Malpertuis | Espace Nord

Malpertuis

Dossier pédagogique

Par Jean Ray
Réalisé par Christophe Clainge
Édition 2014
Pages 27
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Destiné en priorité au corps enseignant, ce dossier présente une analyse de "Malpertuis" pour permettre aux élèves de mieux découvrir la littérature belge. Vous y trouverez des informations sur les spécificités du texte et de son auteur (résumé, contexte, biographie, prolongements bibliographiques), mais également des pistes de réflexion pour favoriser le débat en classe.

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Les narrations de Malpertuis

Si l’intrigue de Malpertuis repose sur le contact – bref, violent et répété – de deux mondes parallèles, il en va de même de sa narration – au point que certains critiques n’ont pas hésité à parler, à son propos, de « narration intercalaire ».

Le roman est en effet constitué de l’alternance de quatre récits hétérogènes, pris en charge par quatre narrateurs distincts, observateurs privilégiés de l’irrationnel (narrateurs-témoins).

Cette construction à quatre voix engendre la fragmentation du récit (et les manques qu’implique nécessairement une telle fragmentation), le bouleversement de sa chronologie, et la multiplication des points de vue sur les événements narrés.

Le premier des quatre narrateurs est un ancien cambrioleur, devenu bourgeois aisé suite à la revente du fruit de ses larcins.

C’est à lui que l’on doit la découverte, lors du cambriolage du moutier des Pères Blancs, d’une gaine d’étain contenant trois manuscrits qu’il se propose de soumettre à notre lecture.

Ces récits ne nous sont pas proposés dans leur état initial, puisqu’il précise dès le départ qu’« il [lui] fallut trier, classer, éliminer ».

Les textes proposés ont donc fait l’objet d’une sélection préalable, purement subjective – et cette subjectivité s’avère immédiatement problématique, puisque, dès les premières lignes, le cambrioleur commet une erreur en dénombrant les auteurs des manuscrits. Il précise en effet qu’outre lui-même, « quatre mains frémissantes de fièvre, […] ont collaboré à la rédaction de ce mémoire de mystère et d’épouvante ».

Or, l’une de ces « mains » (celle de Doucedame-le-jeune, en l’occurrence) se trouve dans l’incapacité physique d’écrire la moindre ligne car elle « [s’est détachée] de son corps, elle était complètement calcinée… ».

Les propos de ce dernier sont certes bien retranscrits, en style direct, par un autre écrivain, qui est le père Euchère, mais on ne peut donc pas attribuer à Doucedame-le-jeune la qualité d’auteur pour autant. Leur nombre s’en trouve donc réduit à trois – cambrioleur excepté.

Faillible dans ses affirmations, ce dernier rejoint les rédacteurs des autres manuscrits.

Doucedame-le-vieil est présenté comme un homme « de sombre malice », ce qui a pour effet de couvrir ses propos d’un voile de suspicion.

Quant à Jean-Jacques Grandsire et au père Euchère, après avoir été dans l’incapacité linguistique de formuler et communiquer précisément les sensations nouvelles qui les affectaient, ils ont terminé leurs vies dans les affres de la démence.

Tous les récits qui composent Malpertuis se trouvent ainsi, dès le départ, placés sous le signe d’une approximation, d’une ambiguïté persistante, que le cambrioleur s’emploie tour à tour à ménager (la « sombre malice » de Doucedame-le-vieil) ou à dissiper.

C’est en effet lui qui prend en charge le récit-cadre dans lequel s’insèrent les autres récits (récits encadrés).

Il y dévoile précisément leurs origines – renforçant de fait la crédibilité, le vraisemblable des événements narrés :

« L’affaire du couvent des Pères Blancs ne fut pas mauvaise. […] J’ai cru que la lourde gaine d’étain que je découvris dans une cachette de la bibliothèque monacale devait contenir quelques coûteux parchemins […] mais je n’y trouvai qu’un gribouillis […]. La première main [était] celle d’un aventurier de génie qui fut homme d’Église car il portait le petit collet. Je l’appellerai Doucedame-le-vieil pour le distinguer d’un de ses descendants du même nom, portant également la robe sacrée : l’abbé Doucedame. Ce dernier fut un prêtre sain et digne de vénération. »

Il structure ensuite les autres récits à la manière d’un éditeur… outrepassant toutefois ce rôle en intervenant pour les dater, en expliciter certains manques, commenter leurs incohérences, leurs enchaînements, les choix narratifs et esthétiques qui y ont été opérés :

« […] J’interromps ici, pour quelques instants, le cours des feuillets dus au pauvre Jean-Jacques Grandsire. C’est que je veux intercaler quelques pages rédigées par Doucedame-le-vieil. J’ai déjà fait semblable emprunt, au début de ce livre, lorsque je détachai, du manuscrit de cet abbé scélérat, les pages qu’il avait lui-même intitulées "La vision d’Anacharsis". Les quelques feuillets que je recopie ici sont les derniers que je livrerai de sa prose redondante qui, pour le restant, n’est qu’étalage – plein de suffisance – de science maudite, qu’effroyable ramassis de dangereux blasphèmes. On remarquera, notamment, que Doucedame-le-vieil, emporté par le jeu de son orgueil, abandonne le mode impersonnel pour user du "Je" haïssable. »

Cette implication de plus en plus importante du cambrioleur culmine lorsqu’il devient à son tour, à la fin du roman, témoin d’événements irrationnels – puisqu’il rencontre la Gorgone dans les murs de Malpertuis. Ce faisant, il pénètre dans le récit qu’il a contribué à composer, devient un des témoins privilégiés des événements qui le constituent, et en atteste une fois de plus la véracité, sans pour autant subir la sanction réservée à ses prédécesseurs : il ne sera pas pétrifié par le regard de la Gorgone comme Jean-Jacques, ne sombrera pas dans la folie comme le père Euchère…

Restent sa faillibilité initiale, l’ombre du doute qu’elle projette sur ses propos et, par extension, sur son choix des fragments textuels et le degré de réalité des événements qui y sont narrés : sont-ils véridiques et surnaturels ou imaginaires et délirants ?

Cette hésitation qui caractérise tout récit fantastique est ainsi à nouveau parfaitement réalisée – cette fois, par le biais de la narration.

Et le lecteur, confus, fasciné, se voit à nouveau amené à prendre ses distances par rapport aux récits ; à se questionner, à adopter une pratique active de la lecture où il devra lui-même relire, confronter, recouper, ajuster les différents fragments qui lui sont proposés ; rétablir la linéarité des événements ; combler hypothétiquement les lacunes – bref reformuler le texte selon sa propre cohérence, se l’approprier comme l’a fait avant lui le cambrioleur, et proposer sa propre solution de l’énigme, au terme d’un processus où sa lecture est peu à peu devenue démarche herméneutique.

Auteur
Jean Ray
Jean Ray est le pseudonyme de Raymond De Kremer dont la biographie a été passablement romancée. En fait, sa vie est restée sédentaire et surtout animée par une abondante production d'écrivain populaire, rédigée sous divers pseudonymes:... lire la suite
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