Dieu s'amuse | Espace Nord

Dieu s'amuse

Par Michel Lambert
Postface de Nausicaa Dewez
Édition 2015
Première édition 2011
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782930646985
N° Espace Nord 335
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €

Cela peut arriver n’importe où. Dans le froid et la pluie d’hiver. Par une chaude après-midi d’été. En pleine ville. Au bord de la mer. Tout près d’un casino ou encore un jour de carnaval où tous déambulent, parfaitement méconnaissables... Soudain quelqu’un vous bouscule et vous voilà nez à nez avec l’être qui a détruit votre existence: le rival qui vous a pris votre fiancée, le père qui ne vous a pas aimé, la maîtresse que vous avez rejetée. Vous brûlez d’en venir aux mains. Mais non, vous pressentez que tout se jouera autrement. Neuf nouvelles en forme de déambulations sur le thème des retrouvailles.

Qui est-ce?

Et le printemps était de nouveau là. Il rayonnait, gonflé de soleil, empli de cris d’oiseaux. Oublié l’hiver qui avait été si long et si froid, tantôt la neige, la pluie glaçante, tantôt un gel persistant qui paralysait l’eau des tuyaux, obligeait les pensionnaires à se calfeutrer dans leur chambre ou dans la salle commune. Depuis quelques jours, ils sortaient à nouveau, certains vaillants, d’autres dans leur chaise roulante.
Ma mère et moi marchions sur la voie asphaltée qui mène au petit parc.
C’est alors que je l’aperçus. Un homme sans âge, au crâne rasé. Il scrutait le ciel. Il le scrutait avec une attention soutenue et comme stupéfiée. Il n’y avait pourtant rien de bien original dans ce ciel-là. D’un bleu pâle, griffonné de quelques nuages filiformes et immobiles, que la montée du soir se hâterait de gommer.
Ma mère me donnait le bras. Comme elle avançait à pas de souris, j’avais tout le loisir d’observer l’homme au crâne rasé. Il était debout sur le socle d’une statue disparue, devenu statue lui-même. Et moi, mouche prise dans sa toile, le scrutant de la même manière qu’il scrutait le ciel.
– Qui est-ce ? demandai-je à ma mère en tournant la tête vers elle.
Je savais pertinemment qu’elle ne me répondrait pas, peut-être même n’avait-elle pas saisi le sens de ma question, ou ne l’avait-elle pas entendue, égarée dans son monde, mais il me semblait de manière tout aussi évidente que je devais la lui poser. Et revenir à la charge, inlassablement.
Je l’ai dépassée d’un mètre ou deux, me suis retourné et la fixant droit dans les yeux :
– Qui est-ce? Tu le connais?
Peine perdue. Avait-elle seulement vu mes lèvres bouger? À ce moment précis, savait-elle qui j’étais?
Comme nous entrions dans le parc, il disparut de notre vue. D’autres pensionnaires s’éparpillaient dans les allées de terre et de gravier mêlés. À la manière dont ils souriaient à ma mère, au regard de sympathie dont je bénéficiais par ricochet, je voyais qu’ils l’aimaient. Et que moi aussi, ils m’aimaient. Si on peut dire les choses ainsi.
Autrefois, personne n’aimait ma mère.
Et ma mère n’aimait personne.
Après avoir contourné une pièce d’eau en demi-lune, nous nous sommes avancés vers un banc dont le bois n’avait plus été peint depuis longtemps, s’il l’avait jamais été. Planches d’un gris sale, piquées un peu partout. Certaines disjointes, ne tenant plus que par miracle. À l’aide de mon écharpe, j’ai balayé le siège des quelques feuilles brunes et racornies qui s’y prélassaient. Puis j’ai aidé ma mère à s’asseoir.
À peine assise, elle a marmonné, de sa voix de plus en plus basse, presque éteinte, une phrase incompréhensible puis, sans crier gare, elle s’est mise à rire en désignant un buisson qui n’avait pourtant rien de risible.
Je me suis forcé à l’imiter, plaçant mon visage hilare et grimaçant bien en face du sien. Elle a ri encore plus fort, et moi plus fort encore, de bon cœur cette fois, dans une sorte d’allégresse jaillissante. Ça me faisait du bien de rire, de la voir rire.
Le temps aussi me faisait du bien, sa douceur, ses promesses.
De la nationale en contrebas nous parvenait la rumeur des voitures et, par intermittence, on entendait la charge légère d’un train dans les lointains. Et ça aussi c’était bon, ça aussi cela me faisait du bien.
Autrefois, ma mère ne riait jamais.
Quand moi je riais, elle suspectait des pensées sournoises ou le prenait pour une offense personnelle.
À quoi penses-tu ?
Pourquoi ris-tu?
Tu te moques de moi?
J’ai respiré de toutes mes forces. Puis j’ai posé la main sur le bras en fer forgé du banc, empoignant la tête de lion qui en faisait le coude.

