Mes Villes | Espace Nord

Mes Villes

Par Guy Vaes
Postafce de Bart Vonck
Édition 2013
Genre Essais et autres genres
ISBN 9782930646572
N° Espace Nord 320
Pages 176
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,00 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Toute ville découverte par intime nécessité est un jeu de tarots, un roman d’aventures, un miroir, un labyrinthe qui devrait être brisé, une écriture en marche. Tel ce « Londres ou le labyrinthe brisé », où Guy Vaes se découvre lui-même. Ce qui s’inscrit dans les canyons de brique de Rotherhithe ou dans les spires de coquillage du musée de Soane, c’est la quête d’un promeneur en route vers son « agonie créatrice » qui entraîne ses lecteurs dans le dédale d’un homme séparé de son vrai lieu natal. « Singapour », second volet de ce diptyque, approfondit l’initiation londonienne grâce au kaléidoscope torride du Sud-Est asiatique. Ici s’expriment, avec véhémence, sur les quais du vieux port de cabotage, sous les lampions de Bugis Street, le quartier des travestis, les fantasmes du désir et de l’angoisse.

Je vis un labyrinthe brisé, c’était Londres.
J.L. Borges

Bien avant que je m’y sois rendu, Londres couvait dans chaque lieu où me conduisaient mes loisirs et mes occupations. À l’exemple des tavelures que l’humidité fait sourdre d’un mur, il arrivait que la perspective de Ludgate – alors que j’étais assis à la terrasse d’un café d’Anvers – crevât tout à coup les façades usées par mon regard. Elle ne différait en rien de la gravure de Doré qu’on voit dans l’ouvrage de Blanchard Jerrold sur Londres. Plus encombrée qu’une gorge alpestre enserrant les cohortes d’Annibal, que ne charriait-elle pas? Une flottille de radeaux à bancs – impériales à gibus qu’entoure l’ondulation des fouets de conducteurs –, des cabs où l’on pouvait se croire en bathyscaphe, un corbillard dont l’austère occupant était plus secoué que de son vivant, des maraîchers traînant le butin dérobé aux branches de septembre; puis un troupeau de moutons gros de gilets tièdes et de tapisseries à sujets mythologiques, une foule de commis portant des plateaux sur leur tête et des femmes – des femmes profondément reléguées sous leurs falbalas et dont les cuisses n’existaient que par ouï-dire. Et, à hauteur de maison, un chemin de fer lourdement aérien, striait de wagons (la gravure de Doré est si précise qu’on les entend) un pêle- mêle de clochetons, de flèches et de bulbes, tandis que, tel le sceau d’une lettre de jadis, Saint-Paul s’efforce de rallier à soi tant de voies – et une fumée moins rassurante que celle des ostensoirs l’enfonce un peu plus chaque jour dans l’épaisseur des âges.

Mais je suspectais Londres de m’envahir par des chemins plus détournés encore. Ce pressentiment acquit bientôt le poids d’une certitude. L’émotion que j’éprouvais à surprendre son nom, ne révélait-elle pas une influence souterraine, continue ? C’eût été surestimer les pouvoirs de la littérature que de la croire capable de mettre en vous cette faim de gens et de rues; d’autant plus que je n’éprouvais nulle peine à tempérer mes illusions sur la sociabilité des Anglais et le style de leurs habitations. Je n’espérais donc rien de la beauté de Londres, mais plutôt du dépaysement qui annonce qu’on n’était pas chez soi au pays natal. Quant au fait d’être averti de ces défauts et de les admettre à part soi (nie- t-on un climat détestable, une laideur que la photo ne peut dissimuler, une réserve compassée dont il existe trop d’exemples ?) j’y voyais la garantie que mon désir ne se parait d’aucun exotisme; mieux: il ne pouvait s’agir d’une fringale d’évasion, mais du retour à un lieu qui ne s’embarrassait ni de lagunes ni de palais à la volée. Aussi l’obstination de ma ferveur m’incitait-elle à croire que Londres par ses appels m’avait davantage travaillé au cours de moments d’inattention que lors de rêveries éveillées. Comme les slogans que la publicité glisse entre deux images d’un film anodin, et qui, l’espace d’un centième de seconde, impressionnent la rétine mais non l’esprit. Le subconscient renouvelle alors le rôle du cheval de Troie.

