La Constellation du chien | Espace Nord

La Constellation du chien

Par Pierre Puttemans
Postface de Laurent Demoulin
Édition 2015
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680013
N° Espace Nord 336
Pages 176
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 7,50 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

Du chien ou de son maître, qui suit l’autre ? Qui habite chez qui? L’homme ne se confond-il pas avec son chien, comme le chien avec l’homme? Le chien n’est-il pas le double animal de son maître, et celui-ci le double humain de son chien?

« Après le repas, il retourne à son fauteuil. Le meilleur : celui du grand-père, où même les enfants n’osent s’asseoir. On essaie donc de le déloger, et la résistance commence. Mon chien-chien, qui pèse bon an mal an une trentaine de kilos, atteint la demi-tonne par la seule concentration de son esprit. Sa forme elle-même – si on peut parler de forme – se dérobe. Accroché aux coussins avec lesquels il fait corps, mon chien-chien n’offre plus que des matières molles, nuageuses. Ce que l’on pousse d’un côté ressurgit de l’autre; les organes perdent toute définition, se fondent les uns dans les autres.»

I

– Attention ! Ton maî-maître s’en va sans toi !

Je me retourne: mon chien – si on peut appeler ça un chien – regarde la boulangère, de la façon que je connais bien: coupable, implorant, innocent, le tout à la fois. J’attends. Je médite. Me voilà maîmaître. Qui suis-je ? Grave question. On m’a reconnu, jusqu’à présent, quelques qualités (au sens où l’entend Musil). On m’a pourvu de titres. On m’a appelé monsieur, confrère, jeune homme (il y a longtemps) et même sergent. Maî-maître, jamais. C’est une promotion. Mon chien – ou du moins ce qui prétend être un chien – me suit, ayant reçu sa cou-couque: c’est ainsi que la boulangère appelle un biscuit. Le maî-maître et la cou-couque, c’est évident, sont les attributs, les appendices, les compléments et la justification du chien-chien et non du chien. J’apprends donc, dans la simultanéité de la phrase et de l’offrande de la boulangère, que mon chien est un chien-chien.

À présent, cou-couque et maî-maître, l’une suivant l’autre, remontent la rue. La cou-couque dans le chien-chien, le chien-chien derrière le maî-maître, comme il se doit. Le chien-chien, d’ailleurs, est une chienne. Imperceptible au maî-maître, son odeur puissante attire périodiquement tous les chiens du quartier. Ils bivouaquent à ma porte, tiennent des assemblées générales et compissent mon jardin. Ils ne sont pas hostiles, et autorisent fort courtoisement mes visiteurs à les enjamber pour arriver à moi. Parfums du printemps! Parfums de l’automne! N’oublions ni l’été ni l’hiver. Ma maison concentre tous les parfums d’Arabie. Ispahan ! Ispahan ! Qui dira tes mystères ?

Aujourd’hui cependant, mon chien-chien n’attire personne. Quelques mâles sont passés, ont interrogé les airs et les plantes et sont partis, infidèles, impatients, vers d’autres horizons amoureux. Pour passer le temps, ils ont soigneusement répandu, dans un jardin voisin, le contenu d’une énorme poubelle. La méthode, la régularité et la monotone variété de l’épandage ne laissent pas d’impressionner l’amateur d’esthétique. (On appelle ça, je crois, une Installation). Le soleil tape dur. Ce jardin va puer tout à l’heure. Parfums du printemps, etc., je l’ai déjà dit plus haut. Mon chien-chien dort du sommeil du juste.

Il reste que l’état de maî-maître, à quoi je n’avais jamais songé jusqu’à présent, est à considérer avec tout l’esprit de sérieux qui caractérise notre temps. Nouvellement établi dans ce quartier, je n’avais pas la moindre idée de ce que je pouvais représenter dans l’esprit des gens. Maintenant je le sais: je suis un maî-maître. Cela crée un réseau complexe de droits et de devoirs auxquels il faudra que je me soumette. J’observerai d’abord s’il y en a d’autres de ma sorte ; et si l’état de maî-maître est lié à toutes espèces de chiens.

Mon beau-frère, par exemple, est-il un maî-maître ? À première vue, non. Car il a des chiens, et non des chiens-chiens. Ses chiens sont racés et garantis, leurs pedigrees remontent aux premiers souverains celtes, ils sont beaux, fins, et prodigieusement névrosés. Je l’affirme, ce ne sont pas des chiens-chiens. Et mon beau-frère Ludovic n’est pas un maî-maître. Il est viril et grisonnant. Ses chiens sont l’expression même de son âme forte, de sa vigueur inébranlable et de ses convictions revendicatrices. Ses chiens le prolongent. Quand ils aboient, c’est un vrai tonnerre. Ça couvre tout. Quand mon chien-chien à moi aboie, ce n’est que du bruit. On sent bien que ce n’est pas sérieux. C’est pour faire la conversation. C’est pour avoir une cou-couque ou un no-nosse. Les chiens de mon beau-frère Ludovic ne reçoivent ni cou-couque ni no-nosse. Ils reçoivent des biscuits artisanaux des meilleurs faiseurs et de la pâtée des charcuteries les plus fines. Leur nourriture est calibrée comme celle des douairières et des chefs d’État.

