Hegel ou la Vie en rose | Espace Nord

Hegel ou la Vie en rose

Par Eric Duyckaerts
Postface de Julie Bawin
Édition 2015
Genre Essais et autres genres
ISBN 9782930646992
N° Espace Nord 337
Pages 144
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

«Le décalage entre les certitudes de gens qui se séduisent et la vérité de leur situation est peut-être l’ouverture par laquelle les multiples figures de la séduction peuvent se glisser. Mais revenons à Hegel. Un philosophe expliquerait mieux que moi le décalage entre certitude et vérité: il montrerait comment l’adoption d’une vérité par une personne (à moins que ce ne soit le contraire) se transforme progressivement pour elle en une certitude et qu’au cours de ce processus d’appropriation, la vérité a continué son bonhomme de chemin pour, en fait, se trouver bien au-delà de la certitude de cette personne. Le dialogue, un peu abstrait, que je me faisais pendant les insomnies ressemblait à ça:

– J’en suis sûr ! – Troptard!»

Publié en 1992 à L’Arpenteur (Gallimard), Hegel ou la Vie en rose est ici suivi d’une transcription des propos d’Éric Duyckaerts à la 52e Biennale d’Art de Venise (2007) et de « Mesure pour mesure » (1990).

La première fois que j’ai entendu parler du décalage entre certitude et vérité (c’était un cours sur Hegel), j’ai cru tenir enfin une ombre qui n’avait cessé de m’échapper. Bien sûr, pour tomber aussi vite sous le charme d’une idée aussi forte fallait-il que j’y sois préparé. Et je me souviens des longues ratiocinations de fin de soirée où j’essayais de faire valoir à des interlocuteurs aussi vaseux que moi l’inanité d’une position de maîtrise qui aurait voulu s’appuyer sur le sentiment d’un commerce équilibré avec la vérité. Je me souviens aussi de travaux avec des acteurs. Je pensais que c’était une superstition (une superstition juste, mais qu’importe) que de masquer les élaborations intérieures sous un secret inviolable. Je savais, à n’en pas douter, qu’ils avaient raison de maintenir une frange informulée dans leur recherche et je voyais que la peur qu’ils éprouvaient à voir mettre à plat leur talent était fondée : une mise à plat, une explication, un dépliage, tout cela eût été fatal à leur art. Comme il se doit, la position de Louis Jouvet à propos du Paradoxe sur le comédien de Diderot (on dit souvent, erronément, le paradoxe du comédien) faisait partie de cet ordre de méditations; aujourd’hui encore, je pense que Jouvet avait raison de militer pour le secret de sa cuisine. Il serait désastreux pour l’art dramatique de voir sa vérité transformée en certitude. Que les consommateurs en pensent ce qu’ils veulent. Mais il n’y avait pas seulement cela. Des conversations prolongées avec des amies m’avaient fait comprendre que les articulations de la vie qu’elles expliquaient le mieux avaient cette caractéristique de correspondre à des situations qui ne se reproduiraient plus jamais. Elles étaient comme des mères de famille qui auraient eu la naïveté de croire que le second enfant serait comme le premier, ou, plus simplement, que le second accouchement serait comme le premier. Dans le cadre des approches amoureuses, par exemple, j’en voyais plus d’une trouver dans l’« expérience » (ou « les expériences») une philosophie de la rencontre étayée par l’idée d’une sorte de reproductibilité des rencontres. Une idée qui non seulement me vexait (ne sommesnous pas tous uniques et moi le premier ?) mais aussi m’étonnait : allaient-elles souscrire à la thèse de l’interchangeabilité des êtres au moment où tout le boulot était de faire exister les merveilles de la singularité ? S’il m’est une donnée d’expérience à transmettre qui ne soit trop encombrante, ce pourrait être celle-ci : parler d’interchangeabilité des êtres dans une situation de séduction est une erreur qui marche. Peut-être est-elle une illustration du décalage entre certitude et vérité? Pour le dire autrement : le décalage entre les certitudes de gens qui se séduisent et la vérité de leur situation est peut-être l’ouverture par laquelle les multiples figures de la séduction peuvent se glisser. Mais revenons à Hegel. Un philosophe expliquerait mieux que moi le décalage entre certitude et vérité: il montrerait comment l’adoption d’une vérité par une personne (à moins que ce ne soit le contraire) se transforme progressivement pour elle en une certitude et qu’au cours de ce processus d’appropriation, la vérité a continué son bonhomme de chemin pour, en fait, se trouver bien au-delà de la certitude de cette personne. Le dialogue, un peu abstrait, que je me faisais pendant les insomnies ressemblait à ça :

« J’en suis sûr !
– Trop tard!»

