Les Lieux communs | Espace Nord

Les Lieux communs

suivi de trois nouvelles

Par Xavier Hanotte
Postface de Joseph Duhamel
Édition 2013
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646596
N° Espace Nord 317
Pages 288
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Deux bus roulent vers un même lieu des environs d’Ypres, mais à des époques différentes. En 1915, le bus amène des combattants canadiens à Frezenberg, enjeu de féroces combats contre les Allemands. Aujourd’hui, ce lieu s’appelle Bellewaerde et des employés vont passer une journée au parc d’attraction. Deux univers apparemment étrangers. Des passerelles s’établissent cependant entre eux : le jeune Serge s’étonne de la présence d’un jardinier pas comme les autres. Un roman sur l’horreur de la Grande Guerre. Sur la nécessité de préserver la mémoire de cette époque. Sur la fidélité à la parole donnée qui défie le temps. Trois nouvelles proposent d’autres facettes de ces thématiques.

«Tante Béré?»

Elle s’est retournée, a incliné la tête, m’a fait son beau sourire. J’adore quand elle me sourit comme ça. Même si avant, elle faisait pareil avec tous ses louveteaux – c’est Éric, le fils du docteur, qui me l’a dit. Rien qu’un menteur.

« C’est encore loin ? »

Au lieu de regarder par la fenêtre – ce serait tout de même plus logique –, tante Béré a consulté sa montre. Comme s’il y avait les kilomètres marqués dessus.

<«Non, plus très...», elle m’a répondu.

Je me disais aussi. Rassuré, j’ai tiré sur la visière de ma casquette. Dessus, il y a écrit le nom du club de golf, pas loin de la ferme. Tante n’y va plus depuis qu’elle s’est foulé le poignet. Alors en attendant, je peux la mettre.

« Dis donc, Serge ? »

Des mèches lui descendent dans les yeux. Moi, ça m’embêterait. Quand elle a les mains occupées, elle donne juste un coup de tête et ses cheveux se remettent en place.

«Tu t’amuses bien?»

J’ai fait «oui» de la tête. J’aurais pu mentir, mais tout à coup j’ai eu peur qu’elle me donne un bisou. Devant les gens, ça fait tellement bébé – ça m’aurait gêné. Heureusement, elle s’est rassise à côté de moi et a repris sa conversation avec le monsieur de l’autre côté du couloir, un grand, avec une petite voix qui ne lui va pas et des grosses mains poilues qui chiffonnent les genoux de son pantalon. Ils discutent depuis pas mal de temps maintenant. Tante Béré rit souvent.

«Mais non?!...»

Quand elle dit ça, c’est pas une vraie question. Et elle rit encore. Le monsieur aussi. J’ose pas le dire mais il m’énerve, je sais pas pourquoi. D’ailleurs je l’ai fait exprès, de lui demander. En réalité, je me fiche pas mal qu’on soit encore loin. Déjà, le trajet en car, c’est amusant. On dirait un voyage scolaire, avec plus d’instituteurs que d’habitude, en moins sérieux. Les autres enfants, eux, ne m’intéressent pas: ils sont trop petits, juste bons à faire claquer les couvercles des cendriers, tirer sur les élastiques des appuie-tête et s’accrocher des deux mains aux poignées cassées des sièges.

Depuis qu’on a quitté Bruxelles, et puisque tante Béré m’a laissé la place près de la fenêtre, je regarde plutôt dehors. Les prairies qui défilent, les voitures qui nous dépassent – mais on en dépasse aussi, le chauffeur roule vite –, les clochers qui ont l’air de s’enfuir dans l’autre sens, le soleil qui bouge pas d’un poil – j’ai jamais compris pourquoi –, et les panneaux pleins de mots flamands bizarres, avec des tas de K, de J et de W.

Les tracteurs, aussi.

Les tracteurs surtout.

