Handji | Espace Nord

Handji

Par Robert Poulet
Postface de Benoît Denis
Édition 2014
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646633
N° Espace Nord 323
Pages 368
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,50 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

La solitude extrême et l’ennui insupportable conduisent les officiers autrichiens Miszaliyn et Orlando, établis sur le front russe, à inventer l’arrivée d’une jeune fille à cacher dans le camp. D’origine caucasienne, elle est d’une beauté remarquable et peut se montrer cruelle ; son nom est Handji. L’attention portée à leur hôte rapproche et sépare tout à la fois les deux amis.

La belle Orientale prend consistance. Le rêve se matérialise. Handji est présente et bien vivante !

I

... Dans la solitude la plus réussie du monde, celle de la Guerre immobile. Les lignes autrichiennes sur le front de Petite-Russie. Entre deux hommes abandonnés par la destinée, cet être extraordinaire, une femme, vient par la voie la plus merveilleuse et la plus naturelle. L’abri auquel ils se sont adossés pour combattre, défendant leur vie et quelque chose de plus que leur vie, cette femme y brille comme une prunelle. Un obus les frappe. Plus tard, elle meurt.

II

L’ordonnance, en quittant l’abri, la nappe tordue sur l’épaule, avait fait un grand bruit d’assiettes sales. Puis sa bicyclette, revenue deux fois en sifflant, s’était enfoncée dans le prodigieux silence des marais.

Depuis, le lieutenant David Miszaliyn, serré entre les deux lits de sangles, regardait stupidement devant lui. Un homme maigre, aux membres trop longs, avec une jolie figure autoritaire. L’ombre de la tablette lui agitait sur la bouche un crucifix de condamné presque pendu.

À droite et à gauche, les embrasures déployaient deux étroites bandes d’étangs coupées de ciels. Toute la blancheur des parois de l’abri se perdait là, dans ces ouvertures d’un dessin si pur, d’une portée si longue; la profondeur du Pripet y semblait jalonnée par quelques brins d’herbes dont les têtes suivaient la brise dans le béton, puis la quittaient toutes ensemble. Une brise pareille au souffle d’un voleur sous un lit.

... L’officier : au-dessus de son épaule, la présence d’un doigt invisible. Ce doigt s’avançait quelquefois, hésitait – laissait retentir les vagues dans les réseaux, couler un temps égal à celui qui précède le sang d’un martyr, – et se jetait tout à coup sur les pages du livre d’ordres, feuilletées, froissées, arrachées – rejetées aussitôt après sur la tablette avec une force et une habileté mécaniques, plus affreuses que tous les fantômes.

David Miszaliyn se reporta doucement vers la tête des couchettes, où sa main rencontra l’ouverture de la muraille. «Non!... Assez!...» se dit-il tout haut avec un écart, et il se mit à jurer d’une voix paresseuse, qui rentrait par degrés dans le silence de la pensée. Il savait qu’au fond de la fente se construisait un nid d’araignées d’étang, depuis une semaine. Et il se souvenait avec honte d’être resté des heures et des heures à suivre chaque jour le vaet-vient des insectes...

... Les yeux et la bouche ouverts anguleusement. Le menton balancé comme un gouvernail. Baigné de grotesques délices !...

... C’était l’agitation des araignées qui captivait David. Cette agitation distribuée par fragments de secondes, transportée en grains de pollen sur des pattes minuscules, accumulée et dispersée dans des colloques. Pareille à l’incessante ouverture des fusées, une poussière vivante élargissait autour du nid son tranquille fourmillement. Tant d’yeux brillants, bien qu’invisibles, finissaient par faire paraître ceci: l’âme des araignées... À cette moisissure large comme la main, les microscopes de l’attention finissaient par imposer des dimensions urbaines. Regards, mouvements, antennes, traits, flottaient dans un ciel d’autre monde. On pouvait s’y enfoncer, s’y perdre sous les hypothèses et, tout à coup privé des privilèges de la proportion, serré entre des carapaces à demi désertes, voir jaillir de globes à facettes le témoignage d’une espèce de basse vie... La vie, sans ses retours, ses fautes, ses caprices. Et plus la vie pourtant qu’il n’en demeure sous l’assoupissement de la guerre, sur les lacs écrasés par l’image des soldats... Plus de vie qu’un homme seul n’en peut appeler dans un abri, n’en peut manifester par des gestes, des marches, des pensées: Usure d’une foudroyante vieillesse!... Les araignées recommencent, reviennent sans cesse, mais elles ne s’usent pas. Un solide, un affreux courage!... Pour David, cette ville velue déployée au fond de la fissure avait fini par s’envelopper d’une buée brillante, hérissée. Il s’y plongeait, la face énervée. C’était l’atmosphère même de l’ennui.

... Certes non!... Il ne se baissera pas aujourd’hui jusqu’à l’ouverture !... Il résistera au désir, qui le gagne, de poursuivre le souvenir et le regret des hommes jusqu’en ces obscures activités...

[...]

