La Danse du fumiste | Espace Nord

La Danse du fumiste

Par Paul Emond
Postface de Etienne Schelstraete
Édition 2012
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646176
N° Espace Nord 82
Pages 160
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Ouvrez le livre, attaquez la première ligne d’un bon œil et laissez-vous aller, c’est pour vous qu’on a monté le bateau alors bienvenue à bord, tout ce qu’on vous demande c’est un peu de souplesse dans votre cervelle et de suite dans l’entendement, pas de précipitation surtout, pas d’arrêt intempestif, rythmez bien votre respiration sur celle du texte et pour le reste on s’occupe de tout, ne craignez ni le tangage du récit ni le roulis des images, il n’y a qu’à lire et vous savez lire, il n’y a qu’à danser et on vous fera danser, vogue, vogue la galère au grand vent du large et à vous l’infini des mots, à vous le chant des sirènes, à vous la belle histoire, la vague et joyeuse histoire de celui dont l’ombre légère et zigzagante prit un jour la forme du bien nommé Caracala, puis en fumée s’en alla !

Ce gars-là, il parlait comme un livre, il causait comme on respire, j’aime autant vous dire qu’il n’était pas du genre à avoir souvent la langue qui fourchait, à devoir la tourner sept fois dans un sens ou sept fois dans l’autre avant de s’exprimer, tout le monde s’arrêtait pour l’écouter et s’il avait fait de la politique il serait ministre à l’heure qu’il est, je crois même que quand il commençait à raconter quelque chose il ne savait pas exactement ce qu’il allait dire, souvent il devait se mettre à parler pour le seul plaisir de parler et l’histoire suivait tout naturellement, dans la foulée, quelle éloquence il avait et quel bagout, et futé comme un singe avec ça, il ne fallait jamais lui expliquer deux fois de quoi il retournait, en plus il avait son idée sur tout, il connaissait tout, les gens l’aimaient bien parce qu’il était toujours plein d’allant, c’était le roi des boute-en-train, il est vrai qu’à cette époque on savait vivre, on avait du cœur et du tempérament comme on dit et les manières et les chichis n’étaient pas de notre ressort, quand ça prenait aux tripes on fonçait droit devant sans s’arrêter, sans se retourner, si ce gars-là s’était mis dans la tête d’agrandir son champ il aurait été jusqu’à tuer son voisin pour y parvenir, on pouvait boire toute la nuit, passer la journée frais comme une rose et s’y remettre la nuit d’après, il arrivait même qu’on se réveille dans un fossé, c’est là qu’une fois les gendarmes m’avaient trouvé et ils m’avaient ramené à la maison, ma mère criait, t’as pas un peu fini de nous déshonorer, dis, t’as pas un peu fini, et elle criait tellement que les gendarmes avaient plus peur que moi, ils s’étaient envolés bien vite en s’excusant du dérangement mais ma mère n’avait même pas fait attention à eux, c’est à moi qu’elle en voulait vous comprenez, et elle continuait sa litanie, tu n’es pas honteux dis, tu n’as pas honte, il faut vous dire que pour une ribote celle-là avait été fameuse, il y avait trois jours qu’on était en route avec mon gars et on était passés par tous les cafés à dix kilomètres à la ronde, même que lui je l’avais perdu quelque part et que je ne m’en étais pas aperçu, il avait dû rester avec une jeune fille parce que vous n’imaginez pas le succès qu’il avait auprès de ces demoiselles, il leur servait chaud ses plus beaux discours, toujours le mot qu’il fallait pour les faire rire et il savait s’y prendre même avec les plus réticentes, elles n’avaient pas le temps de s’ennuyer avec lui, il n’y allait jamais par quatre chemins, ma méthode c’est la ligne droite, expliquait-il en fendant l’air devant lui de sa main tendue, mais une fois que c’était fini pas question de se curer les ongles avec des sentiments, un vrai coucou, fais-moi une place au creux de ton nid que j’y pose mon œuf et au revoir, il les lui fallait toutes, un jour une blonde un jour une brune ça défilait, il était le roi de la bagatelle et il en était fier mais elles le connaissaient et ne lui en voulaient pas, ou pas beaucoup, sauf une qui avait voulu le tuer parce qu’elle était enceinte, il prétendait que ce n’était pas lui le père, pas question d’être le pigeon de l’histoire m’avait-il déclaré, je crois qu’il y en a un autre qui la fréquente, elle était venue le trouver, enfin elle avait fini par le trouver parce qu’il se cachait un peu, il aimait mieux ne plus vivre chez lui à cause de cette affaire, elle lui avait dit que c’était son enfant à lui, qu’il ne pouvait pas la laisser seule dans cet état mais il avait rigolé, si tu crois que je vais me laisser prendre par tes balivernes, je sais bien ce qu’il en est je ne suis pas naïf, alors elle avait attrapé la bouilloire sur le feu et il l’avait reçue en pleine figure avec l’eau brûlante, il criait comme un putois, salope de garce, je suis aveugle et tu me paieras ça, et il se roulait par terre même qu’il a cru qu’il devrait aller à l’hôpital se faire soigner, mais il est resté quelques jours au lit à se mettre des compresses sur le visage et après il n’y paraissait plus, il était solide ce gars-là, la fille a quitté la région, plus tard on a raconté qu’elle était morte en essayant de s’avorter mais on raconte tant de choses, allez savoir ce qui est vrai ou ce qui est faux dans tous ces bruits qui passent, c’est comme tout ce qu’on a dit sur mon compte dans le village quand j’ai fait deux mois de prison, on était en balade à la ville d’à côté et il faut dire qu’on avait bu un peu, alors comme on était fauchés on a voulu chiper le sac d’une vieille qui passait, il n’y avait pas grand monde dans la rue ça n’avait pas l’air très compliqué comme coup, il suffisait d’arracher le sac et de s’encourir, mais pas de chance la vieille était coriace, ses mains étaient des crochets d’acier, elle retenait son bien de toutes ses forces et criait d’une voix aiguë au voleur au voleur, mon gars il a tapé dessus pour la faire taire mais des gens sont intervenus et il s’est enfui, moi il y avait deux ou trois personnes qui me tenaient, plus moyen de filer, et puis un flic est arrivé et au commissariat j’ai reçu une fameuse raclée,...

