Paysage flamand avec nonnes | Espace Nord

Paysage flamand avec nonnes

Par Liliane Wouters
Postface de Pierre Piret
Édition 2013
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646589
N° Espace Nord 319
Pages 224
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

« J’ai contemplé le réveil de la nature en bien d’autres lieux, certains admirables, en Bretagne, dans les landes couvertes de genêts, en Autriche, au milieu d’alpages où des dizaines de ruisseaux couraient sur la mousse, près des lacs italiens, quand le moindre souffle d’air apporte des parfums suaves. Mais, à chaque printemps, c’est à ceux de Giesland que je pense. Non qu’ils me semblent avoir été plus beaux mais quand je connus le premier, la guerre allait se terminer et je venais d’avoir quinze ans.

Quelques mois auparavant, en 1944, début octobre, j’avais fait mon entrée à l’école normale. Les troupes alliées avaient délivré la plus grande partie de la Belgique, mes débuts à l’internat coïncidaient avec le retour de la liberté. Enfin, celle du pays. J’ignorais que la mienne serait fortement compromise, et pour longtemps. »

Giesland n’avait rien de bucolique : des chemins bordés de peupliers, des champs hérissés de perches de houblon, une rivière invisible en contre-bas de la route où s’alignaient des maisonnettes derrière lesquelles les générations successives avaient ajouté une arrière-cuisine, une remise ou un appentis, quelques villas cossues dont les plus prétentieuses s’ornaient d’une tourelle et leur pelouse d’une roue de charrette, le tout dominé par un frêle clocheton que je pris d’abord pour celui de l’église paroissiale. C’est vers ce clocheton que convergeaient toutes les activités de Giesland. Car si la plupart des villages flamands ont leur couvent (briques rouges et toits de tuiles), certains ne semblent exister qu’autour de lui.

D’où que l’on vînt vers Giesland, c’était pour aboutir à ce vaste quadrilatère de deux étages qui comprenait un noviciat, une maison de retraite pour les religieuses âgées ou malades, et deux pensionnats : l’enseignement fondamental et technique, l’école normale pour institutrices de maternelles et de primaires. Des cours de récréation différentes témoignaient de l’étanchéité des sections. La nôtre s’ouvrait sur un jardin d’agrément ponctué de grottes, rocailles, oratoires, charmilles, sans compter le minuscule étang bordé de magnolias où deux cygnes glissaient sous un faux pont rustique. Venaient ensuite le verger, le potager et la prairie où pâturaient les bêtes de la ferme. C’est de là qu’au printemps nous arrivaient le gazouillis des oiseaux, le bêlement faible des agneaux, le doux meuglement des veaux et les puissantes odeurs de la terre en travail.

J’ai contemplé le réveil de la nature en bien d’autres lieux, certains admirables, en Bretagne, dans les landes couvertes de genêts, en Autriche, au milieu d’alpages où des dizaines de ruisseaux couraient sur la mousse, près des lacs italiens, quand le moindre souffle d’air apporte des parfums suaves. Mais, à chaque printemps, c’est à ceux de Giesland que je pense. Non qu’ils me semblent avoir été plus beaux mais quand je connus le premier, la guerre allait se terminer et je venais d’avoir quinze ans.

Quelques mois auparavant, en 1944, début octobre, j’avais fait mon entrée à l’école normale. Les troupes alliées avaient délivré la plus grande partie de la Belgique, mes débuts à l’internat coïncidaient avec le retour de la liberté. Enfin, celle du pays. J’ignorais que la mienne serait fortement compromise, et pour longtemps. Je ne pensais pas aux contraintes de l’enfermement, ni qu’il existait d’excellents établissements scolaires à Bruxelles, j’étais heureuse de commencer des études au lieu d’avoir dû y renoncer, comme la plupart des élèves de ma classe, pour être mise au travail dans un magasin ou un bureau.

Depuis ma petite enfance, je suivais les cours d’une école catholique située dans la périphérie bruxelloise, à Ixelles, faubourg traversé par la prestigieuse avenue Louise, en ce temps-là encore pourvue de quatre rangs de marronniers à l’ombre desquels passaient régulièrement la fanfare du régiment des Guides et les cavaliers qui allaient au Bois.

Comme la plupart des établissements religieux, mon école, gratuite, en jouxtait une autre qui ne l’était pas. Un ordre dédié à saint Vincent de Paul dirigeait le tout, dont la maison mère ne se trouvait pas à Paris, mais dans un village de Flandre appelé Giesland, ce qui valait à nos compatriotes des cornettes hérissées par l’empois, très différentes des cornettes françaises, plus souples et retombant comme des ailes.