C’est que les tracteurs, ça me connaît : je suis un spécialiste et j’ai l’œil. Je peux réciter toutes les marques en commençant par la lettre A – y compris les russes et les tchèques qu’on trouve pas chez nous. Ici, le long de l’autoroute, c’est presque tous des gros, des chers avec cabine, traction quatre-quatre, pont avant suspendu et toutes les options. Des pareils, papa n’en vend pas tous les jours, alors c’est rare quand il en expose dans le show-room. Faut croire qu’en Flandre, les fermiers ont plus de sous que chez nous – pas étonnant: déjà qu’à Saint-Lambert, au village, les fermes que les Bruxellois ont pas encore rachetées sont plus petites que leurs villas! Pourtant les vaches d’ici ont pas l’air différentes. Les laitières, je veux dire. Toutes des pies noires. Pour la viande, je sais pas. Mais il y en a plus, c’est sûr.

Dans le car, personne s’intéresse aux vaches. Les enfants feuillettent des livres ou jouent à des trucs de bébés. Les adultes discutent. D’après eux, dehors ça sent le cochon. Il y a eu un moment, on aurait dit que quelqu’un avait pété : ils ont tous ri, et fermé les vitres en se bouchant le nez. On voit bien que c’est des gens de Bruxelles, comme ceux qui s’installent partout au village. Ces gens-là, avant de venir à la campagne, ils voyaient jamais de cacas que sur les trottoirs. En fait, c’est l’engrais que ça sent, pas le cochon! Mais même si j’en ai envie, il vaut mieux rien leur dire. Ils me croiraient pas et surtout, tante serait gênée.

[…]

POSTFACE
de Joseph Duhamel

Né en 1960, à Mont-sur-Marchienne, Xavier Hanotte passe sa jeunesse à La Hulpe – comme son héros Pierre Lambert. Ses études en philologie germanique seront déterminantes pour sa carrière littéraire. Ses lectures en néerlandais lui font connaître un écrivain flamand, Hubert Lampo, et un courant littéraire qui aura une influence profonde sur son esthétique: le réalisme magique. Il découvre également, dans le domaine anglo-saxon, Wilfred Owen, mort à la guerre le 4 novembre 1918 et considéré comme un poète majeur de la littérature anglaise ; l’œuvre et le destin d’Owen vont profondément le marquer. La carrière de Xavier Hanotte dans les Lettres commence d’ailleurs par cet exercice littéraire particulier qu’est la traduction, une façon, comme il le dit, de se faire la main sur le texte des autres. Et ce sont Lampo et Owen qu’il traduira principalement.

Un roman de guerre : 14-18

Durant les années 80 et 90, l’approche historique de la Première Guerre mondiale se renouvelle profondément. L’accent est mis sur les différents aspects de la vie du combattant ainsi que sur les facteurs psychologiques ; les études portent également sur la transformation qu’impose la guerre aux représentations et aux structures sociales. Les écrivains ne sont pas en reste. En Grande-Bretagne d’abord, en France ensuite, des œuvres de fiction interrogent le fait même de la guerre et son caractère particulièrement brutal lors de ce conflit qui inaugure les bouleversements en cascade marquant le xxe siècle. Au-delà des univers propres de chacun des auteurs, une préoccupation commune sous-tend leurs textes, celle de la mémoire. Surtout que ne s’oublient pas l’horreur et la violence dont ont été victimes ces jeunes gens jetés, par idéalisme ou par contrainte, dans la violence du tourbillon guerrier. Comme le dit le lieutenant Niven s’adressant aux survivants du combat: «si je n’avais qu’un vœu à formuler, ce serait celui-ci: que l’Histoire n’oublie pas ce que vous avez fait!» (p. 187)

Cette question du respect de la mémoire et des terribles souffrances endurées par les soldats est non seulement un thème important, mais constitue aussi l’ossature même du récit de Les Lieux communs.