[…]

POSTFACE
de Laurent Demoulin (Ulg)

On coupa le cou du soleil avant de lui dire adieu
Pierre Puttemans (1933-2013)

Qui était Pierre Puttemans ?

S’il a beaucoup écrit et beaucoup publié durant toute son existence, Pierre Puttemans est demeuré un poète rare, auteur d’une œuvre hélas trop peu connue, presque clandestine. Et malgré ses nombreuses activités, l’homme n’était pas très célèbre non plus. Pourtant, au moment de postfacer un de ses livres, il paraît inutile de répondre à cette question liminaire: qui était Pierre Puttemans? Certes, celles et ceux qui l’ont connu vous diront que sa conversation était sans cesse émaillée de traits d’esprit. Or l’humour – nous y reviendrons – est sans conteste l’une des caractéristiques de ses écrits: en ce sens, Puttemans ressemblait à ses poèmes.

Mais les éléments que nous connaissons de sa vie (son métier d’architecte, son mariage avec la romancière Jacqueline Harpman) semblent si distants de son œuvre qu’ils pourraient illustrer la célèbre théorie de Proust selon laquelle «un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices ». Cette conception idéaliste est critiquable et a souvent été critiquée : il n’empêche qu’elle semble plus vraie (ou moins fausse) dans certains cas que dans d’autres.

L’on pourrait évidemment rapprocher l’activité de Pierre Puttemans et sa création poétique en évoquant, selon une métaphore admise, l’architecture de ses textes ou de ses recueils. Mais l’on n’y découvrirait – c’est à craindre – rien de plus ni de moins que chez d’autres poètes n’ayant jamais dessiné le moindre plan de leur vie. À la rigueur pourrait-on défendre la thèse d’une forme d’antagonisme entre la construction architecturale et la forme de déconstruction du langage opérée par le poète au niveau sémantique. On risque cependant de piétiner assez vite, passé les premiers constats.

Quant au mariage de Pierre Puttemans avec Jacqueline Harpman, il ne semble pas non plus avoir influencé son parcours poétique. Marianne Puttemans, leur fille, raconte (dans la biographie contenue dans ce volume) que la littérature constituait un sujet de dispute pour ce couple par ailleurs très uni. Il faut dire que le poète et la romancière publiaient déjà l’un et l’autre avant de se rencontrer et chacun a poursuivi le chemin entamé, obéissant à sa propre détermination. Et si Pierre était, nous apprend Jeannine Paque, le premier lecteur de Jacqueline, il serait difficile de trouver, dans la poésie de l’un, des échos des constructions narratives de l’autre et vice-versa, dans les romans – souvent qualifiés de «néo-classiques» – de l’une, des traces de la poétique moderniste de l’autre. Pierre Puttemans savait sans doute adapter son point de vue aux tâches à accomplir : le premier lecteur de Harpman devait lire les romans de celle-ci selon les critères que la fiction établit par ellemême et non selon ceux de sa propre écriture.

Phantomas

Le dernier point de vue extérieur aux textes qui permet de situer Pierre Puttemans est sans doute plus en rapport avec sa production poétique : c’est sa participation au mouvement d’avant-garde bruxellois Phantomas et à la revue du même nom.

Phantomas a été fondé en 1953 par les poètes et artistes Marcel Havrenne (1912-1957), Joseph Noiret (1927-2012) et Théodore Koenig (1922-1996) : les deux premiers avaient quitté le mouvement post-surréaliste international Cobra en raison d’une divergence d’intérêt entre les peintres et les écrivains et avaient éprouvé le désir de fonder une revue essentiellement littéraire. Théodore Koenig s’est joint au projet et le premier numéro est paru à Verviers en décembre 1953 sous la couverture de Temps mêlés, une autre jeune revue, qui accueillait ainsi sa consœur. Phantomas poursuit ensuite seule son trajet, en paraissant à Bruxelles. Puis, raconte Pierre Puttemans, « [à] la mort de Marcel Havrenne en 1957, Koenig et Noiret s’adjoindront les jumeaux Marcel & Gabriel Piqueray» (1920-1997 et 1920-1992). Peu à peu, d’autres poètes prennent part à l’aventure : Paul Bourgoignie (1915-1995), François Jacqmin (1929-1992) et, enfin, le benjamin du groupe, Pierre Puttemans, « présent sept ans plus tard à l’invitation de Théodore Koenig, suite à l’envoi d’un petit recueil préfacé par Scutenaire». Par esprit de dérision, les membres de cette joyeuse bande se sont désignés comme « les sept types en or ». Et loin de se replier sur eux-mêmes, ils ont donné une portée internationale à la revue, comme le note Anne-Élisabeth Halpern: «force est de s’ébahir devant le beau monde au sommaire des numéros: Mandiargues, Beckett, Borges, Butor, Du Bouchet, Barthes, etc.»

[…]

« Recueil à l’humour subversif qui rassemble des textes, des poèmes et des fragments de son œuvre débridée, dont certains font penser à Chavée, à Scutenaire ou à Verheggen. Un carnaval drolatique !  »
(Bernard Delcord, Lire est un plaisir)

Auteur
Pierre Puttemans
Architecte et poète, Pierre Puttemans (1933-2013) a participé au mouvement d’avant-garde bruxellois Phantomas et fut le dernier des «Sept Types en Or». On lui doit notamment les recueils Le Monomotapa, Basse-cour et Facéties. En... lire la suite
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