Circuit | Espace Nord

Circuit

Par Charly Delwart
Postface de Isabelle Ost
Édition 2014
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646787
N° Espace Nord 325
Pages 352
Voir le dossier pédagogique
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Ce qui le surprend est la facilité, l’absence d’obstacles, de premiers obstacles. Il plonge dans le mensonge et le sait, le reste du monde, lui, ne remarque rien car il n’y a rien à remarquer. Il est un élément parmi d’autres qui s’avance dans le hall, à qui on ouvre les portes de sécurité. La petite peur qui le fait tressaillir est une peur invisible, qui le laisse avancer normalement.
Il est Darius dans la peau de Darius nouvel élément autorisé à pénétrer dans le bâtiment de Focus Ltd, à avancer maintenant dans le couloir du premier étage vers le bureau 144, où il s’assied. Désormais et jusqu’à nouvel ordre, ce bureau est son nouveau bureau, qu’importe le fait que personne ne l’a engagé.
Un horizon s’ouvre.

1

Il est debout, fixe, devant le bâtiment dont il a poussé la porte. Il regarde ce qu’il a devant lui. Devant lui, la ville en mouvement, l’avenue qui s’étend en ligne droite, semble ne jamais finir de s’étendre, comme en expansion, comme si tout connaissait une expansion, continue, régénérée par le mouvement. Les passants qui avancent droit devant eux, se démultiplient, un ballet agité de corps qui se faufilent d’un pas rapide, plus vite, plus nombreux. Le mouvement que Darius regarde, fixe, quelque part dans l’expansion permanente.
Dans la rue, pas de pom-pom girls habillées en blanc, pas de bras prolongés de plumeaux parfaitement synchronisés, propulsés latéralement, puis verticalement, pas de banderoles dans la foule, de bouches en avant qui crient son nom, dans le flot des particules d’aluminium jetées des fenêtres, qui viennent saupoudrer la scène, marquer le climax, à coups de petits Tu es le meilleur Darius, On t’aime Darius.
Dehors, juste la ville, le fond sonore, bruyant, le ciel dégagé. Dehors juste lui, tenant dans sa main la lettre de licenciement qu’il vient de signer. Un licenciement qui n’a rien d’hollywoodien, dans l’agitation sonore il constate, juste un document soldant tout compte entre le groupe Baltimore et lui, nouvel élément du plan so- cial, un chèque, un merci et bonne continuation. Rien de très spécial. Quelque chose comme un non-événe- ment après une longue attente qui avait laissé croire à quelque chose de plus.
En poussant la porte de Baltimore où il a travaillé pendant quatre ans, il a l’impression de sortir d’un long coma, de se réveiller d’une paralysie des synapses. L’agitation du dehors, mêlée au recouvrement de soi, à l’absence de comptes à rendre désormais puisque soldés, accélère ses pulsations cardiaques, la pression sanguine bondit, l’aorte s’active, la pompe se remet en route. Les picotements dans le corps s’estompent, l’engourdissement disparaît, laisse les membres se mouvoir, plus de fluidité, d’amplitude, de mouvement.
À gauche, à droite. Il tourne la tête, évalue les deux options, ne sait pas si aller à gauche ou si prendre à droite car les raisons d’aller à gauche et à droite se valent. Il s’était agi d’être dehors, ce qui est le cas.
Il se rappelle les paroles d’une chanson, il est question d’une piscine d’indécision et de liberté, de sauveteur, il visualise l’idée générale de ce qui se passe, comprend que la situation dans laquelle il est ressemble à cela, une grande piscine d’indécision, retrouve l’air, le fredonne, quelqu’un tape du pied dans son cerveau. Pas plus de sauveteur que de pom-pom girl. Le risque de se noyer, la possibilité de nager.
Retrouver l’usage de ses membres, retrouver l’usage de lui-même dans l’expansion piscine d’indécision et de liberté dans laquelle il a plongé en franchissant la porte du bâtiment. Déjà ça, se dit-il.

2

Dans le vide des mois précédents il avait plongé plus profond, progressivement plus, et à mesure qu’il avait plongé la congélation des membres avait eu lieu. Le plan social sur la liste duquel il avait été inscrit ne se concrétisait pas, retardé à répétition, retardant la libération de Darius à qui on avait retiré toute responsabilité, tout travail effectif au sein du groupe. Darius sur pause, au deuxième étage du bâtiment où avaient été déplacés ceux qui étaient inscrits sur la liste. Une longue galaxie gelée par l’inactivité au sein de Baltimore où il n’avait cessé d’agiter les bras pour ne pas se figer sur place, pour qu’on vienne le réchauffer, qu’on l’emmène à une réunion, n’importe laquelle, qu’on le sorte du couloir de la mort salariale où la densité du silence, les semaines passant, aurait pu faire croire à un problème d’audition. L’abîme dans lequel il ne cessait alors de plonger plus était un couloir vide dans lequel on s’enfonce horizontalement, avec une porte un peu plus loin sur la droite où était son bureau. Un étage entier comme un camp de réfugiés indemnisables, un lieu délimité où observer les futurs licenciés désœuvrés dans leur environnement professionnel naturel. Dans le cours immobile des choses, la situation ressemblait certains jours à un test psychologique élaboré auquel il lui aurait été demandé tacitement de participer. Les éléments tangibles d’un environnement professionnel – tout ce qui peut faire croire à un travail concret, un téléphone, une standardiste qui vous salue à l’entrée, des cartes de visite dans le fond du tiroir – mais aucun travail pour autant. Pas un test mais la réalité.

