Thérèse Monique | Espace Nord

Thérèse Monique

Par Camille Lemonnier
Postface de Paul Aron
Édition 2013
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646558
N° Espace Nord 318
Pages 304
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  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 5,99 €

Stéphane, étudiant en droit à Louvain, cherche à échapper à l’ennui de la vie de province. Il rencontre Thérèse Monique, une belle jeune femme condamnée à rester célibataire par sa fréquentation d’un jeune Allemand qui l’a délaissée. Elle incarne ses rêves d’un amour pur et chaste, qui contraste bientôt avec les voluptés que lui offre la comédienne Nini. Pris entre ces deux figures féminines opposées, le narrateur raconte son initiation à l’amour, entre ville et nature, plaisir des sens et découverte de l’intériorité. Lemonnier révèle ici toute l’entendue de sa palette d’écrivain ; il décrit avec brio une kermesse à Louvain, les paysages de l’Ardenne autant que l’atmosphère d’une ville morte.

La famille de mon père habitait Louvain ; il y avait fait ses études; ce n’est qu’après son mariage qu’il s’était établi à Bruxelles.

L’Université jouissait encore d’un renom, en Europe ; il rêvait pour moi les dignités de la magistrature; il m’envoya suivre à l’Alma Mater les cours de droit. J’avais vingt ans.

Je connaissais peu mes cousins. La province est casanière: on les voyait rarement chez nous et les affaires retenaient mon père trop impérieusement pour lui permettre d’aller les voir chez eux. Seul, le cousin Napoléon Crepels, dont le prénom, dans l’intimité, s’abrégeait en Nap, dérogeait à la règle. C’était un homme excellent et cordial, sous une apparence militaire, très brusque. Il avait servi dans l’armée, avec le grade de capitaine, et il y avait dix ans qu’il avait pris sa retraite. Il venait régulièrement passer douze heures à Bruxelles, tous les ans, lors des fêtes nationales, en septembre.

Ce fut lui, naturellement, qui reçut ma première visite. Il me donna des conseils paternels et m’offrit de me présenter à la famille : c’était le désir formel de mon père.

Mais par où commencer? Il y eut un conciliabule auquel assista ma cousine Cornélie, la femme du capitaine. À la fin on tomba d’accord sur l’itinéraire. Ils me mèneraient d’abord chez leurs parents les plus proches, les Crepels et les Craps. Les autres viendraient après.

Ces Crepels, cousins germains du capitaine, formaient un groupe fraternel composé de deux filles et d’un garçon. Les deux filles avaient coiffé sainte Catherine; le garçon était marié.

Il avait été tanneur, autrefois; mais il avait cédé les affaires, moyennant bon prix, à Joséphin, son aîné, et seul avec sa femme et une domestique, il habitait une maison délabrée, dans une constante lésine.

Le Vieux, comme on l’appelait pour le distinguer des jeunes, vint nous ouvrir lui-même. Il se mit d’abord en travers de la porte, effrayé à la vue de tant de monde, – nous étions trois, – puis se recula en nous regardant de côté, troublé. Et tout à coup, une maigre personne, doucereuse et sèche, descendit l’escalier, s’immobilisa derrière lui, toute petite dans l’énorme vestibule. C’était la cousine. Le capitaine me présenta à tous deux.

