L'Abécédaire des temps (post)modernes / Venise | Espace Nord

L'Abécédaire des temps (post)modernes / Venise

Par Paul Pourveur
Postface de Elisabeth Castadot
Édition 2013
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782930646541
N° Espace Nord 322
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

« Qu’est-ce qui nous tient encore ensemble ? Un rêve ? Une danse ? Une lumière bleue ? Du sang ? Une zone de turbulence ? Une lettre ? »

Trois femmes, trois couples se cherchent dans un environnement où l’incertitude a pris le pas sur la tradition. Leurs parcours traversent les vingt-six séquences d’un Abécédaire allant de « Avatar » à « Zetétique ». En contrepoint de L’Abécédaire, Venise offre un propos de femme qui explore son corps pour répondre à cette question insistante : être ou ne pas être Marilyn Monroe ?

Deux textes surprenants, qui bousculent les cadres de l’écriture théâtrale pour serrer au plus près la complexité du monde contemporain.

A

A comme dans Avatar

Je rêve que je me promène dans une langue morte. Je suppose que c’est une langue morte. (Ça ressemble à une langue morte.)
Je me promène parmi un nombre vertigineux de lettres éteintes. À chaque pas que je fais, une fine poussière de phonèmes virevolte en un tourbillon. J’exécute quelques pas de danse afin de modeler le tourbillon, mais la fine poussière de phonèmes n’a clairement pas envie de suivre mes arabesques.
Tellement étrange.
Il est clair qu’ici la parole n’a plus droit de vie.
C’est donc votre désir ? Que je ne prenne pas la parole ? Suis-je à présent emprisonnée ou au contraire libérée ? Je tiens quand même à prononcer quelques paroles à haute voix : « Nonobstant (j’aime bien la sonorité de ce mot) nonobstant votre dé...», mais à peine ai-je prononcé quelques mots qu’ils se désintègrent et les lettres tombent dans un grand fracas sur le sol, parmi les autres lettres mortes.
Je ne fais plus partie de la «chaîne linguistique».

Je me réveille
dans des draps de satin.
Ma joue est brûlante
sur l’oreiller bouillant
d’un grand lit froid
dans une chambre chaleureuse
d’une maison ravissante
dans une grande ville brumeuse
d’un tout petit pays bienveillant.
Je me retourne dans mon lit.
L’autre joue sur l’oreiller
toujours aussi bouillant.
Un oreiller plein de monstres microscopiques. Des milliards d’Acariens
qui mangent mes pellicules
petits fragments de peau.
Je fais partie de la chaîne alimentaire.

De ton lit
tu regardes la chambre
balayée par des rais de lumière bleue
tu mesures l’espace
tu te souviens d’une danse
tu te lèves
tu essaies de reproduire la danse
tu te cognes le genou
tu saignes.
Tu essuies le sang qui coule sur ton genou avec un essuie bleu.
Tu vas dans la cuisine
d’une maison ravissante
dans une grande ville brumeuse
d’un tout petit pays bienveillant.
Radio. Percolateur. Assiette. Couteau. Pain. Beurre.
Fromage. Confiture.
Pendant que tu regardes couler le café, tu te dis :
hier, j’étais d’un romantisme exacerbé,
aujourd’hui, je veux me guérir de
ce romantisme avec la maladie incurable
du réalisme exaspérant
et tout est bien qui finit bien,
et qui sait,
réveiller les mots.
«Assomptionner» à outrance.

Elle va dans la salle de bains, d’une maison ravissante
dans une grande ville brumeuse d’un tout petit pays bienveillant. Elle se regarde nue dans le miroir Et elle se trouve bien jolie.
Un visage aux traits fins.
Des seins parfaits. Puissance C.
Un ventre doux.
De longues jambes.
Elle se trouve une «super hot female». Et pendant qu’elle prend sa douche, que les gouttes d’eau ruissellent
sur son corps magnifique
elle pense à un «il»
qui aimerait provoquer des tempêtes
(dans un verre d’eau)

[…]

POSTFACE
de Elisabeth Castadot

À la recherche d’un ailleurs, d’un temps,
d’une connexité : Paul Pourveur de Venise à
L’Abécédaire des temps (post)modernes