[…]

POSTFACE de Pierre Piret

Paysage flamand avec nonnes fait figure d’exception dans l’œuvre de Liliane Wouters. Celle-ci s’est d’abord fait connaître comme poète, depuis la publication de son premier recueil, La Marche forcée, en 1954. Tout récemment encore, lors de la chaire de poétique qu’elle a tenue à Louvain-la-Neuve au printemps de l’année 2010, elle déclarait : « La poésie a toujours représenté mon souci majeur, ma forme d’élection, le premier but de mon écriture. » Elle lui a réservé la plus grande part de son énergie, traduisant plusieurs poètes flamands, composant d’importantes anthologies, conseillant de nombreux jeunes poètes, écrivant elle-même sans discontinuer. Liliane Wouters s’est également illustrée comme dramaturge, rencontrant, grâce au théâtre, un public plus large, en particulier avec La Salle des profs (également publiée dans la collection «Espace Nord»). Nul ne l’attendait donc sur le terrain du récit lorsqu’elle publia, en 2007, à l’âge de 77 ans, Paysage flamand avec nonnes. À sa façon, ce texte s’inscrit cependant dans la cohérence de son œuvre et, surtout, il jette sur celle-ci un éclairage précieux car c’est – notamment – le récit d’une vocation qui nous est conté. Liliane Wouters revient sur une période de sa vie et montre à quel point elle fut déterminante. Cette période, c’est celle de son passage à l’école normale de Gijzegem (rebaptisée Giesland dans le récit), près d’Alost, où elle fit ses études d’institutrice entre octobre 1944 et juin 1949 (avant d’exercer, à Ixelles, de 1949 à 1980). Rétrospectivement, à quelque soixante ans de distance, l’auteur se focalise sur ces quelques années au cours desquelles son destin de femme, d’écrivain, de poète, d’enseignante, s’est forgé sans qu’elle en ait alors conscience. Il s’agit aussi d’un moment crucial de l’histoire belge et européenne, celui de l’immédiat après-guerre, qui fut un temps de mutations considérables. Ce contexte, qui constitue la toile de fond du récit, y prend de loin en loin une place prédominante, tant Liliane Wouters analyse la nature et les effets de ces mutations. Paysage flamand avec nonnes combine ainsi deux registres d’analyse complémentaires, personnel et socio-historique : le récit de vie dépasse l’introspection au profit d’une méditation interrogeant les relations complexes du sujet aux discours dans lesquels il a baigné et à partir desquels il a tracé son propre chemin.

La force de l’anachronisme

Le récit ne prétend donc nullement à l’objectivité ; il se présente clairement comme une analyse personnelle. L’existence d’un point de vue narratif et réflexif est sans cesse affirmée, qui contredit toute prétention à la factualité comme, à l’inverse, tout abandon à l’empathie. Il s’incarne par exemple dans la figure très présente de l’ironie. Ce point de vue se caractérise essentiellement par son anachronisme – par rapport aux années relatées, bien sûr, mais aussi par rapport au présent de la narration –, anachronisme assumé qui crée la distance nécessaire à l’analyse:

Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n’adhère à ses prétentions, et se définit, en ce sens, comme inactuel ; mais précisément pour cette raison, précisément par cet écart et cet anachronisme, il est plus apte que les autres à percevoir et à saisir son temps.

Il sous-tend les jugements divers (ironie, dénonciation, compréhension, adhésion, etc.) qui parsèment le récit et qui concernent tant les années passées à Giesland que l’actualité la plus récente. Par cette position d’énonciation, Paysage flamand avec nonnes s’inscrit dans le sillage des œuvres précédentes, poétiques et dramatiques, de Liliane Wouters : elle en a l’esprit et la tonalité.

L’anachronisme assumé et même revendiqué, l’indifférence aux modes et aux classifications en vigueur ne tiennent en effet pas au temps qui passe ; ils sont bien plutôt la signature de l’auteur, et ce dès son entrée en poésie, comme le constatait Roger Bodart préfaçant son premier recueil :

Il y a deux ans, je reçus des poèmes d’une jeune fille qui me frappèrent immédiatement par l’ampleur de l’inspiration et la fermeté du ton. On sentait bien que leur auteur ignorait à peu près tout de la littérature d’aujourd’hui. Sa valeur venait de là : elle ne devait rien qu’à elle-même.

[…]

"[...] Liliane Wouters ne nous avait jamais encore livré un texte en prose de cette dimension, mais nous la reconnaissons d’emblée dans l’indépendance, la fermeté, la concision du ton, la justesse du regard, la précision du trait. un mélange de finesse et de robustesse, de tendresse pudique et d’ironie. [...]"

Francine Ghysen, Le Carnet et les instants, numéro 178

Auteur
Liliane Wouters
Liliane Wouters est née à Ixelles en 1930. Elle a voué sa vie à la poésie, sa « forme d’élection », a traduit plusieurs poètes flamands, a composé d’importantes anthologies. Elle s’est également illustrée comme dramaturge. Elle... lire la suite
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