Baigneuse nue sur un rocher | Espace Nord

Baigneuse nue sur un rocher

Par Armel Job
Édition 2013
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646534
N° Espace Nord 202
Pages 304
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Rocafrène, 1957. Un village semblable aux autres : un curé, un charcutier, des artisans. Mais il abrite aussi un artiste peintre, José Cohen, venu s’y réfugier sous l’Occupation. Et une très jolie personne : Thérèse, la fille du charcutier. Le peintre a convaincu la belle Thérèse de poser nue au bord de la rivière. Le tableau est demeuré secret jusqu’à ce qu’un article du journal local en dévoile l’existence. Le village s’enflamme. José Cohen est retrouvé mort. Les activités troubles de chacun des protagonistes durant la guerre se révèlent insidieusement.

« Votre papa n’est pas là, Thérèse ?

– Ah non, monsieur José. Il est parti tuer.

– Tuer ? On m’avait dit qu’il ne voulait plus tuer, qu’il avait arrêté.

– Ben oui ! Mais vous savez comment les affaires vont. C’est des habitués qui lui demandent et il n’a pas le cœur de refuser. Un client, c’est un client. Moi, je dis qu’il devrait rester tranquille maintenant, surtout avec son mauvais bras. Il a des rhumatismes à toutes les pliures. Ça l’empêche même de dormir. Et des jours comme aujourd’hui, qu’il a deux rudes gaillards à arranger, c’est infernal. Il ne se sent plus. Faut que je l’aide à enlever sa veste et son tricot de corps.

– Évidemment, y a pas beaucoup de jeunes pour reprendre ce métier-là.

– C’est spécial, on le sait bien. Vous auriez voulu lui parler ?

– Oui. Ou à votre maman, sinon.

– Elle est dans son fauteuil, à la cuisine. Elle s’apprêtait à prendre son petit goûter.

– Dans ce cas, je ne voudrais pas la déranger.

– Y a pas de dérangement. Elle aime bien causer. Elle est toujours toute seule. Dans son état... C’est pas pour tuer, tout de même ?

– Non, non. C’est rapport à vous, Thérèse.

– Rapport à moi ?

– Oui, oui, rapport à vous. Même que sans vous, pour ce que je voudrais leur demander, ça ne servirait à rien que vos parents soient d’accord. »

Là-dessus, José adresse un clin d’œil à Thérèse. Un peu de rose lui monte sous les yeux qu’elle a du même bleu que les faïences de Delft alignées sur le comptoir, toutes remplies de saindoux, de hure, de pâtés. Pour le reste, sa peau fine et blanche qu’affleurent les stries de quelques veines s’accorde avec le marbre dont la pièce est recouverte du sol jusqu’à hauteur d’homme. Elle a de superbes cheveux, bouclés et d’un noir de jais, une curiosité quand on a la prunelle si claire. Cette crinière vive, retenue par un bandeau rouge, s’agite au rythme de sa démarche légère, tandis qu’elle passe du comptoir à la porte en bois verni qui ferme la chambre froide. Dans la vallée entière et jusqu’à Liège, il n’y a pas plus belle fille que Thérèse, c’est sûr.

C’est pour elle que José a adopté un régime de carnivore, pas très raisonnable pour un homme de soixante ans déjà. Depuis bientôt six mois, deux fois par semaine, il franchit l’entrée, hume les effluves d’eau de Javel du vestibule et pénètre dans la boutique à gauche, déclenchant par la même occasion la sonnette dont le tintement bringuebale dans le corridor. Un moment d’attente, puis on vient. Rarement, c’est le père, Léopold, dont les galoches raclent le carrelage et qui essuie sur sa blouse ses gros doigts tachés de sang. Plus rarement encore, c’est la patronne qu’annoncent le choc mat des béquilles et le traînement des pantoufles. Dans ces cas-là, José est tenté de déguerpir, mais il doit bien attendre. Le moteur de sa deux-chevaux le trahirait. Il demande une babiole pour le principe, sans davantage desserrer les dents.

Heureusement, le plus souvent, c’est Thérèse qui apparaît. Avec elle, il n’en finit pas de garnir son cabas des multiples spécialités contenues dans les pots de faïence ou cachées dans les flancs du comptoir. Tandis qu’en bavardant, Thérèse emballe précieusement chacune de ses menues pesées dans du papier sulfurisé, il se demande par quel mystère un ours aussi mal léché que Léopold, accouplé à un monstre comme la patronne, a bien pu produire une pareille beauté.

« Passez à la cuisine, monsieur José, je vais dire à mam que vous venez lui dire bonjour. »

José retraverse le vestibule, précédé par la sonnette, reprend une bouffée de Javel et entre à droite, dans la cuisine.

[…]

Auteur
Armel Job
Armel Job est né à Durbuy en 1948. Licencié-agrégé de philologie classique, il est directeur du collège de Bastogne et un auteur confirmé dont les romans ont été couronnés par de nombreux prix. Il a publié notamment, chez Robert... lire la suite
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