Échec au temps | Espace Nord

Échec au temps

Par Marcel Thiry
Préface de Roger Caillois
Postface de Pascal Durand
Édition 2014
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646602
N° Espace Nord 324
Pages 288
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

18 juin 1815 : Napoléon remporte la bataille de Waterloo. Fait historique indubitable. Un siècle plus tard, à Ostende, un ingénieur physicien, un professeur bohême et un négociant menacé de faillite font tourner en boucle les images de la bataille telles qu’elles sont captées par une machine de « rétrovision ». Leur objectif : renverser le cours de l’Histoire à Waterloo. Leur espoir : faire échec au temps en faussant l’engrenage des causes.

I

Je ne sais si vous aimez les histoires qu’on raconte d’une prison. Depuis Carmen, le récit du prisonnier fait figure de genre littéraire ; c’est un procédé de narration bien commode pour s’assurer l’intérêt du lecteur, curieux de savoir ce qu’on achète au juste au prix de la liberté. Par là l’intrigue se détache sur une teinte de fond très convenablement pathétique, et l’auteur peut placer de temps en temps une interpellation directe du plus bel effet de sincérité, quand don José ou son descendant romanesque, au détour de son conte, s’adresse à son confident, l’appelle monsieur, et laisse prévoir le dénouement en parlant de son cachot. Ce n’est qu’une touche, mais elle porte.

Or, je suis en prison ; c’est un fait auquel je ne puis rien, même s’il doit me faire soupçonner d’user de ficelles romancières, ce qui paraîtrait comique à mes collègues de la Chambre de Commerce de Namur, section des fers et autres métaux.

Voilà huit jours que je suis sorti de l’infirmerie spéciale; on ne pouvait guère m’y maintenir plus longtemps en observation, puisque j’avais compris un peu tardivement qu’il valait mieux ne plus parler des événements d’Ostende comme je les ai vus, mais admettre docilement la thèse des médecins, du juge d’instruction et du curateur. Sans avouer formellement (car il m’aurait fallu pour cela un fatigant effort d’imagination), j’ai cessé de protester contre la version de mes enquêteurs et du corps médical; il est admis par moi que je suis un simulateur, et que j’ai inventé toute cette histoire pour qu’on me juge irresponsable. Les psychiatres me sont, à leur insu, reconnaissants de les avoir laissés déjouer assez rapidement ce qu’ils appellent ma «petite comédie»; et le juge d’instruction me considère, car il est persuadé que j’ai mis de l’argent de côté, et que je suis très fort.

Mais c’est à mon jeune curateur que je dois ce régime de faveur où me voici, dispensé des corvées et du travail communs, libre d’écrire et de flâner à ma guise dans une cellule d’un confort monastique. Heureuse coutume belge, qui confie la liquidation des faillites à des avocats ! Celui-ci, comme tous ses confrères, n’entend rien à la comptabilité ; mais, par exception et par zèle de débutant, il essaye d’y comprendre quelque chose. Comme mes trois mois d’absence, malgré tout le zèle de Mlle Orbus, ont laissé en grand désordre mes affaires livrées à elles-mêmes, il me sait gré des explications que je lui donne sur mes comptes créditeurs, mes marchés inexécutés et mes recouvrements en souffrance. Et, pour me permettre de travailler à ces chiffres qui me prennent une demi-heure par jour, il m’a fait accorder ce statut que je souhaite durable.

Car j’ai du papier blanc, de l’encre bien noire, une plume neuve, et la paix d’une chambre claire à carrelage propre. L’hygiène et la nourriture de la prison me suffisent. La haute lucarne éclaire d’un jour favorable la tablette où j’écris; on a remplacé par une chaise de paille l’escabeau sans dossier, que je trouvais un peu trop ascétique. On m’a vêtu d’un drap rude qui me rappelle agréablement mes années de guerre ; je ne vois pas pourquoi la grossièreté de cette étoffe, qui dans ce temps-là me représentait la gloire, pourrait aujourd’hui me paraître ignominieuse. Et vraiment l’échelle des faits auxquels j’ai assisté me permet de considérer avec quelque détachement et sans remords excessifs la malchance de mes créanciers, et de ne pas attribuer à l’incident minuscule de ma banqueroute une importance qu’il n’a vraiment pas dans la conscience de l’univers.

Ainsi, bien dépouillé de mes biens terrestres, mais pourvu d’un juste et quotidien nécessaire, je connais des journées où l’oisiveté m’est évitée par ce curieux besoin que j’éprouve de raconter mon histoire. Ce souci peut sembler du plus grand illogisme ; celui qui détient un secret comme le mien devrait d’abord en déduire la vanité de tout effort et de tout acte, et s’en tenir à la sage inertie. Et c’est sans doute à quoi je m’arrêterais si tout m’avait été expliqué. Mais je ne suis qu’un ignorant, le témoin accidentel d’un mystère que je puis bien relater ici par tout le détail que j’en ai vu, mais que je ne puis pas comprendre. Ce qui me pousse à écrire, c’est donc peut-être le désir d’énoncer le problème, pour qu’un jour quelqu’un d’improbable m’en donne la solution. Qu’arriverait-il si je comprenais? Je cesserais sans doute d’être un homme pour entrer dans l’intelligence divine et la vie éternelle... Mais je dois me méfier de ces propos-là, qui me feraient vite retourner à l’infirmerie spéciale, où justement, lors de mon départ, personne ne se croyait Dieu le père.

