Histoires singulières | Espace Nord

Histoires singulières

Par Jean Muno
Édition 2014
Première édition 1979
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782930646923
N° Espace Nord 332
Pages 240
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

Prix Rossel 1979

« Le monde est peuplé de crimes inaccomplis, infiniment recommencés, fantômes sans repos qui errent dans les replis de la solitude, dans la mémoire aigrie des vieilles gens, parmi les ruines, les criaillements livides des corneilles, au fond des gouffres que survolent silencieusement les rapaces. Histoires crochues, histoires vampires. »

Une goule qui se noie, un gant vivant érotisé, une digue qui s’efface, un historien buveur de sang, un ancien condisciple rondouillard revenu de la mort pour dénoncer son propre assassinat, un majordome qui singe à outrance le défunt maître de maison, une gélatine inconnue où se baigne nu le voisinage... Les phénomènes étranges racontés au fil de ce recueil font éclore l’insolite au sein du quotidien le plus convenu. Chacun y avance avec sa propre mort pour ombre, hanté par un rêve terrible, un désir secret, une ambition latente. Il arrive néanmoins à certains de vouloir intervenir pour briser la loi du destin.

Le mal du pays

À la mémoire de René Magritte.

Ce jour-là, de juin ou de septembre, était l’anniversaire de sa mort. Trois ans tout juste l’en séparaient. Sans doute le terme anniversaire convient-il mal ici ; mais je n’en ai pas d’autre pour évoquer cette espèce de souvenir du futur, cette très vague prémonition célébrant un événement qui s’accomplira à pareille date, quelques années plus tard.
Comme il faisait agréable, Walter se rendit à son bureau à pied. Il travailla avec zèle à la vérification des formulaires jaunes. Il se sentait bien, plutôt heureux de vivre. L’après-midi, à cause de la chaleur, portes et fenêtres s’ouvrirent au large.
Six heures. Walter refit sa route du matin et refranchit le fleuve. Deux fois par jour, il passait ainsi d’une rive à l’autre, du travail au repos, du repos au travail. Jamais il ne s’arrêtait sur le pont. À quoi bon regarder les eaux grises s’engouffrer sous les arches ?
– Toujours rien, madame Blanche?
Elle eut comme une hésitation avant de secouer la tête.
– Rien, monsieur Walter.
Elle n’était blanche que de prénom, la concierge. Grise pour le reste, d’un gris sans rémission, comme les eaux du fleuve.
– Il me semble pourtant que je devais vous dire quelque chose. Mais quoi?
Un moment, ils se dévisagèrent. Quoi ? à propos de quoi? Les yeux mi-clos, Mme Blanche se passa les doigts sur le front. Walter eut un petit sourire incertain.
– Une visite peut-être?
– Non. Vraiment, je ne sais plus. Mais ça va me revenir, je vous le promets!
Avec une sorte de gaieté soudaine:
– C’était d’ailleurs sans importance!
Walter monta dans sa chambre. Après avoir pris un morceau à la hâte sur le coin d’une table, il alluma une cigarette, alla s’accouder au balcon. Vue d’ici, du cinquième étage, la rue était une crevasse étroite au fond de laquelle le macadam luisait comme de l’eau croupie.
Pourquoi Mme Blanche ne le traitait-elle pas comme les autres locataires ? Quelle faute avait-il commise? Non seulement elle le tenait à l’écart, mais elle s’attachait à le lui faire sentir. Aujourd’hui, elle avait bien dû l’admettre, quelque chose lui était arrivé, si insignifiant que ce fût, ou quelqu’un était venu pour le voir, mais à cause d’elle, de sa mauvaise volonté, de sa grisâtre indifférence, la journée s’achèverait comme les précédentes, exactement aussi quelconque. Elle le frustrait d’une chance, une fois de plus. « Sans importance », avait-elle dit. Et si c’était tout le contraire ?
Il y avait de nouveau un peu de mouvement au fond de la rue. Walter éprouva, lui aussi, le besoin de sortir. Sans doute espérait-il qu’en repassant devant la loge, il aurait l’occasion de resaluer la concierge et, qui sait ? la chance de lui rafraîchir la mémoire.
Mme Blanche, bien entendu, prit soin de ne pas se montrer, et Walter se retrouva sur le trottoir sans intention précise. Il reprit machinalement le chemin dont il avait l’habitude. Au-delà du fleuve, quelque part dans cet enchevêtrement de façades qui commençaient à se piqueter de lumières, il y avait son bureau, son fauteuil, le classement en cours. Il la voyait d’ici, la grande pièce sans mystère, mais vide de tout bruit, jonchée de pâles taches de lune... Comme elle lui était étrangère soudain! Sa table nette, son siège inoccupé. Là aussi, on effaçait soigneusement toute trace de son passage.
Il rebroussa chemin. Il en avait assez de passer inlassablement d’une rive à l’autre. Cette nuit, il fallait chercher ailleurs, marcher au hasard, assez longtemps pour ne plus entendre la voix obsédante qui n’en finissait pas de répéter: «Sans importance... sans importance... » Soudain, Walter constata qu’il était sorti du quartier qu’il connaissait trop bien et que la ville autour de lui s’était étrangement dépeuplée.
Il lui parut qu’elle découvrait enfin son véritable visage. Étroites rues sans nom, places perdues, elle était faite de souterrains, de grèves émergées du silence. Un labyrinthe énigmatique, le temple d’une religion disparue, un cœur mystérieux qui palpitait à peine. Il entendit le tintement d’une cloche et reconnut la voix lointaine de son église.
C’était comme une lanterne qu’on balançait à bout de bras dans le brouillard.