[…]

POSTFACE
d’Étienne Schelstraete

L’évidence de la fiction

Dotée d’un titre explicite et d’un incipit à valeur de programme (« Ce gars-là, il parlait comme un livre »), La Danse du fumiste ne cherche pas à dissimuler la tricherie. D’entrée de jeu, le lecteur se croit donc averti des chausse-trappes qui sèmeront sa lecture: harponné par un bavard, il vient de prendre la foulée d’un discours effréné, parti au grand galop, et s’apprête à entendre l’histoire incroyable d’un faussaire. C’est ignorer pourtant le pacte plus insidieux que le récit lui propose, car en érigeant le mensonge en évidence, le texte de Paul Emond convoque tout ensemble le vrai et le faux, qui ne pourront plus exister qu’à travers une relation réciproque, comme l’image et son reflet. Vidés de leur substance par l’aveu de la fraude, les personnages et les péripéties du récit n’in- carnent plus que « la fiction réduite à son essence, maintenue au plus près de son vide».

Ici, le bruit des voix, le défilé des visages et le tumulte des événements n’ont en effet d’autre épaisseur que la surface du trompe-l’œil : la troisième dimension est évidemment feinte. Ainsi dévoilée «la construction mutuelle de l’écrivain et de 1. M. Blanchot, La Parole vaine, dans L.-R. des Forêts, Le Bavard, Paris, Union Générale d’Éditions, 1963 (coll. 10/18), p. 168. l’écrit», le lecteur lui-même est contraint d’avouer sa présence. La fabulation qui se prive, d’un bout à l’autre de son déroulement, de tous les signes de la vraisemblance, l’oblige à croiser le regard des autres protagonistes et à confesser qu’il leur doit sa propre existence. S’il ne veut pas être « le pigeon de l’histoire » (p. 10), le lecteur devra bien reconnaître qu’il en est le voyeur attitré.