[...]

POSTFACE
par Pascal Durand
Université de Liège

Celui qui n’a pas vu neiger sur un appareil téléphonique dans un appartement fermé ignore la beauté de l’illogisme.
Marcel Thiry

18 juin 1815: Napoléon remporte la bataille de Waterloo. C’est à partir de ce fait historique positivement indubitable que Marcel Thiry construit en 1938 la fiction d’Échec au temps. Il faut y insister en effet, car l’on pourrait, de loin, s’y méprendre et manquer l’un des aspects insolites de l’œuvre ainsi machinée : le ressort le plus visible de ce roman n’est pas de donner la victoire de Napoléon à Waterloo pour le résultat d’une manipulation technologique de l’Histoire, mais tout à l’inverse, par un redoublement du paradoxe, de donner la version figurant dans nos livres d’histoire – celle de la victoire de la coalition emmenée par le général Wellington – pour le produit même d’une telle manipulation. Rien n’est si frappant que ce moment qui voit le narrateur, allant par le train de Charleroi à Ostende, constater, comme la chose la plus naturelle du monde, la présence au sommet de la Butte de Waterloo d’une aigle impériale, avant de donner à entendre à son lecteur le patriotique commentaire développé, au sujet du triomphe de l’Empereur, par une famille de Français voyageant dans le même compartiment (p. 43-44). Sans gros effets, l’air de rien, nous voici entrés, non avec le narrateur mais par son intermédiaire, dans un autre univers qui, pour n’être guère différent en apparence de celui dans lequel nous vivons, n’en est pas moins bien plus le sien, dans l’histoire qu’il nous raconte, que le nôtre, au moment où il en fait le récit.

Par là et à double titre, si l’on veut, ce premier roman d’un poète saisi par le démon de la prose s’inscrit résolument dans un registre très défini de la science-fiction moderne, celui de l’uchronie, à savoir ce genre de fables touchant aux altérations induites par l’introduction d’un événement divergent dans la chaîne des faits historiques, et donc aussi dans les rapports de cause à conséquence que cette chaîne commande. Comment le monde aurait-il évolué, qu’est-ce qui dans ce monde aurait été ensuite irrémédiablement autre si le nez de Cléopâtre eût été plus court, si Jules César n’avait pas été poignardé à mort, si la bibliothèque d’Alexandrie n’avait pas brûlé, si Louis XVI n’avait pas été arrêté à Varennes, si Gavrilo Prinzip n’avait pas assassiné l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914 ? Quelle succession de désastres, quelle abrupte bifurcation, quel ébranlement prodigieux aurait-on pu devoir, aussi bien, à d’infimes changements, à de minuscules révolutions dans le cours ordinaire des choses ? Sous la surface et dans les interstices du monde réalisé tel qu’on le voit, combien de mondes possibles qu’une chiquenaude ou qu’une grande catastrophe aurait pu faire surgir et s’imposer chacun comme une réalité non moins tangible ? À ce genre de questions, plaisantes pour l’esprit imaginatif et bonnes conductrices de fiction, on verra que le poète romancier, attentif autant que son narrateur à «l’immense champ des possibilités» (p. 46) et à «l’importance possible de chacune des contingences quotidiennes » (p. 200), apporte, dans les dernières pages d’Échec au temps, une réponse teintée d’ironie.

Dans cette exploration du Temps et des distorsions susceptibles de s’y produire, Thiry a bien évidemment quelques précurseurs, à commencer par Herbert George Wells, auteur en 1895 de La Machine à explorer le temps (The Time Machine). Le nom du romancier anglais figure d’ailleurs deux fois (p. 70 et p. 246) au répertoire des références littéraires dont Échec au temps est semé – de Sophocle à Robert Vivier, en passant par Cervantès, Shakespeare, Balzac, Mérimée, Lamartine ou Hugo –, à côté de références philosophiques ou scientifiques moins nombreuses mais très attendues en pareil contexte, renvoyant à Nietzsche et à son « éternel retour » (p. 259), aux travaux d’un Louis de Broglie et d’un Erwin Schrödinger (p. 93) ou encore aux « calculs einsteiniens » relatifs à la vitesse de la lumière et à la courbure de l’espace (p. 145). Ce sont là des tributs payés à la vraisemblance mais aussi à la substance spécifiquement littéraire d’un récit dans lequel Thiry fait néanmoins œuvre de pionnier en faisant sien un sous-genre appelé à de grands développements dans l’après-guerre, tant du côté de la science-fiction américaine – avec les nouvelles très emblématiques d’un Poul Anderson – que de la bande dessinée et du roman pour la jeunesse en Belgique, avec Le Piège diabolique d’Edgar P. Jacobs ou le Cycle du Temps ouvert par Henri Vernes dans la série des aventures de Bob Morane.

[...]

Auteur
Marcel Thiry
Figure majeure de la modernité poétique belge (à partir de Toi qui pâlis au nom de Vancouver, 1924), Marcel Thiry (1897-1977) a aussi arpenté les parages du fantastique et de la science-fiction (Nouvelles du Grand Possible,... lire la suite
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