Je m’étais promis de n’aller à Londres que si l’occasion s’offrait d’y vivre au moins trois mois. Plutôt que le travail, la chance devrait m’en procurer les moyens, car mon aversion pour le travail est si puissante qu’elle gâte jusqu’aux plaisirs qu’il peut me procurer. C’est ainsi qu’un délai de dix-sept ans – je situe les premiers appels à l’époque de l’adolescence – me valut des réminiscences de Londres avant de m’y trouver.

À l’origine, il s’agissait d’impressions très brèves et qui me venaient – on s’en doutera – durant des vacances brèves, également. Agenouillé près d’une rivière, je retirais brusquement la main de l’eau, me rappelant une lettre de Verlaine à Rimbaud où la Tamise est comparée à un goguenot qui déborde. À ce geste, qui appréhendait Londres avec plus de vérité que de romantisme, un regret succéda. J’étais dans la province de Luxembourg. Des coteaux pour convalescents domestiquaient la hau- teur ; une truite fustigea le ras de l’air ; des gazons rassurants niaient une capitale hérissée de pointes comme un oursin.

Des années plus tard, je descendais l’escalier d’un hôtel autrichien. Boiseries couleur de tabac blond, tables solides pour appétits frustes, la salle à manger se consumait sous des facettes de diamant. Le matin chauffait à blanc les fenêtres ; il avait dû répandre cette neige comme l’aéronaute son lest afin de se détacher de la nuit. Toutes les promenades de la journée se présentaient là, saisies dans l’étourdissante clarté de cette nue effondrée, crissante sous les doigts et montant jusqu’aux genoux ; toutes les escalades, les pauses à mi-chemin, les rencontres et les rires s’y trouvaient bloqués : images d’un proche ave- nir dans une boule de cristal.

[…]

POSTFACE
de Bart Vonck

Le promeneur visionnaire


À Lydie, l’Anversoise qui a révélé Londres

En 1954, Guy Vaes rêve de séjourner, pour un temps indéfini et sans le moindre souci matériel, à Londres. Il est alors l’auteur de quelques textes, dont la nouvelle L’homme qui jouait les blues (publiée à Paris dans la revue Les Essais, en mai 1949), suivie d’un recueil de poèmes Ce qui m’ap partient (1952, Orion, Anvers). Notons aussi qu’il n’hésite pas à détruire les textes qui ne lui plaisent plus, une pratique qu’il maintiendra jusqu’à la fin de sa vie et qui témoigne incontestablement d’un désir d’authenticité. Mais, plus que tout, dans cette époque, il écrit, parfois assez péniblement, son premier grand roman, Octobre long dimanche, qui verra le jour en 1956 chez Plon et que Julio Cortázar saluera dans une lettre à lui adressée: «pendant des heures j’ai été Laurent Carteras, et j’ai eu l’émotion et même la frayeur de découvrir en vous un écrivain d’une race qui pour moi appartient à la race des vrais rois. » Éloge renforcé par celui de Pascal Pia : « ... Guy Vaes conduit fort loin sa quête personnelle. Sa phrase, elle-même, précise, minutieuse, fouille les consciences comme un scalpel. Le décor auquel Anvers a prêté ses brumes, ses places, la respiration de sa mer, donne à ce roman d’aliénation une vérité parfois hallucinante. »

Le mystère Guy Vaes

Maints critiques ont essayé de définir « la façon Guy Vaes ». On a parlé de «réalisme magique», voire même de «réalisme mythique », mais ces termes ne rendent pas compte, à mon avis, de l’originalité, tant littéraire que philosophique de l’auteur anversois. Je préfère de loin ce « roman d’aliénation» de Pia, expression suffisamment générale et mystérieuse à la fois pour laisser place à des interprétations qui respectent la nature intime de chaque œuvre. De plus, ce terme renvoie à un mot que Guy Vaes lui-même a avancé et analysé comme étant une notion-clé de sa vision du monde et de la concrétisation artistique de celui-ci, à savoir l’adjectif allemand unheimlich, intraduisible en français, sinon par l’approximatif «irréductible étrangeté», un terme qu’il utilise.