– Ah! fit-elle.
– Qui est-ce, Gudule? demanda le cousin, qui n’avait pas compris la présentation et me regardait avec défiance. Il était sourd.
– C’est le cousin.
– Ah! ah! c’est le cousin! Il est bien bon d’être venu. Quel est le nom du cousin, Gudule ?
– Quel est le nom du cousin ? demanda-t-elle à ma cousine Cornélie.
– Stéphane, criai-je dans l’oreille du bonhomme, avec force.
– Stéphane! ah! je me souviens. Vous étiez petit comme ça. Eh! eh!... Vraiment, vous êtes le cousin Stéphane !
Et le vieux couple se frottait les mains, regardant à terre, debout.
– Vous connaissez maintenant la maison. Nous allons bien, Dieu merci; oui, pas mal. Eh! eh! je ne l’aurais jamais reconnu. Et vous, Gudule?
– Jamais...
Et se tournant vers moi avec hésitation, elle me demanda si j’étais en ville pour longtemps.
– Pour quatre ou cinq ans, répondis-je ; le temps de faire mon droit.
– Pour quatre ans ! exclama-t-elle en levant les mains au ciel, inexprimablement anxieuse.
Mais elle se reprit de suite et ajouta :
– Quatre ans sont vite passés.
– Combien dit-il ? demanda le cousin, l’oreille ramassée dans sa main et le cou tendu.
– Quatre ans! cria-t-elle.
– Quatre... ans! Et il ajouta:
– C’est dommage que je sois sourd : vous viendriez nous voir de temps en temps.
– Les vieilles gens, ça n’est pas amusant, reprit avec empressement sa femme. Nous ne voyons personne. Nous sommes toujours malades.
J’étais abasourdi ; cette froideur m’assommait comme un maillet et, perdant contenance:
– Ne retenons pas plus longtemps les cousins, dis-je au capitaine. Nous les gênons.
– Nous gêner! exclama la vieille, un filet de sang à la peau... Mais non... Seulement, nous étions occupés,
oui, très occupés. Mais pour quelques minutes, on ne nous gêne pas. Oh, non!

[…]

POSTFACE
de Paul Aron

En 1903, Camille Lemonnier écrivit pour son ami Edmond Picard quelques notes sur ses livres, dont Picard fit la matière des quatre conférences littéraires qu’il donna au Théâtre du Parc. Il y commente la plupart de ses livres de manière détaillée, à l’exception du Mâle, qu’il juge sans doute trop connu par son correspondant. Curieusement, Thérèse Monique n’a droit qu’à une seule ligne, purement factuelle : « Thérèse Monique, chez Charpentier, en 1882 ». Jamais réédité depuis cette date, contrairement à la plupart de ses textes, jamais traduit non plus, ce petit roman semble avoir été oublié par son auteur autant que par la critique ; il est présenté comme une sorte d’œuvre de jeunesse publiée un peu par hasard. Pourtant, comme on va essayer de le montrer, il n’est pas sans valeur et mérite mieux que cet oubli.

Le dolce stil nuovo

Au tout début du xive siècle, dans le 24e chant du Purgatoire, Dante invente l’expression «dolce stil nuovo» pour désigner un genre littéraire raffiné, qui chante l’amour et la femme en métaphores subtiles. Le poète y a vocation de contempler un être aimé qui spiritualisera son amour pour le conduire vers Dieu. Ce sera une des sources essentielles du style courtois, qui se répandra ensuite dans toute l’Europe. Dans la préface de Léon Cladel, comme dans la critique de la revue L’Art moderne, sans nul doute l’une et l’autre inspirées directement par Lemonnier, Thérèse Monique est loué en référence à cette esthétique courtoise. L’un signale qu’il s’agit d’un « livre exquis et pénétré de tendresse », une histoire « discrète et vraiment délicate», l’autre que «Le style [...] dans sa simplicité, est plein d’entraînement, de pénétration et de charme.» Cette histoire «écrite avec la tendresse de mes vingt ans» est par ailleurs dédicacée, en termes choisis, à Alphonse Daudet, « le poète de la grâce émouvante et subtile». Tant d’insistance fait naître la suspicion. Le propos serait-il plus stratégique que spontané? Il suggère en tout cas un positionnement dans le débat littéraire de l’époque.

