L’Œil de la Mouche | Espace Nord

L’Œil de la Mouche

Par André-Joseph Dubois
Postface de Alice Richir
Édition 2013
Première édition 1981
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646503
N° Espace Nord 315
Pages 224
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Et si la conquête de la « belle langue », quand on est d’origine modeste, était une forme de trahison ? C’est cette question, celle de l’identité sociale, que pose le narrateur de L’Œil de la mouche.

Un homme en crise compartimente son regard, multiplie les points de vue sur son propre parcours : celui d’un enfant de mineur devenu prof, mais aussi celui de ses proches et d’anonymes croisés au hasard.

Par le jeu d’une ironie lucide et impitoyable, un arpenteur du monde social fait le procès d’une société de consommation à son paroxysme.

MARDI

Un journal. Voici que je commence un journal. J’en suis là.

Un journal. Gide aussitôt surgit. Les Goncourt, lointains et voilés. Kafka. Mes fantômes s’ébrouent : scribes accroupis prêts à me câliner dans leurs girons. Roquentin. Est-ce un hasard ? Dans sa correspondance, Flaubert appelle ainsi toute espèce de vieux con (on peut être vieux con à trente ans).

Bravo. D’entrée de jeu je livre le centre de moi- même. Quatre lignes et quatre noms d’écrivains.

Question. Les Goncourt, ces siamois de la littérature, comptent-ils pour un ou pour deux ?

Mon mépris du journal remonte loin. Sans doute au temps où ma sœur, ayant reçu un gros cahier toilé de rose et marqué en lettres d’or enjolivées d’arabesques et de fioritures : Journal, où ma sœur donc se mit en devoir de le remplir en reniflant chaque page, chaque ligne, comme un chien aveugle. L’année avant, je ne sais qui lui avait offert un carnet de poésies que fermaient une languette de cuir et un bouton-pression. Dans la semaine qui suivit, toutes ses amies avaient défilé à la maison barbouillant les pages d’imbécillités que l’on devine. En revanche, sitôt déballé, le journal disparut et je mis plusieurs jours à le dénicher au fond d’une armoire, parmi les soutiens-gorge premier âge qu’elle s’entêtait à porter, encore qu’elle n’eût rien à y enfermer. Elle avait écrit ces quelques mots en lettres capitales sur la page de garde : la curiausité est un vilin défaux. C’était tout. Du moins avait-elle compris le principe du journal intime qui s’élabore secret pour se dévoiler ensuite avec plus d’éclat. Quel rôle joua, au milieu des premiers émois de ma puberté, la quête clandestine, la découverte – et la déception qui suivit – d’un objet vide blotti dans de la lingerie féminine ? J’ignore quelle force m’avait poussé à une telle recherche. Je ne ressentais pas à proprement parler de la jalousie, plutôt cette espèce particulière de révolte que provoque en nous toute situation scandaleuse. Car il était notoire dans notre maison que lecture et écriture n’intéressaient, ne regardaient que moi seul. Il me paraissait dérisoire et navrant que ma sœur, qui jamais ne lut un livre jusqu’au bout, fût en possession d’un journal.

Le cahier rose quitta dès le lendemain sa cachette de fausse dentelle. Je le retrouvai coincé derrière une plinthe, sa belle toile déjà éraflée. Cette fois la seconde page était couverte d’une grande écriture d’enfant. C’était, dans un style scolaire et bêtifiant de mauvais élève, un compliment adressé au parrain qui avait offert ce désormais fidèle compagnon. Je ricanai sur les pluriels mutilés, les accords disharmonieux: j’avais déjà à l’époque une orthographe de premier commis et une cuistrerie de maître d’école. Je refermai le cahier et le remis en place en me promettant de revenir le lendemain. Une guerre s’ouvrit entre ma sœur et moi. Elle remarquait à chaque fois mes intrusions, changeait de cachette et il me fallait un quart d’heure pour arriver à mes fins quoique la chambre fût minuscule et encombrée des affaires de ma grand-mère encore à demi vivante à cette époque. Les vérités mises au jour étaient minces : récits de jeux ou de disputes avec des amies, couplets sur le printemps semé de pâquerettes, les petits oiseaux, l’hiver en manteau d’hermine. Toute la bêtise naturelle de l’enfant docile attisée par le souffle glacé de l’école. (Je connais: moi, je n’en suis pas encore sorti. Ma sœur, comme si elle en avait été trop tôt saturée, ne termina pas l’école primaire.) Les marges étaient surchargées de griffonnages sanglants dont le destinataire ne faisait aucun doute : salop, si je serais sure que tu liras je te pinsrai amor, fou-moi la pais, etc. Je poursuivais ma lecture en bâillant et je laissais le cahier bien en vue au milieu du lit ou sur la chaise percée de grand-mère. Cela dura plu- sieurs mois. Un matin je ne retrouvai pas le cahier. Je revins les jours suivants, peine perdue. Je décidai que ma sœur avait renoncé à son journal. D’ailleurs elle me donnait d’autres soucis. Je l’avais surprise se laissant embrasser par les garçons. Embrasser et qui sait? Il y avait belle lurette que pour ma part j’explorais à tâtons les dessous des ex-fillettes du coron. Je ne pus supporter que le corps de ma sœur servît de banc d’essai à ces gamins qui seraient morveux toute leur vie : je connais- sais trop ma concupiscence pour ne pas m’offusquer de la leur. Je fus soulagé lorsque je m’aperçus, plusieurs mois ou plusieurs années plus tard, qu’un de ses flirts s’étirait en une vraie liaison. Je ne me sentis plus concerné par la vertu de ma sœur : en quelque sorte je passais la main à mon futur beau-frère.

