2012
Première édition 1990
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646145
N° Espace Nord 132
Pages 292
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

« Mais comment tue-t-on sa mère quand elle est déjà morte ? » Edmée va tenter de le faire en racontant leur histoire : chaque mot est un cri pour se délivrer de Rose, cette mère dans la lignée de Mme Lepic et de Folcoche. Elle va la mettre à nu et en tracer un portrait terrible. Dure, égoïste, Rose a été une enfant mal aimée. Et Edmée, dans ses tentatives d’élucidation, livre ici un violent réquisitoire contre une relation de haine et d’amour qui l’a marquée à jamais.

Reste morte, ma Mère.

C’est un jour calme dans ma vie. Je n’ai pas de tâches en retard, je peux laisser le dimanche se dérouler. Le soleil de l’automne est encore tiède, ce soir nous ferons du feu dans la cheminée et nous bavarderons en finissant le vin du repas. Nous ne nous coucherons pas tard et je m’endormirai peut-être facilement. Reste morte. Tout est tranquille, le jardin est prêt, j’ai mis de nouveaux bulbes en terre pour le printemps, en avril il y aura des crocus au pied des bouleaux et plus tard de petites tulipes blanches, les rosiers sont butés, dans la maison j’ai renouvelé les rideaux qui avaient cessé d’être beaux, les chandails sont tricotés, le froid ne nous surprendra pas. Le chien dort à côté de moi. Alors pourquoi cette inquiétude murmurante qui rôde, qui m’arrache à ma lecture et, quand on me parle, ce petit sursaut nerveux ? Est-ce encore toi qui grondes dans les profondeurs, fauve énervé, griffe acérée qui sort et racle dans mon ventre, est-ce encore cela de moi que je nomme toi qui grogne et montre les dents ? À quoi me sert que tu sois morte si tu fais encore mal ? Comment me délivrerai-je de toi et jusques à quand te donnerai-je le pouvoir de me blesser ? Un des enfants passe près de moi, me regarde en souriant et dit: Tiens! Tu écris? Oui, j’écris, mais je n’oserais pas dire quoi, tout juste si je ne cache pas la feuille de la main, je souris, je suis sûre d’avoir l’air très calme, l’air de repos et de contentement qui sied à cet après-midi harmonieux. Qu’est-ce que tu fais dans ma vie, ma Mère, qu’est-ce que tu fais en moi, ce n’est pas ta place, je suis chez moi, dans ma maison, dans ma famille, dans mon corps, de quel droit viens-tu me hanter?

– Du droit que tu me donnes.

Ah ! Ce n’est que trop vrai, mais si je te fais dire des choses vraies, des choses justes, c’est que je deviens folle, je te confonds avec moi, la vérité n’a jamais parlé par ta bouche. Je te donne trop de place, le ciel se couvre de nuages, voilà qu’il fait froid, et tout à coup, je voudrais me hâter, rentrer, il va pleuvoir, il va grêler, j’ai peur et je regarde les enfants couchés dans l’herbe près des grands arbres, ils ne craignent pas assez la foudre. Rentrez, rentrez donc, vous ne voyez pas qu’il pleut? Vous n’entendez pas qu’il tonne? Rentrez, fermons les fenêtres, cadenassons les portes, l’univers est dangereux, les esprits rôdent la nuit, est-ce qu’on a mis les gousses d’ail au-dessus des portes, portez-vous tous votre crucifix et y a-t-il des balles d’argent dans les revolvers ?

Tu es morte, ma Mère. J’ai vu ton cadavre, j’ai vu les portes du crématoire se refermer sur ton cercueil et j’ai entendu le grand mugissement des flammes se déployer. Tu es morte, mais un frisson m’a traversée, une ombre mauvaise visible à mes seuls yeux est passée sur la maison et je t’ai reconnue tout de suite, tu ne peux te cacher à moi, aucun déguisement ne peut te dissimuler. Le passage aigu de la terreur, le ciel qui s’assombrit, tu es vite dénoncée, je suis pour toi comme l’amant qui dans la foule reconnaît la bien-aimée à l’émoi qui le gagne, je connais ta présence à ce nœud dans mes entrailles, à ce battement de cœur trop brutal qui me fait presque chanceler. Là, bien assise dans le fauteuil de jardin, j’avais déjà levé les bras pour me garer des coups comme jadis. Dis-moi où tu es, pour que je t’y tue. Tu n’as pas de tombe, il n’y a pas de lieu où je puisse ôter la terre, soulever un couvercle et enfoncer un pieu de bois dans ta poitrine. Ou si c’est moi que je devrais tuer pour t’achever car tu n’habites plus que là? Il y a ces réveils au milieu de la nuit, où je n’ai plus de forces, où continuer de respirer, continuer de vivre a l’air d’une folie, je ne vois pas pourquoi je ne laisserais pas mon cœur arrêter sa tâche épuisante, et puis l’épouvante me gagne car je suis sûre qu’il suffirait d’une seconde et la mort m’envahirait, silencieuse, inexorable comme l’eau tranquille des marées. Il est difficile de vivre contre ta volonté, ma Mère, mais n’attends pas que je renonce et, après tout, de nous deux c’est toi qui es morte la première.

[…]

Auteur
Jacqueline Harpman
Psychanaliste, Jacqueline Harpman (1929-2012) a longtemps vécu à Bruxelles. Son premier roman, Brève Arcadie, lui vaut le prix Rossel (1959). Ensuite, romans et prix littéraires se sont succédé : La Plage d’Ostende, Le bonheur dans le... lire la suite
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