Ancrages artistiques et culturels hétérogènes :
de l’audiovisuel au théâtre, du néerlandais au français

La carrière artistique de Paul Pourveur ne s’est pas tout de suite dirigée vers le théâtre. Après des études en montage et montage à Bruxelles, complétées par des ateliers d’écriture scénaristique à Los Angeles, il participe à des projets pour la chaîne de télévision publique belge néerlandophone (BRT). Le théâtre lui apparaît alors comme un genre obsolète, inadapté pour exprimer la réalité occidentale contemporaine. Grâce à l’insistance du metteur en scène Lucas Vandervost, qu’il rencontre sur un tournage, il assiste à des spectacles qui subvertissent les cadres habituels du genre. Il découvre que la scène peut se libérer de l’imitation conventionnelle d’actions et de dialogues relatant une intrigue continue. Depuis, les textes qu’il écrit sur commande pour divers metteurs en scène néerlandophones ou francophones portent la trace de sa formation de monteur et de sa pratique de scénariste. Ils s’inscrivent aussi dans une perspective de rénovation théâtrale et de recherche expérimentale commune à plusieurs compagnies ou artistes contemporains qui se revendiquent de Bertolt Brecht ou de Heiner Müller.

Les débuts de Paul Pourveur en tant qu’auteur correspondent à l’émergence de la «nouvelle vague flamande», constituée par de nombreux jeunes acteurs, metteurs en scène et performeurs. Parmi ceux-ci, l’on trouve les noms de Guy Cassiers, Jan Fabre ou Anne Teresa de Keersmaeker, qui deviendront par la suite de grandes références de la création artistique contemporaine. Sa première collaboration avec le metteur en scène Lucas Vandervost et la compagnie anversoise De Witte Kraai – qui deviendra plus tard De Tijd – aboutit à une adaptation scénique de poèmes de Fernando Pessoa. Ce spectacle, présenté en 1986, s’intitule De tirannie der hulpverlening [La tyrannie de la charité] – un titre qui reflète déjà l’affection de Paul Pourveur pour les paradoxes ainsi que pour la subversion des tabous et des consensus «politiquement corrects». Le principe de l’écriture à partir d’autres textes demeurera également une particularité de son œuvre, dans son versant néerlandophone comme dans ses pièces en français.

De 1985 à 1989, Pourveur répond aux commandes de différents metteurs en scène néerlandophones : il écrit plusieurs pièces librement inspirées de grands textes de la littérature narrative et poétique, ou d’essais scientifiques, mais jamais de la littérature théâtrale. Il s’agit de rénover le genre dramatique en y incorporant des références et des modalités tout à fait extrinsèques. C’est la raison pour laquelle on trouvait par exemple à la fin de la première édition de Venise une bibliographie mentionnant les ouvrages scientifiques et théoriques qui ont servi d’appui et de source de réflexion pour l’écriture.

Auteur bilingue, Pourveur ne reste pas inconnu des milieux théâtraux belges francophones. Ses parents, originaires de Wallonie et francophones, s’étaient installés à Anvers pour des raisons professionnelles. Ils ont choisi de scolariser leurs enfants en néerlandais. Pourveur a donc connu le partage entre le français, langue du foyer, et le néerlandais, langue de l’école et de l’espace public. Il reste marqué par cette séparation puisqu’il constate avec ironie : « En Flandre je suis considéré comme le francophone écrivant en flamand, et à Bruxelles comme le Flamand qui écrit en français». En 1989, la metteuse en scène francophone Hélène Gailly lui commande un texte pour son projet de spectacle sur la problématique de l’apartheid: ce sera Oum’loungou, L’homme blanc, sa première œuvre écrite en français présentée au public. Hélène Gailly a par ailleurs vu et apprécié Congo, une pièce en néerlandais composée de deux textes. Le premier, intitulé Un roman, raconte la quête d’un groupe d’hommes pour retrouver une femme; le deuxième est titré Un essai et consiste en un monologue féminin de méditation sur le corps, la génétique et l’anthropologie. Cette partie correspond au texte de Venise (un essai), qu’Hélène Gailly présente début 1992 à Bruxelles.

[…]

Auteur
Paul Pourveur
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