Le Nom de l’arbre | Espace Nord

Le Nom de l’arbre

Par Hubert Nyssen
Postface de Benoît Denis et Pascal Durand
Édition 2013
Première édition 1973
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646510
N° Espace Nord 316
Pages 320
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Louis Quien, en dialogue interrogatif avec les autres lui-même qui se sont comme enchâssés en lui depuis l’enfance, ne cesse pas de se refaire le récit de sa rencontre avec une jeune résistante sous l’Occupation, de leur amour vécu ou rêvé, de l’arrestation de la jeune femme et de sa disparition. Autour de cet événement traumatique, c’est de toute une lignée familiale et d’une trajectoire personnelle qu’il explore embranchements et bifurcations. Dans ce jeu de miroirs, méditation en acte sur les incertitudes du langage et de la mémoire, c’est pourtant une image étonnamment précise de la Belgique des années trente aux années soixante qui vient aussi se recomposer. Ce premier roman du futur fondateur des éditions Actes Sud est probablement son chef-d’œuvre.

D’abord elle s’était appelée Juliette. Puis je l’avais appelée Hélène. La difficulté de la nommer ou plus exactement de choisir un nom (un cri) qui la refléterait tout entière traduisait une autre difficulté, celle de rassembler mon personnage dispersé dans les jours successifs de notre rencontre. Je ne pouvais accéder à la réalité de Juliette, à la mienne, qu’à la condition d’admettre qu’elle était alternativement Juliette et Hélène ; et moi, en dépit d’un seul et même patronyme, un cortège, un désordre.

Peu importe le commencement. Il y avait un couple. La photographie avait été prise le jour du mariage, à la sortie de la maison communale ou de l’église ou peut-être sur le perron d’une maison bourgeoise. Mais à cette distance il était impossible de dire si le couple se trouvait ici ou là. Ce qui fut visible dans la nuit à la lueur de l’incendie, au moment où l’exécuteur, qui avait arraché le cadre et brisé le verre, exhibait l’agrandissement avant de le jeter au feu, je vais te le dire : d’abord la robe de la mariée puis, contrastant avec cette tulipe renversée, l’habit noir du conjoint émergeant d’une nacelle de fleurs.

Alors ces gens assemblés dans la nuit, ces sournois bourdonnant comme abeilles au moment du pillage, tous ou presque, soudain revirent la photographie de leur mariage, leur sourire navrant. Un jour ils s’étaient travestis, eux aussi. Même l’exécuteur, jadis manœuvre en veston de ville, couvrant d’une main encrée une autre main déjà rougie, avait tenu son rôle avec application. Regardant une photographie si semblable à la leur descendre vers le brasier où dansaient des chaises en forme de lyre et des meubles chantournés, sans doute en avaient-ils maintenant gros sur le cœur – la distance parcourue, la dérobade des mots – et certains, tu l’aurais parié, s’abandonnaient dans les violences de la vengeance populaire à une revanche inexprimable par d’autres voies.

Adrienne Quien aussi conservait une photographie de mariage mais ce n’était pas l’image d’un couple se dressant dans un lit de fleurs. Non. La photographie montrait une caste avec, à l’avant-plan, grand-père Quien, sa barbe ratissée, son feutre souple à la main, ministre inau- gurant des floralies. La mariée était à demi masquée par ce tyran infatué jusque dans la complaisance du sourire.

Si Adrienne Quien avait vu l’autre photographie descendre vers les flammes, elle n’eût pas manqué de rappeler qu’on lui avait en quelque sorte volé son mariage (c’était évidemment son mariage, on le remarquait puisque, à son tour, elle masquait Pierre Quien, le conjoint). Avec ses yeux gonflés et ses lèvres sans muscles, séparées par une fève d’ombre, elle affichait sans cesse sa malchance. Elle donnait aux gens l’impression de manger le malheur collectif et il entrait une espèce de gratitude dans la compassion qu’elle inspirait. Les découragés trouvaient en elle quelqu’un plus à plaindre qu’eux.

À l’entendre, les premières bombes larguées au littoral en mai quarante avaient été usinées avec soin dans la Ruhr pour détruire sa maison. Elle décrivait un chapelet d’explosifs, l’éventration de la digue et de l’avenue du Port, un éventail d’écume, de sable, de pavés, de briques et la maison frappée de plein fouet, dévastée, la sienne qui, servant de bouclier, avait préservé les autres de la destruction.