De ce contexte unheimlich surgit un regard unique, en ce qu’il développe à la fois une approche panoramique (le tout est une vue unique) ou une miniaturisation qui fait que le tout s’intègre dans une «granitique compacité», une alliance de mots qui apparaît dans plusieurs œuvres de Guy Vaes. Le regard peut être stable, voire immobile (bien qu’il s’agisse toujours du regard d’un marcheur, d’un promeneur), mais il exclut passé et futur pour jaillir d’une pierre orageuse qu’est le présent «imagé». Mais cette vision si particulière est-elle aussi à l’œuvre dans «Londres ou le labyrinthe brisé»? Pour répondre à cette question, j’ai voulu explorer la « nébuleuse » dont Londres est l’étoile principale. Et je me suis demandé pourquoi cette ville occupe une place aussi importante dans l’œuvre.

Certes, dans Octobre long dimanche, comme plus tard dans L’Envers (1983, Prix Rossel) ou dans L’Usurpateur (1994), il s’agit bien d’une mystérieuse «aliénation». «On poursuit un but caché que personne ne devine et qu’on ne sait pas soi-même.» Cette phrase de Jouhandeau, mise en exergue du dernier roman inachevé de Guy Vaes, illustre le terme d’«aliénation» mais ne l’explique nullement. Déjà dans Octobre long dimanche (qui a pour cadre implicite Anvers), se lit l’impossibilité de coïncider avec soi-même, avec l’autre, avec l’instant. La simultanéité et l’ubiquité sont impossibles dans l’écoulement du temps en général. L’être humain est banni de l’énigme qui le constitue. Les mots ne coïncident jamais avec la réalité. Toujours subsiste un noyau réfractaire, unheimlich, une étrangeté inquiétante. Tel est le fondement de l’« aliénation ».

Mais ces œuvres, il faut le souligner, se veulent des romans. Quand Guy Vaes, deux mois environ avant son décès, m’a donné une copie de son dernier roman inachevé et sans titre, il a tenu à me dire: «Je ne trouve pas la solution, et je ne veux nullement inventer.» La «solution» du texte ne dépend donc pas d’une «invention» (ou d’une «résolution») plaquée de l’extérieur, elle est à trouver dans l’écriture même (elle en est la conséquence naturelle), tout comme la sortie d’un labyrinthe se trouve dans le labyrinthe même. D’où le terme de labyrinthe «brisé» pour caractériser l’essai de Guy Vaes sur Londres. Londres, ou la sortie du labyrinthe, Londres ou l’accès à une écriture qui libère...

L’intérêt offert par Londres, en effet, est que cette ville se révélera, pour Guy Vaes, le sommet de l’«aliénation», de l’unheimlich, de ce qui résiste aux mots, et la porte de sortie hors du terrain miné de l’écriture «romanesque». Londres changera l’écriture de Guy Vaes. Londres arrachera l’écrivain à son impasse, Londres va briser le labyrinthe en offrant à l’écrivain-voyageur le quotidien – un quotidien étrange, certes, et bien différent de celui de sa ville natale d’Anvers – grâce auquel il n’est plus obligé d’inventer.

[…]

"[...] Une œuvre exigeante, et qui se mérite, d’un écrivain pour qui l’image mythique (mystique ?) et primordiale du labyrinthe incarnée par ses « villes natales » pouvait représenter à la fois l’essence, l’énigme et la clé de l’existence. Fondement, pour lui impératif, du droit à l’écriture. [...]"

Ghislain Cotton, Le Carnet et les instants, numéro 178

Auteur
Guy Vaes
Guy Vaes (1927-2012) est né à Anvers. Sa fascination du site urbain colore déjà Octobre long dimanche, son premier roman (1956). En 1983, Guy Vaes a reçu le Prix Rossel pour L’Envers. On lui doit cinq romans, plusieurs essais, un album de... lire la suite
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