En 1882, Lemonnier a trente-huit ans, et une œuvre déjà considérable à son actif. Il a écrit des Salons de peinture, une relation de première main des combats franco-prussiens de 1870 (Sedan, 1871), des contes et récits qui l’ont fait connaître en France comme en Belgique. Il a animé une série de revues artistiques et littéraires qui l’ont conduit à afficher ses préférences pour un art réaliste, voire naturaliste. Un Mâle, en 1881, Le Mort l’année suivante, L’Hystérique en 1885 et surtout Happe-chair en 1886 le rangeront dans le camp du naturalisme littéraire dont il est désormais le porte-drapeau dans son pays. Sous la conduite énergique de Zola, ce mouvement s’est imposé dans le monde littéraire. Mais il continue de susciter des réactions à la mesure des audaces dont il témoigne. Malgré de nombreuses candidatures, Zola n’accédera jamais à l’Académie française. Pour ses détracteurs, ses romans sont vulgaires, ils mettent en scène des personnages populaires, des ouvriers, des paysans, de petits bourgeois, et des émotions puissantes, qui ne sont pas de bon ton. Son succès va jusqu’à gêner ses partisans, qui ont quelque peine à se faire reconnaître dans l’ombre d’un auteur qui publie avec la régularité de métronome qu’illustre sa devise: «Nulla dies sine linea». En août 1885, cinq jeunes écrivains proches d’Edmond de Goncourt dénoncent publi- quement les «excès» et le mercantilisme du romancier.

Pour Lemonnier, il s’agit donc d’exister malgré Zola, tout en ne reniant pas l’esthétique à laquelle il doit sa notoriété. L’argumentaire lui est fourni par Max Waller, le jeune directeur de La Jeune Belgique, qui caractérise son écriture en termes soigneusement choisis. Pour lui, il faut rattacher Lemonnier à l’école « des naturalistes-parnassiens dont font partie Léon Cladel, Jean Richepin, et peut-être Barbey d’Aurevilly, c’est-à-dire de ces écrivains vrais, mais épris de la ligne, statuaires du style, ciseleurs de la phrase, et parfois dévoyés de cette vérité qu’ils cherchent par leur trop grande préoccupation de la forme lapidaire. S’il y a un reproche à faire au naturalisme moderne, c’est précisément ce manque d’émotion auquel un seul de ses disciples est arrivé, tout en laissant intacte la formule expérimentale [...] Le style de l’auteur s’y ressent aussi du sujet qu’il traite ; dans ses Contes, Lemonnier se fait bourgeois avec les bourgeois, il y prend un ton bonhomme tout à fait en dehors de son tempérament raffiné, une manière simple qui est le suprême de l’art. » Tel est exactement le programme auquel souscrit Thérèse Monique. La publication de ce « roman de jeunesse » est ainsi destinée à rappeler que Lemonnier dispose d’une palette plus riche que celle d’un simple imitateur de Zola, qu’il sait adapter son écriture aux sujets traités, que les genres raffinés ne lui font pas obstacle et, en définitive, qu’il peut, en tant qu’écrivain indépendant, correspondre d’égal à égal avec plusieurs maîtres, d’obédiences esthétiques aussi différentes que Barbey d’Aurevilly, Alphonse Daudet ou Léon Cladel. On verra toutefois que ce programme est plus le fait du paratexte que du récit lui-même dont plusieurs traits relèvent pleinement du canon naturaliste.

[…]

"[...]Dans la postface, Paul Aron expose avec brio comment cette éducation sentimentale, à la fois roman naturaliste, roman de la grisette et roman célibataire tel qu’en proposa la fin du XIXe siècle, marque une transition entre le réalisme si particulier de Zola à travers Nana et Thérèse Raquin et le symbolisme de Rodenbach dans Bruges-la-Morte. On lira cette œuvre de notre histoire littéraire avec intérêt, mais aussi avec passion pour qui aime une écriture qui permet de retrouver un français châtié, aux formes originales, marquées par la patine savoureuse du temps.[...]"

Michel Torrekens, Le Carnet et les instants, numéro 178

Auteur
Camille Lemonnier
L'ampleur de son œuvre (plus de 70 volumes) et son inlassable activité de critique d'art (L'École belge de peinture, 1906), font assurément de Camille Lemonnier une des figures-clés de l'histoire culturelle belge. Tour à tour conspué et... lire la suite
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