Hôtel meublé | Espace Nord

Hôtel meublé

Par Thomas Owen
Postface de Rossano Rosi
Édition 2016
Première édition 1943
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681348
N° Espace Nord 351
Pages 240
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Un crime a été commis : Oswald Stricker, vieil expert et usurier, détenteur d’une fortune secrète, est retrouvé mort dans son appartement. L’inspecteur Maudru est chargé de cette curieuse affaire. Il sera très vite secondé par Madame Aurélia, détective amateur, qui va s’installer dans le logement du défunt pour mener l’enquête au plus près des locataires – aussi morbides que saugrenus, vivant dans la misère et prêts à tout pour s’enrichir. Un huis clos fantastico-macabre aux allures de Cluedo.

I

Le secret du vieil expert

Avant d’entrer chez lui, M. Oswald Stricker s’arrêta un moment devant la boutique de Julius De Geyter, son propriétaire.

Derrière la vitrine poussiéreuse, où courait une bande de papier délavée qui cachait une fêlure oblique, s’entassaient en désordre d’anciens instruments d’astronomie et de navigation, aussi nombreux qu’extraordinaires : des équerres à niveau, aux branches réunies par un secteur gradué, des boussoles incrustées d’os et d’ivoire, des sextants de tous formats, des astrolabes de mer, des sphères armillaires avec le réseau compliqué de leurs cercles concentriques.

On pouvait apercevoir, dans la pénombre du magasin, une grande table surchargée d’autres objets du même genre au milieu desquels trônait un énorme planétaire du type « Orrery », ainsi appelé en souvenir de Lord Orrery, grand protecteur des sciences, et où les diverses planètes, mues par des disques entraînés à la manivelle avec des vitesses différentielles, étaient figurées par des sphères de métal et d’ivoire.

Magnifique pièce ! murmura M. Oswald Stricker, le nez à la vitre pour mieux voir. Début du xviiie siècle, je parie... Où a-t-il encore été dénicher cela ?

Il soupira avec dépit, ramena sur son front ridé son chapeau noir à larges bords qui avait glissé en arrière lors de son inspection et, dans sa poche profonde, sous son mouchoir sale, prit ses clés.

Les locataires de Julius De Geyter pénétraient dans le haut immeuble à façade étroite par une petite porte verte qui s’ouvrait à gauche du magasin, sur un long couloir sombre, humide et froid, dallé de pierre bleue, où régnait une odeur de cave et de savonnée.

M. Oswald Stricker, une fois entré, attendit une seconde afin d’y voir plus clair. Puis, empoignant la rampe grasse d’une main, s’appuyant de l’autre au mur suintant, il se mit en devoir d’escalader les six volées qui le séparaient de son logement.

C’était un petit homme étrange, avec des yeux bleus très rapprochés, un nez mince et crochu, des cheveux tout blancs, coupés court, avec une petite ligne à peine amorcée au milieu. Sa main maigre, agitée perpétuellement d’un tremblement dû, sans doute, au mal de Parkinson, s’agrippait courageusement à la rampe noire branlante sur ses barreaux de fer.

Il soufflait, la tête haut levée, pour mieux voir ce qui lui restait à monter, son maigre cou d’oiseau jaillissant du col droit en caoutchouc, où s’adaptait mal une cravate noire au nœud de confection.

Tout en montant, M. Oswald Stricker ne cessait de songer au planétaire entrevu dans la boutique de Julius De Geyter. C’était, sans nul doute, un modèle de Graham, tel que l’Amirauté de Portsmouth en possédait un exemplaire, restauré d’ailleurs. Celui-ci, à vue de nez, paraissait en parfait état. Ce damné De Geyter avait la main heureuse !...

M. Oswald Stricker ne put s’empêcher de sourire malgré son essoufflement. Il possédait, lui aussi, une pièce rarissime qu’il n’avait montrée à personne encore et dont il pourrait réaliser, si l’envie l’en prenait, une véritable petite fortune. Un admirable « Torquetum », richement décoré, compliqué à souhait, avec ses plateaux gradués articulés l’un sur l’autre, sa boussole, ses niveaux d’eau, la dentelle ajourée de sa tablette de bronze et les quatre petits chiens finement ciselés lui servant de pieds. Il avait acheté cet instrument extrêmement rare à Nuremberg, trente ans plus tôt, à l’époque de sa splendeur. C’était une réplique exacte du modèle de Regiomontanus, conservé à l’hospice des Vieillards de Cues, près de Trêves... Le dernier vestige de son admirable collection, disséminée, hélas, depuis lors au hasard de ses revers aux quatre coins de l’Europe.

[…]

POSTACE
de Rossano Rosi

Série noire, ou presque...

