La Seconde Vie d’Abram Potz | Espace Nord

La Seconde Vie d’Abram Potz

Par Foulek Ringelheim
Postface de Nausicaa Dewez
Édition 2014
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646930
N° Espace Nord 330
Pages 192
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

« J’ai tué un homme qui ne m’avait rien fait. Moi ! Moi, Abram Potz, de mes mains crevardes et frigides, sans mobile appa- rent, j’ai jeté un homme à la mort. J’ai aboli une âme. Et voici que ce premier crime m’apporte, je ne dirai pas la joie de vivre - je n’en demande pas tant -, mais une raison de différer mon trépas. Je suis moins pressé de mourir, je sens en moi une alacrité nouvelle... »

Abram Potz, psychanalyste juif ashkénaze au rancart, vieillard disloqué, à la mémoire vacillante mais perverse, au sexe grabataire mais têtu, promène sa décrépitude dans les rues de Paris. Il observe avec une délectation amère la répulsion et l’effroi que, partout, son apparition suscite. Et il ricane : Ô jeunesse ennemie ! Pour se venger de sa déréliction et conjurer le désespoir, il se lance en claudiquant dans une carrière d’assassin. Il rêve d’un procès d’assises en guise de cérémonie des adieux, où, face à une société ingrate, il proclamerait les droits de l’homme vieux. Ses confessions nous plongent, avec un cynisme attendrissant et un humour implacable, dans les affres de la vieillesse.

Ecoutez un extrait

J’ai tué un homme qui ne m’avait rien fait. Moi ! Moi, Abram Potz, de mes mains crevardes et frigides, sans mobile apparent, j’ai jeté un homme à la mort. J’ai aboli une âme. Et voici que ce premier crime m’apporte, je ne dirai pas la joie de vivre – je n’en demande pas tant –, mais une raison de différer mon trépas. Je suis moins pressé de mourir, je sens en moi une alacrité nouvelle. Je dis: premier crime, comme on dit premier amour : les jouissances de l’un et de l’autre me semblent d’égale intensité, encore que j’aie oublié le goût du second. Non seulement ce crime m’a procuré du bonheur mais il m’incite à en commettre d’autres, il pourrait bien n’être que le premier d’une série, mais... Oï ! Abram ! du calme !
Je ne vois rien dans ma biographie qui me prédisposât au crime. Certes, tout homme est un assassin en puissance. Qui pourrait affirmer n’avoir jamais souhaité la mort de personne? La libération soudaine de la pulsion de meurtre balaie les échafaudages de la morale, comme la bourrasque emporte un parapet. J’atteste que tuer est excessivement facile. Un homicide est vite arrivé. Or, cet après-midi tout, en moi, s’est déverrouillé.

Cela s’est passé si rapidement que j’en viens à me demander si ce fut un acte volontaire. Mais le doute ne m’est pas permis: l’intention de tuer est incontestable. Cependant, sans chercher à marchander ma responsabilité – ce n’est pas mon genre – j’ai le sentiment que mon acte a devancé ma pensée. Mais je ne discute pas : ce meurtre, je l’ai voulu. Je soupçonne même mon inconscient de l’avoir prémédité. Comment le caractériser ? Il s’agit moins d’un crime gratuit que d’un crime fortuit. Et l’avenir me dira s’il est parfait.

À la boutique de l’hôtel, j’ai acheté un cahier à couverture plastifiée bleu pétrole à spirale de soixantequatre feuillets quadrillés. J’ai traversé le hall de l’hôtel en balançant ma canne à la manière d’un tambourmajor, avec un sourire que je voulais sardonique sur mes lèvres élimées. J’ai attendu l’ascenseur en bourdonnant sur l’air de Alouette, gentille alouette, et en battant la mesure avec mon pied droit. Dans la cabine bondée, on m’a poussé tout contre une grande femme brune au parfum tropical et musqué. Mes yeux brouillés se trouvaient à la hauteur de ses seins gonflés de vanité qui se bousculaient pour s’évader du corsage de soie blanche. Elle détournait la tête avec dégoût, les narines pincées, comme si elle était incommodée par la présence d’un étron. Cela ne me trouble plus. La répulsion que j’inspire aux jeunes femmes me fait jubiler. Tandis que je rendais un hommage silencieux à ces friandises gorgées de soleil, mon sexe – si je puis ainsi qualifier ce lambeau de chair – a été traversé par un frémissement. Quoi ? me suis-je dit, le sexe serait-il doté d’une mémoire autonome ? Las, ce n’était qu’un spasme imaginaire causé par une rémanence de mes érections d’antan, de même qu’une douleur fulgurante rappelle au manchot le bras dont il est amputé. L’ascenseur s’est arrêté au cinquième étage, j’ai remercié la propriétaire de cette turbulente poitrine et je suis sorti en grommelant je ne sais quoi d’inaudible.
Après un long bain tiède, je me suis assis en peignoir devant le secrétaire en tek et, les yeux fixés sur une gravure représentant un lac entouré de montagnes aux sommets enneigés, j’ai cherché ma première phrase. J’ai toujours soigné la première page de mes cahiers. En toutes choses je n’ai jamais pris de véritable plaisir qu’aux préliminaires et aux commencements d’exécution. J’ai toujours préféré les prolégomènes à l’œuvre proprement dite, le prélude à la sonate entière. C’est par la première phrase qu’on saisit le lecteur à la gorge ou qu’on lui fait jeter le livre. J’ai d’abord écrit: le démon du crime a fondu sur moi. Cette enflure ne pouvait qu’écœurer un lecteur averti. Comme je déteste les ratures, j’ai arraché la feuille. Je suis un lecteur impitoyable de mes écrits. J’ai mis : Moi ! Moi, Abram Potz, j’ai tué! Le redoublement du moi, la forme intransitive du plus sinistre des verbes m’ont d’abord paru saisissants. À la relecture, je n’y ai vu que hâblerie factice, redondante et pour tout dire ridicule. J’ai biffé cette bouffonnerie et j’ai arraché la page. Finalement je me suis contenté de dire simplement ce que j’avais commis, à savoir le meurtre d’un homme qui ne m’avait rien fait de mal. Maintenant, assez tergiversé.

