Beau-fils | Espace Nord

Beau-fils

Par Ariane Le Fort
Postface de Michel Zumkir
Édition 2017
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681478
N° Espace Nord 224
Pages 176
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Lorsque Lili comprend que Marien a cessé de l’aimer, elle décide de le quitter. Mais se séparer de l’amant signifie-t-il qu’elle doit renoncer à tout, même au fils de Marien, cet adolescent qu’elle a cru aimer autant que s’il était son propre fils ?

Avec subtilité, justesse et cruauté, Ariane Le Fort dépeint le regard qui change et le trouble naissant de son héroïne face à un jeune homme qui ressemble un peu trop à son père.

Hier soir, je suis descendue le retrouver dans la cave. Il était assis, me tournant le dos, vêtu de son bleu de travail dont il avait coupé les manches: il avait perpétuellement les bras et les mains enduits de terre humide. Mes pieds nus sur le sol étaient froids, rencontraient la poussière et la terre séchée, je me suis approchée de lui, je me suis glissée derrière son dos tranquillement courbé sur son tour. C’est effrayant, un homme qui ne vous aime plus et qui travaille en silence.

L’espace d’une seconde, j’ai failli poser une main sur son épaule, c’était comme une réminiscence, et ça aurait pu aider, qui sait?... Peut-être les hommes travaillent-ils pour oublier qu’ils sont tristes. Mais non, Marien n’était pas triste. Je crois même qu’il était parfaitement content. Il a éteint le tour qui faisait un bruit de frelon, a glissé un mince fil de fer sous l’assiette terminée avec une précision qui m’impressionnait toujours, puis il s’est levé pour poser l’assiette molle et luisante à côté des autres sur l’étagère et j’ai compris que j’aurais mieux fait de rester au fond du lit en m’exerçant chaque nuit à la même impassibilité que l’armoire de la chambre, plutôt que d’être là, debout et bras croisés, dans la poussière qui m’asséchait les pieds. Même pas indésirable.

À l’aide d’un chiffon, il a frotté les bords de l’assiette, très légèrement. Puis il en a essuyé une autre, lissant le pourtour du bout du doigt, il allait peut-être faire ça pendant une heure, en feignant de ne pas me voir, postée à un mètre de lui. Mais non, malgré la satisfaction qu’il semblait éprouver à faire ce petit travail il s’est tout de même tourné vers moi. Il n’était pas très grand, assez trapu et large, et sa combinaison amputée des deux manches le faisait paraître plus large encore. J’avais toujours aimé son corps compact et ferme, ses mains rugueuses et épaisses, ses fesses étonnamment douces, ses yeux bruns aux paupières un peu tombantes, il me plaisait encore.

– Tu ne dors pas?

Et le plus drôle, c’est qu’il avait l’air surpris. On est restés un moment silencieux. Puis il s’est rassis sur le tabouret et il a raclé la terre qui restait sur le tour. Ensuite il a jeté les petits bouts de terre humide dans la poubelle en plastique posée à côté de lui, il a frotté le reste avec une vieille éponge, je ne l’avais jamais regardé faire avec autant d’attention. Les hommes sont étonnants. C’était comme si on n’avait plus qu’à s’habituer, comme si c’était normal de vivre désormais dans un champ de cailloux secs et pointus et froids. Je suis restée un long moment postée derrière lui, un très long moment, ce n’était pas la première fois que je faisais irruption comme ça, mais cette fois je me taisais, inutile de crier, autant essayer de faire vibrer un arbre en grattant l’écorce de ses ongles. Je me taisais, essayant de deviner ce qu’il ferait si je lui disais avec ma voix d’avant, celle des caresses, des promesses, viens te coucher avec moi... Il ne bougerait pas de là, j’en étais à présent certaine. Ma demande glisserait par terre, formant un petit tas mouillé et incongru au milieu de la poussière de terre brune.

Alors enfin j’ai lâché dans le silence :

– Si c’est comme ça, il vaut peut-être mieux que je m’en aille...

Phrase que je tenais à l’abri, conservée dans un petit sac fermé et qui, aussitôt prononcée, m’est apparue comme la seule chose sensée à dire.

Il se taisait toujours. Il a actionné le bouton pour faire démarrer le tour, il a pris une boule de terre qu’il a jetée sur la plaque, en son juste milieu. J’aurais voulu lui tordre le bras pour que cette maîtrise insupportable le quitte un petit instant. En n il a ouvert la bouche, en se tournant vers moi :

– Tu as raison, Lili. C’est peut-être mieux que tu t’en ailles.

Et tout à coup il a souri, soulagé, un peu penaud, juste un peu penaud, en me regardant de ses yeux brillants sous les paupières tombantes. Et voilà. Rien de fracassant. J’étais sans doute la seule à avoir entendu le bruit d’une herse tomber sur les pavés. Mon estomac s’est noué malgré moi, et j’ai pensé qu’on y était vraiment, qu’à partir de maintenant la simple idée de me déshabiller devant lui était une idée obscène quand une minute avant c’était encore pensable. Pensable seulement. Faisable je ne sais pas. Marien ne m’avait plus vue nue depuis des semaines, peut-être avait-il perdu jusqu’au souvenir de mon corps, à mon avis il n’y pensait jamais.