D’entrée de jeu, La Danse du fumiste met subtilement en place le dispositif des miroirs et des doubles qui obligeront les acteurs de la scène romanesque à se reconnaître. Après que la dédicace («à moi-même, très sincèrement») eut déjà dédoublé l’auteur et son dédicataire (son premier lecteur?), les premières pages de l’interminable bavardage consacrent le dédoublement du narrateur et de son personnage. Le premier a beau montrer les signes d’une évidente sincérité («j’aime autant vous dire », p. 9), l’on voit bien qu’il s’est mis lui-même à chevaucher par des chemins invraisemblables aux côtés du fieffé bonimenteur, comme «ce type sur son âne qui suivait partout un chevalier à moitié fou » (p. 12). Modeste, admiratif et subjugué par son comparse, il lui fournit aussi « la moitié des lettres de son alphabet » (p. 24).

Surtout, son propre récit mime si fidèlement les discours retors du bavard que le soupçon est d’emblée jeté sur la « bonne foi » de ce prétendu narrateur, trop habile à épouser les méandres de la fabulation. Mais la duplication littérale de la parole déléguée n’est-elle pas aussi, par paradoxe, la plus belle preuve de la transparence ? C’est l’ambiguïté de la dou- blure parfaite : s’est-elle effacée au profit du modèle ou l’a-t- elle tout à fait supplanté? À nouveau, le lecteur ne sort pas indemne du spectacle avoué de l’imposture: par un second effet de miroir, le narrateur lui renvoie l’image grotesque de ses propres tentations. D’évidence, le lecteur est au narrateur ce que le narrateur est à son personnage : « son meilleur audi- teur» (p. 12). Et lui-même «absorbé par le défilé incessant de ses phrases » (p. 24), il pourrait bien succomber à son tour aux mirages de l’identification.

Doubles jeux

L’alternance infinie du vrai et du faux, du visage et de son reflet, de la parole et de son écho, imprime d’ailleurs sa logique au récit tout entier. La galopade des bavardages emporte son lecteur à travers des histoires de faux fiancé, de faux docteur, de faux boxeur, de séducteur volage, de femmes trompées, de bagarres, de vols et d’assassinats, où les limites de la vraisemblance sont toujours dépassées. Dans cet espace sans épaisseur (à l’image de la page), dans ce mouvement jamais interrompu (à l’image de la phrase), chacun se nourrit du regard et de l’image d’autrui.

Sans interlocuteur, le bavard est empêché d’exister (« causer ça me maintient en vie», p. 12); sans le bruit de son monologue, l’auditeur est tout à coup privé d’un souffle essentiel (« il s’arrêtait brusquement, (...) plus personne n’osait respirer », p. 41). L’épisode du gant de laine, quand une double paire (les deux enfants, les deux gants) est menacée d’être dépareillée, en fournit une métaphore exemplaire: l’apparition du comparse, rapportant le gant perdu, sauve les protagonistes de la tragédie («c’était comme s’il m’avait sauvé la vie», p. 43). Laurel et Hardy incarnent une autre paire emblématique: chacun offre son visage à l’autre, reçoit à la figure les pots de peinture blanche et «découvre son nouveau visage dans un miroir qui par hasard passe par là» (p. 57).

[…]

Auteur
Paul Emond
Paul Emond est né à Bruxelles en 1944 et y demeure, quand il n’est pas aux abonnés absents. Il est l’auteur de plusieurs romans, parmi lesquels on trouvera, en Espace Nord également, Plein la vue, Paysage avec homme nu dans la neige,... lire la suite
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