À la brutalisation du conflit, Hanotte répond par l’affirmation de valeurs humaines: l’amitié entre soldats, le respect de la parole donnée, la fidélité, le sens du devoir et de la solidarité. Ainsi, Ed s’engage pour que des jeunes n’aient pas à le faire. La mort ne signifie pas la disparition de ces valeurs ; au contraire, celles-ci vont permettre de dépasser le caractère apparemment définitif de la mort, et elles soutien- dront la mémoire des disparus.

La futilité des attitudes, des propos et des événements relatés dans le récit contemporain raconté par le jeune Serge, narrateur naïf, contraste parfois durement avec la relation des événements de 1915. Pour les membres du groupe conduit par tante Béré, la volonté de s’amuser sans se poser de questions et la méconnaissance criante du contexte (le fait que tante Béré prenne un cimetière britannique pour une entreprise de jardin ou une croix pour le rappel d’un accident routier) les situent dans cette logique de l’oubli. Il faut le regard à la fois neuf et candide, non dénué de critiques envers sa tante et le groupe, de Serge pour qu’apparaisse un lien vers ce passé oublié.

Le réalisme magique

Le roman s’inscrit aussi dans l’esthétique du réalisme magique. Il ne s’agit pas là d’un courant littéraire bien défini aux caractéristiques aisément identifiables. Il est néanmoins possible d’isoler quelques traits communs à tous les auteurs qui s’en réclament.

Avec le fantastique, le réalisme magique partage l’idée d’une dimension surréelle surgissant dans le réel familier. Le fantastique met l’accent sur la rencontre violente. Le réalisme magique postule, lui, la présence, au sein même du réel, d’un surréel mystérieux, indissociable de la réalité, qui n’est cependant perceptible que dans des circonstances particulières. Étranger pour une grande part aux moyens du langage quotidien, ce surréel exprime une vérité non transcendante puisqu’elle est inscrite au cœur du réel. Pour la faire advenir, le réalisme magique se fonde sur des correspondances et sur les rapports insoupçonnés entre des éléments du réel. Le surréel devient perceptible de façon très fugitive: on parle alors de révélation, d’étincelle, de court-circuit, ou encore de raccourci temporel ou spatial.

Le réalisme magique privilégie certains thèmes, le principal étant l’altération du temps : le fait étrange est toujours lié à ou provoqué par une modification du schéma temporel, essentiellement une confusion entre le passé et le pré- sent, un raccourci mystérieux établi entre des époques, des lieux et des situations différentes, connexion dont la signification apparaît progressivement tout au long du récit. Ces modifications temporelles vont alors rendre poreuse la frontière entre les vivants et les morts. Dans ce temps imprécis, il devient possible de rencontrer des personnes déjà mortes ou d’anticiper leur mort. Enfin, la distinction entre le rêve et la réalité s’estompe elle aussi, le rêve recelant une part de vérité sur le réel. Les personnages sont souvent traversés par le souvenir et le sentiment du déjà: ils ont l’impression d’avoir déjà ressenti tel sentiment ou vu telle personne ou vécu telle situation. S’agit-il d’un souvenir personnel ou de quelque chose qui cherche à s’imposer par le biais du souve- nir? L’ambiguïté persiste. Cette situation de déjà revient de manière récurrente chez les personnages d’Hanotte.

[…]

"Il est certes plaisant de retrouver, dix ans après, dans ces Lieux communs et dans les trois nouvelles qui complètent cette édition, la lanterne magique de Xavier Hanotte. Celle qu’il balade à travers le temps, avec constance et émotion, pour en éclairer la mystérieuse substance et perpétuer le souvenir des victimes de la grande boucherie de 14-18.[...]"

Ghislain Cotton, Le Carnet et les instants, numéro 178

Auteur
Xavier Hanotte
Né en 1960, Xavier Hanotte publie son premier roman, Manière noire, en 1995. Suivent une dizaine de romans, dont Derrière la colline (2000) et Les Lieux communs en 2002, ainsi qu’une pièce de théâtre et un recueil de poèmes. Ses textes... lire la suite
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