POSTFACE
par Benoît Denis
Chargé de cours à l'Université de Liège

Comment lire aujourd’hui Handji sans avoir constamment à l’esprit que son auteur, Robert Poulet, eut l’honneur douteux de passer à la postérité au titre de principale figure de la collaboration intellectuelle en Belgique francophone? Quoi qu’on fasse en effet, la lecture de ce roman est surdéterminée par la trajectoire politique et idéologique d’un homme qui se fit, à partir de 1934, le défenseur du «fascisme occidental» et dirigea entre 1940 et 1943 Le Nouveau Journal, l’un des principaux organes de la presse collaborationniste francophone.

On aura beau jeu de rappeler qu’Handji est un premier roman et que sa publication à Paris en 1931 chez Denoël et Steele précède l’engagement politique de son auteur. On pourra également invoquer l’accueil favorable, voire enthousiaste, que reçut le roman à sa publication et l’avenir littéraire prometteur qu’il paraissait réserver à son auteur : soutenu en France par Edmond Jaloux, l’influent critique des Nouvelles littéraires, Handji fut salué par Antonin Artaud dans La Nouvelle Revue française, Robert Brasillach, Gabriel Marcel ou Kleber Haedens (comme, trois ans plus tard, Les Ténèbres susciteront l’admiration de Georges Bernanos) ; on parla même du Goncourt pour ce premier roman, auquel la critique en général reconnaîtra une vive originalité et une grande puissance d’imagination et d’évocation. En Belgique même, Poulet s’impose rapidement comme un auteur de premier plan, appuyé par Franz Hellens, qui voyait dans Handji un roman susceptible d’illustrer la formule du « fantastique réel» dont il s’était fait, après Edmond Picard, le défenseur. De là vient aussi que la publication d’Handji représente une manière de moment historique dans l’émergence et l’identification en Belgique francophone d’une veine littéraire que l’on finira par associer au réalisme magique ; ce fait, à lui seul, suffirait à justifier la présente réédition.

Les titres d’Handji à la postérité littéraire sont donc nombreux. On pourrait imaginer de le voir sagement occuper une place déterminée dans l’histoire de la littérature belge, entre les récits Franz Hellens et les premiers romans de Dominique Rolin, et dans des parages romanesques où s’illustrent, dans une veine plus réaliste, Charles Plisnier et Georges Simenon. Rien n’y fait cependant: une réelle suspicion pèse sur ce roman, qu’on ne sait trop par quel bout prendre pour poser sur lui un regard juste ou, à tout le moins, ajusté. Handji reçut-il un accueil enthousiaste? Certes, mais surtout de la part de critiques de droite. Le roman marque une date dans l’histoire littéraire belge ? S’en souviendrait-on seulement si Robert Poulet n’était pas devenu ce que l’on sait ? Handji est un chefd’œuvre du réalisme magique en Belgique francophone ? Mais n’est-ce pas cette esthétique tout entière qui devient alors suspecte, au point qu’il faille en sonder la teneur idéologique ?

S’il est vrai qu’il y aurait quelque excès à tenir Handji pour un roman idéologique, à l’inverse, chercher à le lire « pour lui-même » et abstraction faite des prises de position de son auteur serait tout aussi réducteur. Cela reviendrait à reconduire cette éternelle coupure établie en Belgique francophone entre la littérature et le contexte sociopolitique et confessionnel qui constitue pourtant la structure profonde de la vie culturelle du pays. Or, Handji déjoue précisément l’alternative entre une appréhension de la littérature comme objet pur ou désincarné, et une lecture fondée sur la prédominance des déterminations politiques ou idéologiques : d’un côté, il est patent que Poulet n’a pas produit l’œuvre littéraire que semblait promettre ce premier essai et que, dans la suite et malgré les protestations de l’auteur, l’idéologique a profondément infiltré son évolution esthétique, au point de l’éloigner fortement de ce qui constituait sa première manière1 ; de l’autre, il serait plus que péremptoire de voir dans Handji la formulation romanesque ou esthétique du fascisme occidental dont Poulet allait se faire le promoteur dans les années suivant sa parution. Toute l’ambiguïté de ce roman tient au contraire dans l’incertitude quant au regard qu’il convient de porter sur lui ; et cette ambiguïté est en un sens une chance, parce qu’elle permet de saisir les modalités complexes, voire contradictoires, de son inscription dans l’histoire – littéraire aussi bien qu’intellectuelle et politique.

[...]

[...] Un véritable tour de force littéraire qui, quoi que l'on puisse penser des errements postérieurs, réels ou sopposés, de son auteur, lui vaut incontestablement une place de choix au panthéon des lettres ! [...]

Bernard Delcord, Mariane (édition belge), 8 février 2014

Auteur
Robert Poulet
Robert Poulet est né à Liège en 1893 et mort en exil en 1989. Combattant lors de la Première Guerre mondiale, il collabore avec l’occupant durant la seconde. Publié principalement chez Denoël, ami de Louis-Ferdinand Céline et d’Hergé,... lire la suite
Index
Des Auteurs Des titres
Facebook