Un « hôtel » peu ordinaire

Depuis Le Père Goriot de Balzac (1835) et Pot-Bouille de Zola (1882), sans même mentionner La Vie mode d’emploi de Perec (1978), on sait que les immeubles à appartements sont des sources d’inspiration romanesque particulièrement fécondes. Jadis, les diables boiteux soulevaient les toits pour révéler au grand jour les vies particulières des êtres humains; désormais, ce sont plutôt les façades que les romanciers cherchent à rendre transparentes. Les vies sont encloses dans ces immeubles d’habitation comme dans des tiroirs, ou plutôt comme dans des cases, dont le narrateur nous découvrirait un à un, une à une, par le biais d’un quatrième mur rendu invisible par ses soins, les plus intimes intérieurs. Voilà donc un dispositif romanesque plein de surprises et d’astuces, qui n’est pas sans flatter chez tout lecteur un certain voyeurisme.

Un voyeurisme auquel la juxtaposition cloisonnée de ces vies en tiroirs mutuellement hermétiques confère une dimension ludique: la toute-puissance du lecteur paraît ainsi infinie quand on la compare à la vision étriquée, partielle des différents personnages de l’immeuble. Sans compter que ce plaisir divin de lecteur est à son tour surplombé par la malice d’un créateur n’hésitant pas, comme celui qui nous montre un Rastignac en train de se demander, l’œil collé au trou de la serrure, ce que peut bien fabriquer ce vieux vermicellier un brin sénile, à ne pas nous dévoiler tous les détails des événements survenus derrière la façade. Le narrateur, on ne peut plus omniscient de ce genre de récits, sait faire preuve d’une « cruelle » réticence pour faire sentir au lecteur que son plaisir de voyeur reste sous sa coupe omnipotente de manipulateur de points de vue. Et une telle manipulation est, bien entendu, l’un des moteurs de la narration policière; Thomas Owen n’y déroge pas, qui sait ménager ses effets et la délivrance des informations relatives à ses créatures. La retenue d’information la plus remarquable concernant évidemment le personnage de Maurice Wermbter...

C’est donc ce dispositif mis en place par le roman réaliste du siècle précédent que Thomas Owen, parallèlement à un Max Servais entre autres, utilise en nous ouvrant les portes de son « hôtel meublé » – comme il nomme curieusement l’immeuble où se déroule l’action de son roman.

Cette expression vieillie, qui n’apparaît que dans le titre du roman et jamais dans le fil du texte, est en fait un peu embarrassante. Ce syntagme désigne bien un immeuble destiné à recevoir des locataires, mais ce sont alors des locataires de passage – bref, des voyageurs. Le terme d’« hôtel », quant à lui (mais dans ce cas sans l’épithète «meublé»), peut certes désigner une maison, un immeuble particulier (comme dans l’expression «l’hôtel de Mme de Sévigné» ou «l’hôtel des Guermantes»), mais jamais, semble-t-il, un immeuble destiné à abriter des locataires. Cette expression ne constitue pas non plus un belgicisme (belgicisme qui eût détonné dans ce texte au français toiletté – nous y reviendrons plus loin). Y a-t-il eu chez Thomas Owen la volonté de prendre pour titre une expression un brin surannée, quitte à faire subir à son sens exact une légère distorsion ? Il s’agirait en somme d’une « coquetterie plastique», une manière de licence «poétique» («poétique» au sens large) : choisir un syntagme pour le plaisir pur du signifiant sans trop se préoccuper du signifié.

À moins qu’il ne se soit agi d’une intention plus subtile, dans le chef de notre romancier en herbe (Thomas Owen, qui ne s’appelle « Thomas Owen » que depuis deux ans, a trente-trois ans en 1943 ; mais Hôtel meublé est une œuvre de jeunesse, ne s’agissant – si on excepte le court récit policier de 1941 – que de son deuxième opus) : peut-être a-t-il eu l’intention d’exprimer, par le choix de ce hapax sémantique, tout ce qu’un tel hôtel peut avoir d’incongru ? Car cet «hôtel meublé» qui n’en est pas un au sens strict abrite sous son toit des personnages qui ressemblent peu à ceux que l’on serait en mesure de rencontrer si l’on s’était trouvé dans un immeuble conçu par un véritable «romancier du réel». À immeuble un brin spécial, expression un brin spéciale...

[…]

Auteur
Thomas Owen
Écrivain belge né en 1910, Gérald Bertot réalise des études en philosophie et lettres, ainsi qu’en droit. Dès les années 1930, il entame sa carrière d’écrivain. Il rédige d’abord sous le pseudonyme de Stéphane Rey des critiques... lire la suite
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