[…]

POSTFACE
de Nausicaa Dewez
Service général des lettres et du Livre

Neuf instants qui font recueil

Un défenseur de la nouvelle

Journaliste pour plusieurs quotidiens, rédacteur en chef du Carnet et les Instants, animateur d’ateliers d’écriture, éditeur, romancier, nouvelliste, Michel Lambert aura abordé, conjointement ou successivement, l’écriture sous des formes multiples. Ce sont deux de ses romans qui lui ont valu, à ce jour, les récompenses les plus prestigieuses, puisqu’Une vie d’oiseau a remporté le Prix Rossel et La maison de David a été salué par le Prix triennal du roman de la Communauté française.
Pourtant, s’il est une constante dans son parcours, c’est un intérêt jamais démenti pour un genre littéraire aujourd’hui assez peu prisé des lecteurs et, partant, des éditeurs : la nouvelle. Un genre qu’il pratique abondamment, depuis ses premiers textes brefs parus en périodiques (Le Monde, Nouvelles nouvelles et Brèves ont accueilli des textes de Lambert dès le début des années ’80), jusqu’aux recueils de nouvelles qu’il publie régulièrement depuis 1987 et la sortie de De très petites fêlures. Un genre qui lui a valu, dès ses débuts d’écrivain, plusieurs récompenses : De très petites fêlures, son premier recueil, a reçu le Prix de l’Union des éditeurs de langue française, Les préférés a obtenu le Prix Cornélus de l’Académie royale de Belgique, qui couronne un recueil de nouvelles francophone, tandis qu’Une touche de désastre lui a valu le Grand Prix de la nouvelle de la Société des gens de Lettres et Dieu s’amuse, le Prix Ozoir’Elles. Un genre qu’il encourage d’autres à pratiquer aussi: dans le cadre des ateliers d’écriture qu’il anime, notamment en centre de santé mentale, ou lorsqu’il était directeur littéraire aux éditions du Grand Miroir, où il a soutenu la publication de plusieurs recueils de nouvelles. Un genre que Lambert ne dédaigne pas non plus de théoriser et pour lequel en 1991, il a fondé avec Carlo Masoni un prix dédié, le Prix Renaissance de la nouvelle, qui couronne chaque année un recueil de nouvelles francophone et que l’écrivain a porté et organisé jusqu’à son ultime édition, en 2013.

L’ouvrage de la maturité

Paru en 2011, Dieu s’amuse est le sixième recueil de nouvelles publié par Michel Lambert, et son premier ouvrage paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. La trajectoire littéraire de l’auteur est marquée par de fortes collaborations avec ses éditeurs successifs. Avant de rejoindre les éditions Pierre-Guillaume de Roux, il a été successivement édité par L’Âge d’Homme, de Fallois, Julliard et Le Rocher. C’est lors de son passage au Rocher qu’a commencé sa collaboration avec Pierre-Guillaume de Roux, alors éditeur au sein de la maison monégasque, avec lequel Lambert a rapidement noué une relation de confiance. Suite au rachat des éditions du Rocher, de Roux fonde la maison d’édition qui porte son nom. Assez logiquement, Michel Lambert décide de le suivre. Le recueil de nouvelles Dieu s’amuse est ainsi l’un des deux premiers ouvrages publiés par cette maison d’édition naissante, qui accueillera encore, deux ans plus tard, les livres suivants de l’écrivain belge – deux recueils de nouvelles, encore : Le Métier de la neige (2013) et Quand nous reverrons-nous? (2015).

[…]

« Michel Lambert écrit comme un bavard condamné au silence, qui roule en boucle des pensées élégantes, terriblement justes. »

Marine Landrot, Télérama

Auteur
Michel Lambert
Romancier et nouvelliste belge, Michel Lambert a obtenu le Prix Rossel pour Une vie d’oiseau (1988, réédité en Espace Nord). Il est l’auteur de nombreux recueils de nouvelles, dont De très petites fêlures (1987, réédité en Espace... lire la suite
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