POSTFACE
de Thomas Vandormael

Un fantastique comme
« envers étrange du quotidien »

«Ou j’ai toujours été un écrivain fantastique ou je ne l’ai jamais été», déclare Jean Muno à l’Abbaye de Forest en 1981. La majorité de son œuvre, depuis Le Baptême de la ligne ou Le hanneton dans l’encrier jusqu’à son dernier roman intitulé Jeu de rôles, propose en effet toute une série de récits où l’imaginaire et « l’étrange » déforment l’univers ennuyeux de la réalité du quotidien. Au cœur de ces nombreux textes se développe alors la question fondamentale d’une inlassable quête de l’identité. Une identité très souvent mise en jeu par «un petit homme seul» qui tente d’échapper, grâce à son rapport à l’imagination, à la monotonie et à la morosité de l’existence.

Parlant d’identité, celle de Muno lui-même s’avère problématique. Pour preuves: le choix d’un pseudonyme évoquant un village ardennais de vacances durant l’enfance, du temps où on l’appelait avant tout Robert Burniaux. Son origine, aussi, qui le place dans une situation ambiguë par rapport à la situation belge: il est Brabançon, ce qui signifie Wallon et Flamand à la fois, ou plutôt ni Wallon ni Flamand, perdu et isolé dans un malaise identitaire. C’est d’ailleurs là, à Malaise, en périphérie bruxelloise, qu’il décidera de s’installer définitivement, peut-être de manière à correspondre avec ironie à ce qui le caractérise, administrativement et intérieurement, dans une maison située exactement sur la frontière linguistique qui sera dessinée au début des années soixante.

Poursuivant son propos au cœur de l’Abbaye de Forest, Muno s’explique sur son identité cette fois littéraire, sujette à une ambiguïté similaire à celle de sa destinée : « Pour moi, le fantastique est naturel et je glisse sans heurts du réalisme au fantastique dans un mouvement de va-et-vient constant ». La totalité de la production munolienne ne pourrait cependant être considérée comme faisant partie de la catégorie du «fantastique», bien que celui-ci s’immisce ne serait-ce que discrètement dans chacun de ses textes. Cette classification un peu abrupte concerne avant tout ses recueils de contes et de nouvelles, dont, notamment, ces Histoires singulières, couronnées par le prix Rossel en 1979. À cette époque, l’écrivain a déjà obtenu ses lettres de noblesse. La satire sociale, encore timide dans ses premiers romans (Saint-bedon en 1958 ou L’homme qui s’efface en 1962), trouve sa maturité avec Le Joker (1972), avant d’atteindre son point culminant avec Ripple-marks (1976) et Histoire exécrable d’un héros brabançon (1982) que d’aucuns considèrent comme ses deux romans les plus aboutis. S’y déploie une forme de fantaisie poétique semblable à celle qu’on retrouve au fil des dix nouvelles dont il est ici question. Toutefois, les textes plus longs insistent moins sur le caractère étrange de l’histoire pour tendre vers une veine autobiographique attestée.

Encore faut-il préciser ce que recouvre le terme «fantastique », souvent dévalué par les hautes sphères des lettres françaises, considéré comme une sorte de rejeton des genres dits « légitimes », qui a pourtant connu ses heures de gloires en nos contrées. Dans la lignée de Jean Ray, Marcel Thiry, Michel de Ghelderode ou encore Jacques Sternberg, Jean Muno propose ici une littérature qui fait la part belle aux sentiments de la peur et de l’angoisse au sein d’un monde habituel et conventionnel où survient un événement qu’on ne peut expliquer par les lois mêmes de ce monde familier. On oscille dès lors sans cesse entre la réalité et le rêve, la vérité et l’illusion, le possible et l’impossible jusqu’à ce que prédomine l’impression d’étrangeté dans l’œuvre, sans qu’on puisse déterminer le type d’explication – naturelle ou surnaturelle – à donner à l’événement qui s’est produit. Le propre du fantastique repose dans ce temps de l’incertitude et dans la possibilité d’hésiter entre la logique de la raison et le chaos de l’imaginaire (à l’inverse de la science-fiction où l’impossible est attesté explicitement et pris en charge par le récit). Si l’auteur finit par prendre une décision sur le type d’explication, on quitte le fantastique. Les représentations du réel ne sont pas niées, mais mises en doute. L’hésitation demeure quant au sens à donner aux faits.

Auteur
Jean Muno
Jean Muno, de son vrai nom Robert Burniaux, est né en 1924 et mort en 1988 à Bruxelles. À la fois romancier, nouvelliste et essayiste, il fut également enseignant à l’Athénée royal de Gand puis à l’École normale Charles Buls à... lire la suite
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