[…]

POSTFACE
par Isabelle Ost
Docteur en philosophie et lettres

Circuit est le premier roman écrit par Charly Delwart. L’auteur est alors âgé de 32 ans. Après des études de philologie romane et un diplôme complémentaire en administration des entreprises, il se lance dans la vie professionnelle en tant qu’auditeur financier pour une société spécialisée dans le domaine, avant de trouver un emploi dans une société de production de documentaires pour la télévision, puis dans une société productrice de longs métrages. Les échos de ses débuts professionnels dans Circuit sont patents : non seulement Charly Delwart a pu vivre l’expérience de l’emploi dans les grosses structures, de même que celle du licenciement (pour cause de restructuration) et des dispositifs de réinsertion professionnelle qui y font suite, mais il a également pu se confronter directement au travail d’élaboration de documentaires télévisés et de films. L’écriture, notamment, d’un essai télévisuel intitulé Shopping Time, portant sur les logiques de consommation et la structuration de l’espace que ces logiques nécessitent, n’est pas sans rapport avec ce premier roman, de même que le travail sur des scénarios pour le cinéma.
Dès sa parution en 2007 aux éditions du Seuil, Circuit est repéré par les critiques parmi le foisonnement des publications de la rentrée littéraire – alors que son auteur était jusque-là inconnu du monde des lettres. Le style si particulier du roman, sa petite musique propre, en dérange quelques uns mais charme le plus grand nombre. On souligne la curiosité du récit, son originalité et ses clins d’œil un brin ironiques, la touche subversive d’une fiction qui, malgré ses quelques invraisemblances assumées et sa logique des déraillements successifs, n’est somme toute pas si loin de la réalité – la nôtre. Le livre obtient par ailleurs, en 2008, le prix de la Première œuvre de la Communauté française. Dans la foulée, Charly Delwart en a publié, jusqu’à présent, deux autres : L’homme de profil même de face (Seuil, 2010), étonnant assemblage de courts textes qui se présentent comme des listes d’éléments « qui n’ont rien à voir ensemble, sinon tout » (quatrième de couverture) ; Citoyen Park (Seuil, 2012), un roman assez ambitieux retraçant l’ascension au pouvoir d’un homme qui ressemble étrangement à Kim-Jong Il en Corée du Nord, roman qui mêle réalité et fiction – la fiction, cinématographique surtout, étant le meilleur bras de levier du pouvoir.
Qu’est-ce qui, dans cette fiction, accroche, perturbe, séduit ? Sans prétendre à aucune exhaustivité, cette lecture se propose de dégager quelques pistes d’analyse que le lecteur sera libre de prolonger.

« Suis la mouche » ou le fil conducteur du circuit

Le roman s’ouvre sur l’image de Darius Brissen debout devant un immeuble de bureaux, dos à celui-ci, faisant face à la ville qui l’entoure. L’image très concrète d’un homme qui vient d’être licencié – mis à la porte, au sens propre – d’une entreprise quelconque du nom de Baltimore, dans laquelle il a passé plusieurs mois sans que plus aucune responsabilité ni aucun travail concret ne lui soit confié. Les premières sensations du personnage sont donc euphoriques : libéré d’une inactivité forcée et absurde, Darius se retrouve dehors comme on sort de prison, avec le sentiment de pouvoir regagner enfin la liberté de se mouvoir et d’agir. Si, par conséquent, les premiers temps du chômage apportent une grande bouffée d’air frais, Darius s’autorisant même un pied de nez au marché de l’emploi en quittant sur un coup de tête le séminaire de réinsertion dans la vie active imposé par la société d’outplacement à laquelle il a été contraint de faire appel – société dont l’objectif consiste à réintégrer le plus rapidement possible dans le système les éléments temporairement marginaux –, la suite est moins glorieuse : très vite, il s’enfonce dans l’expérience de la perte de motivation, de rythme, voire d’identité, que vivent la plupart des sans-emplois. La liberté de pouvoir rediriger sa vie comme il l’entend se change rapidement en sentiment de vide existentiel, auquel répond l’angoisse de la page blanche engendrée par son incapacité à mener à bien son projet personnel d’écriture littéraire. Jusqu’à ce que Darius, fortuitement, pousse une autre porte : celle du bâtiment de Focus Ltd, importante chaîne d’information continue. De dehors, il revient dedans, s’asseyant par hasard dans un bureau inoccupé, qu’il va progressivement et de son plein gré – personne ne l’ayant engagé dans l’entreprise – investir : par sa simple présence d’abord, par ses relations avec d’autres membres de l’entreprise ensuite, par la nécessité de son travail enfin. Nous assistons donc à la transformation d’un simple concours de circonstances en ce qui va devenir un projet personnel, créatif, une raison d’être qui s’autoalimente. De dérapage en dérapage, le protagoniste, pris dans l’engrenage de la fiction, va finir par convaincre le directeur de l’entreprise qu’il n’aura pas d’autre choix que de lui signer un gros chèque pour qu’il quitte Focus en silence. Ainsi Darius, au fil du récit, se sera métamorphosé en un véritable « preneur d’otages », un conquérant moderne, lui qui porte le prénom de ces grands rois perses.

[…]

Auteur
Charly Delwart
Charly Delwart est né en 1975. Circuit est son premier roman (Éditions du Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2007). Il a également publié, chez le même éditeur, L’homme de profil même de face (2010) et Citoyen Park... lire la suite
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