[…]

POSTFACE
d’Alice Richir

En 1981, grâce aux encouragements et aux recommandations de Conrad Detrez qui l’introduit aux Éditions Balland, André-Joseph Dubois publie son premier roman, L’Œil de la mouche. L’œuvre est bien reçue par la presse littéraire de l’époque. Deux ans plus tard paraît avec un succès moindre Celui qui aimait le monde. Ensuite, pendant près de trente ans, Dubois ne publie plus un seul livre. Durant toutes ces années, il a continué à écrire, mais sans éprouver le désir de soumettre ses manuscrits à une maison d’édition qui, après le départ de son fondateur André Balland, a été l’objet de plusieurs restructurations. La perte du lien – essentiel, selon Dubois – qui lie un auteur à son éditeur, combinée à l’angoisse que suscite pour lui la publication d’un nouvel ouvrage, expliquent ce silence d’une trentaine d’années. Ce n’est qu’au moment où Christian Libens lui propose de rééditer L’Œil de la mouche pour la nouvelle collection «Plumes du Coq» des Éditions Weyrich qu’André-Joseph Dubois décide de proposer plutôt à l’éditeur un texte écrit à la fin des années 1980 : Les Années plastique fait ainsi son apparition sur la scène littéraire en 2012.

Le temps n’a en rien atténué l’intérêt de ce dernier récit, qui s’inscrit avec cohérence dans la lignée des deux précé- dents. En effet, les trois romans publiés à ce jour par André- Joseph Dubois ont en commun de se faire les miroirs de la société dans laquelle ils prennent naissance. Sur fond d’une grisaille habituelle au pays de leur auteur, ils interrogent la condition ouvrière et la fin des exploitations minières, la croyance dans le progrès et l’omniprésence des nouveaux médias, les bouleversements idéologiques qui ont marqué la seconde moitié du xxe siècle et les désillusions qui leur ont succédé. Ce souci de faire des questionnements sociologiques qui traversent l’époque le cœur même du projet romanesque correspond à une certaine tendance de la litté- rature belge de langue française au tournant des années 1970.

La place de l’Histoire

André-Joseph Dubois fait partie des signataires du Manifeste pour la culture wallonne, qui voit le jour en 1983. Une dizaine d’années plus tôt, la troisième révision de la consti- tution belge a officiellement reconnu l’existence des Régions et des Communautés culturelles. Le Manifeste pour la culture wallonne s’inscrit dans la lignée de cette réforme des structures de l’État. Il atteste la volonté de quatre-vingts intellectuels et artistes wallons de l’époque d’affirmer l’autonomie de la littérature belge francophone par rapport au champ littéraire français, tout en se démarquant d’une logique identitaire nationale qui ne leur semble pas aller de soi. Au concept de belgitude, qui relève selon eux plus de l’artifice que d’une identité communément partagée, les signataires du Manifeste opposent l’existence d’une véritable culture wallonne, fruit de l’histoire d’un peuple prati- quant une langue commune sur un territoire défini.

Tout en concourant à la restauration d’un sentiment d’appartenance culturelle, les œuvres publiées dans la lignée de ces revendications – telles que celles de Jean Louvet ou Conrad Detrez – octroient à la littérature une fonction de questionnement identitaire: elles restituent la capacité de l’écriture à mettre en perspective l’histoire du pays qui les a vues naître, soulevant de la sorte une interrogation que les générations précédentes s’étaient efforcées d’occulter. L’Œil de la mouche est à ce titre particulièrement explicite, laissant déjà augurer la tonalité de l’œuvre qu’il initie. Par le biais des confessions d’un narrateur qui a rêvé d’échapper à son milieu, André-Joseph Dubois aborde avec lucidité la lutte entre patronat et syndicats durant la crise économique qui secoue la Wallonie de 1974 à 19851 et les dernières ferme- tures des charbonnages. Il dépeint, sans toutefois s’appesantir, la réalité de la condition ouvrière dans les années 1980. En décrivant une cité qui prend forme au pied du terril à mesure que les patrons vendent aux ouvriers des terrains qui ne rapportent plus, en croquant ses maisons aux façades identiques et aux jardins étroits où l’on entasse ce dont on ne se sert plus, le roman évoque la lente transformation des conditions de vie des ouvriers wallons et les disparités sociales qui subsistent encore aujourd’hui.

[…]

"[...]Par-delà l’indéniable force documentaire du livre, c’est surtout un excellent roman, à la fois agréable à lire et intelligent dans sa construction, qu’Espace Nord propose à ses lecteurs. L’écriture, précise et sèche, la peinture sociale féroce, les personnages secondaires savoureux, la structure subtile du récit, et les scènes drolatiques confèrent à cette histoire un attrait inaltéré pour le public d’aujourd’hui, et justifient amplement l’accueil de cet Œil dans la prestigieuse collection patrimoniale.[...]"

Nausicaa Dewez, Le Carnet et les instants, numéro 178

En Vidéo
"L'oeil de la mouche" est un roman écrit sous la forme d'un journal intime. Le narrateur, dont on ne connaîtra jamais le nom, y raconte le désastre de sa vie, et l'enfermement qui est le sien. Un univers qui évoque celui de Franz Kafka. André-Joseph Dubois parle de son travail d'écriture, et de ce qui l'a inspiré...
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Auteur
André-Joseph Dubois
Après un silence de plusieurs décennies, André-Joseph Dubois revient en 2012 à l’édition avec Les Années plastique (Weyrich, « Plumes du Coq »). L’Œil de la mouche a paru à Paris, chez Balland, en 1981, suivi deux ans plus tard de... lire la suite
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