[…]

POSTFACE
de Nausicaa Dewez

Le roman d’un meurtrier

La seconde vie de Foulek Ringelheim

Ce n’est que tardivement, «par à-coups, par glissements successifs» que Foulek Ringelheim vient à l’écriture de fiction. La seconde vie d’Abram Potz, paru en 2003, n’est que le deuxième roman de cet auteur né à Ougrée en 1938.
Fils de parents juifs, il passe une partie de la Seconde Guerre mondiale caché dans un orphelinat catholique. Plus tard, il opte pour des études de droit qui l’ont tout d’abord conduit à exercer le métier d’avocat avant qu’il rejoigne la magistrature, en 1984. C’est donc, assez naturellement, tout d’abord aux questions de droit et de justice qu’il consacre sa plume et son activité éditoriale. Il a ainsi fondé, dans les années 1970, la revue Pro justitia puis, dans les années 1990, la revue Juger, et a publié, comme auteur ou en qualité de directeur, des œuvres devenues des classiques dans le domaine judiciaire telles que Punir mon beau souci ou encore Amour sacré de la justice.
Son premier roman, Le juge Goth, paraît en 1999 seulement. Cette incursion sur le territoire de la fiction est constituée d’une succession «de saynètes pratiquement autonomes ». La seconde vie d’Abram Potz marque une évolution indéniable de la technique romanesque de Ringelheim : une intrigue unique charpente cette fois l’entièreté de l’ouvrage. La construction maîtrisée du livre, couplée à l’humour et à l’indéniable plume de l’écrivain ont assuré à La seconde vie d’Abram Potz un succès certain, aussi bien public que critique. Le roman a fait l’objet, avant la présente édition, de trois éditions successives5, qui témoignent de l’engouement des lecteurs pour les aventures meurtrières du vieux psychanalyste. L’ouvrage s’est par ailleurs vu décerner trois prix littéraires : le prix Laurent de Graeve, le prix France-Communauté française de Belgique, ainsi que le Prix des lycéens. À des degrés divers, ces récompenses attestent de l’accueil favorable dont jouit le livre auprès de publics variés, des adolescents aux professionnels de la littérature. Ringelheim a par ailleurs donné une adaptation de son texte pour le théâtre, écrite en collaboration avec Catherine Brutout, qui en a ensuite assuré la mise en scène. Présentée pour la première fois au public le 26 mai 2009 au Théâtre du Méridien (Bruxelles), la version scénique de La seconde vie d’Abram Potz a elle aussi séduit un public étendu, tout en recevant un écho critique positif.

Une œuvre de synthèse

Deuxième roman d’un écrivain d’âge mûr, La seconde vie d’Abram Potz semble conglomérer les thèmes et questionnements qui jalonnent la biographie et l’œuvre de son auteur.
L’un d’entre eux est, évidemment, la justice. Abram Potz, respectable psychanalyste devenu assassin, se considère comme un meurtrier hors d’atteinte en raison de son grand âge:

Je ne me soucie pas de réclamer mon droit à un juste châtiment, comme dirait Hegel. La justice des hommes ne peut rien pour moi, ni contre moi [...] je suis inaccessible à la punition judiciaire. [...] L’expiation ? Trop tard, je suis trop vieux. La rédemption? Trop tard encore [...] L’exemplarité de la peine? [...] La seule punition susceptible de m’atteindre, je suis en train de la purger : c’est la vieillesse. (37)

[…]

Auteur
Foulek Ringelheim
Foulek Ringelheim, né en 1938 à Ougrée, vit à Bruxelles. Il a été avocat puis magistrat, membre du Conseil supérieur de la justice et rédacteur en chef de la revue Juger. Son roman La Seconde Vie d’Abram Potz a reçu le prix France-... lire la suite
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