[…]

POSTFACE
par Julie Bawin(Université de Liège)

Relire aujourd’hui Hegel ou la vie en rose, ou seulement le découvrir, apporte un éclairage singulier tant sur l’œuvre et la vie d’Éric Duyckaerts que sur les rapports que l’art entretient avec la littérature et vice versa. De cette curieuse entreprise littéraire, à laquelle il est difficile de donner un nom, on retient d’emblée la verve, le sens du paradoxe et la parfaite maîtrise des mots. Mais comment définir cet entrelacement textuel de considérations savantes, appartenant à la fine pointe de la philosophie, et les notations relatives aux comportements les plus anodins? Et comment ne pas le rapporter aux conférences-performances qui, depuis plus de vingt ans, assurent la réputation d’Éric Duyckaerts dans le monde de l’art et qui sont elles-mêmes des créations hybrides, inclassables et souvent vertigineuses de loufoquerie alors même qu’elles soutiennent des thèses très sérieuses ?

Écrit en 1992, soit au moment où Éric Duyckaerts réalise ses premières vidéos «performantes» (Magister en 1989, La main à deux pouces en 1993), Hegel ou la vie en rose n’est pas un livre qu’on lit. C’est un roman dans lequel on déambule. On s’y promène, on y baguenaude, le pas réglant l’allure au rythme d’idées tantôt savantes, tantôt saugrenues, de blagues parfois potaches, de questionnements existentiels et d’égarements où l’imagination sans garde-fou se débride. Écrire, déclare l’artiste, «c’est un peu l’occasion pour moi de recycler mes élucubrations quotidiennes dans des objets clos, concis ». L’improvisation étant au cœur de la démarche performative de l’artiste, il serait tentant de considérer ce récit comme la transposition littéraire d’une conférence improvisée sur le philosophe allemand. Or, Hegel ou la vie en rose n’est ni la retranscription d’une performance, ni le script d’une vidéo. Il n’est pas davantage régi – comme on l’a parfois affirmé – par les principes de l’écriture automatique chers aux surréalistes. Pour former cet entrelacs de pensées et de réflexions disparates, l’auteur a en réalité recours à un principe très simple: la digression.

La digression selon Duyckaerts

Au même titre qu’il maîtrise dans ses performances l’art difficile de l’improvisation, Duyckaerts domine en littérature celui de la digression. Sa pratique consiste à glisser d’un sujet à un autre, d’une idée sérieuse à une anecdote futile, d’une considération philosophique hermétique à un souvenir amoureux, familial ou amical. Habile à jongler avec les mots, à altérer leur halo sémantique, à provoquer des associations d’idées, Duyckaerts renoue davantage avec la grande tradition des Fumistes et des Incohérents de la fin du xixe siècle qu’avec les expériences littéraires d’un Breton, d’un Soupault ou d’un Desnos. Jacques Dubois a montré à cet égard la filiation qui existe entre l’esprit blagueur et «disjoncteur» de l’artiste et les mystifications excentriques de l’écrivain et journaliste Alphonse Allais1. Celui qui avait déjà fasciné Marcel Duchamp par ses calembours plastiques, son sens de la subversion et de l’humour, son sabotage des valeurs ambiantes et son combat contre la vanité et le sérieux de l’art a sans aucun doute marqué de son empreinte la façon dont Duyckaerts envisage l’humour et les jeux de langage. Mais là où l’inventeur de la Société protectrice des mercures de thermomètre digresse à coup d’holorimes, d’aphorismes et autres trouvailles linguistiques, l’auteur de Hegel ou la vie en rose construit avec zèle un mélange subtil de sérieux et de drôlerie par des enchaînements inattendus entre un bavardage particulièrement savant (à commencer par sa réflexion toute hégélienne sur le décalage entre certitude et vérité) et des hypothèses farfelues (telle l’idée, venue dans son sommeil, que nous serions tous des nombres premiers, puisque certes la société nous traite en «numéros» sans pouvoir pour autant diviser chacun de nous).

[…]

Auteur
Eric Duyckaerts
Éric Duyckaerts, né à Liège en 1953, est un artiste plasticien, créateur d’installations, vidéaste, conférencier, aquarelliste et pastelliste. Son travail articule les arts plastiques et des savoirs exogènes, tels que les sciences, le... lire la suite
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