[…]

POSTFACE
de Michel Zumkir

Le roman de Lili

Avec des visées différentes – épistémologique pour l’un, philosophique pour l’autre –, Roland Barthes et François Jullien rappellent qu’un livre (texte) ne se lit pas qu’une seule fois ; il se relit, sinon on se plie « aux habitudes commerciales et idéologiques qui recommandent de “jeter” l’histoire une fois qu’elle a été consommée (“dévorée”), pour que l’on puisse passer alors à une autre histoire, acheter un autre livre » ; « on reste pendu au fil de ce qu’on lit ». La relecture, quant à elle, « n’étant plus happée par la suite, prend le temps d’entrer dans l’épaisseur et la trame de chaque trait [...], ne reproduit pas la première, elle ne la duplique pas, mais la déploie ».

S’il nous a paru nécessaire de passer par ce court préambule, c’est que le risque est grand de rater l’originalité, le double jeu de l’écriture de Beau-fils, un roman qui se lit sans résistance (apparente), avec plaisir, tient le lecteur par/dans un certain suspense : Lili arrivera-t-elle à sesfins avec Matthias ?

Une fois le livre lu (dévoré) jusqu’au bout, le suspense est évacué ou, plutôt, il est pour toujours suspendu : « S’il existe sur terre quoi que ce soit de plus exquis, de plus voluptueux qu’une barrière qu’on franchit, qu’on me le dise, c’est l’instant ou jamais » (p. 138). Point. Point nal. On n’en saura pas davantage.

La relecture est bien plus vertigineuse. Ne cesse d’échapper (à) ce que souhaite Lili. Ariane Le Fort ne nous aide pas, n’intervient pas (ou subrepticement, à la surface des mots; en travaillant les signifiants). Elle reste sur sa position: ne pas prendre position. Elle nous montre un personnage (féminin) pris tout entier dans une situation, tête et corps compris. Sans le juger. Elle est comme une entomologiste qui placerait un insecte dans un contexte inédit, complexe et le regarderait (ré)agir. Un contexte où il devient « comme un échantillon de vie ordinaire étudié à la loupe » (p. 19). Pour affiner son étude, elle positionne l’insecte – une trentenaire souvent mal à l’aise, nouvellement célibataire – dans des lieux divers (cave-atelier, ancien et nouvel appartement, magasin de chaussures, extérieur, lieu de travail, etc.), en interaction avec différents protagonistes (son ancien compagnon, le fils de celui-ci, une collègue de travail, son patron, etc.). Pour rendre l’expérience plus riche encore, elle sème des obstacles, introduit le désir. Elle raconte et enregistre ce qui a lieu, ce qui est ressenti. L’outil pour le rendu de son observation : l’écriture. Une écriture à qui elle fait jouer un double jeu. Dans le premier, on est comme dans la réalité, le monde de tous(tes) et de tous les jours. Lili, serveuse dans un snack, y vit une histoire sentimentale. Elle est attirée par Matthias, le fils de l’homme avec qui elle a vécu deux ans. Lorsqu’elle le voyait, une semaine sur deux, elle le trouvait adorable, aurait « voulu être celle qui l’avait fabriqué » (p. 22). Le posséder. Après qu’elle a quitté Marien, le désir pour Matthias s’incruste, toujours plus prégnant, ravageur, avec la jalousie en sus. Cette histoire qui irte avec les tabous de l’inceste (bien que d’après l’étude anthropologique d’Agnès Martial, dans ce contexte, ce n’en soit pas) et de la différence d’âge (mais Lili n’a pas même trente ans) trouve son ancrage dans les arcanes de la famille contemporaine – ou postmoderne, selon l’appellation de François de Singly. Une famille composée, décomposée et recomposée où le « poids de l’affectif dans la régulation des rapports familiaux » va croissant, où la logique qui préside est « la recherche non de la solidité mais de la satisfaction des besoins psychologiques pour chaque membre du couple ». On pourrait même être tenté de dire que, d’une certaine façon, Beau-fils est un roman du réel. Bien évidemment pas un de ceux qui prennent en charge la représentation de toute une société ni même d’un microcosme, non, mais un roman qui présenterait, avec réalisme, quelques moments de la vie d’une femme de classe moyenne occidentale du début des années 2000.

[…]

Auteur
Ariane Le Fort
Ariane Le Fort est l’auteure de six romans, parmi lesquels Rassurez-vous, tout le monde a peur (1999), On ne va pas se quitter comme ça ? (2010) et Avec plaisir, François (2013), publiés aux éditions du Seuil. Beau-fils est son quatrième... lire la suite
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