La sienne ? Mais c’était la maison du vieux Quien ! Et puis, si des vitres avaient volé en éclats, si des tuiles par le souffle avaient été dispersées comme piécettes, il n’y avait pas eu cette dévastation dont elle était convaincue. Je me souviens, oui, nous étions réfugiés dans la cave de la maison familiale (l’éventail, encore une invention). Il y eut un roulement de tambour, un déchirement, quelque chose qui me fit penser au crissement – mille fois amplifié – de la peau que les poissonniers du port arrachaient à l’anguille d’un coup sec ; je me souviens de la poussière surgissant par le soupirail, de l’indifférence de grand-père, de notre fuite parce que nous avions l’impression d’être gazés, de notre stupeur de trouver la maison presque intacte alors que nous nous attendions à émerger d’un amas de décombres comme si nous nous étions trouvés à Madrid ou à Barcelone quelques années plus tôt.

Fabrications d’une femme écartelée entre la complaisance et la mortification? Elle falsifiait et ce n’était pas toujours de bonne foi. Elle disait de son mari qu’il avait été mobilisé à deux reprises, puis porté disparu dans les premiers jours de l’offensive allemande, retrouvé, transféré mourant dans un camp de prisonniers. Elle laissait entendre qu’elle n’avait plus de nouvelles, sachant qu’une menace de mort susciterait plus d’intérêt qu’une morne absence. D’ailleurs son public préférait que le mari fût perdu ; elle le savait, la crédulité est friande d’allusions à des situations extrêmes. Et pourtant, pendant quatre ans, le prisonnier avait envoyé chaque mois une liste de livres qu’il te conseillait de lire. Quatre ans, des centaines de titres, des milliers de pages... Pierre Quien n’avait rien d’un mourant !

[…]

POSTFACE
de Benoît Denis et Pascal Durand
Université de Liège

Si Le nom de l’arbre est le premier roman publié par Hubert Nyssen, ce n’est certainement pas l’œuvre d’un débutant. Lorsque le roman paraît chez Grasset en 1973, son auteur se trouve à une croisée de chemins. Installé en Provence depuis 1969 après avoir vendu l’agence de publicité qu’il avait créée à Bruxelles en 1957, auteur déjà de plusieurs essais et de deux livres de poésie, fort d’une expérience en Belgique dans les domaines du théâtre, de l’animation culturelle et de la chronique littéraire, il n’a pas encore fondé les éditions Actes Sud, dont le rayonnement croissant, à partir de 1978, allait faire de lui l’une des figures les plus respectées du monde éditorial des années 1990-2000. Sous cet angle et à sa date, Le nom de l’arbre tient inséparablement d’une récapitulation et d’une seconde naissance: récapitulation de tout un passé, à la fois intime et collectif, et naissance d’un écrivain examinant, comme pour en prendre le contrôle, le lent et profond pro- cessus de sédimentation ayant décidé de son imaginaire.

Rien là pourtant d’une simple autobiographie romancée, ce péché de jeunesse de tant d’auteurs novices, avec les illusions et les maladresses que le genre entraîne. Ce premier roman présente à plusieurs égards, bien au contraire, les traits de la maturité. Cette maturité est d’abord celle de son auteur, qui approchait de la cinquantaine au moment de la publication et qu’une longue fréquentation de la chose littéraire, à partir des premières fascinations de l’enfance, avait doté d’un sens du langage résistant à la tentation des effets faciles. C’est également celle de l’instance narrative qui domine le roman – la voix d’un homme fait interrogeant l’adolescent qu’il a été –, et qui s’y penche moins sur le passé, pour le rendre à nouveau présent, qu’elle ne cherche à dialoguer avec ce qu’elle fut jadis, sans négliger l’épaisseur, plus encore que la distance, qu’un tel dialogue interpose en fait de représentations plus ou moins fictives. Cette maturité tient encore à la densité historique et politique d’une œuvre qui paraît à la fois très fortement en prise sur le contexte littéraire belge de l’époque et propre à mettre au jour certaines de ses apories, voire à combler quelques-uns de ses silences. Et pourtant ce roman de la remémoration est aussi le creuset de la plupart de ceux qui suivront sous la même signature.

Généalogie : les arborescences du récit

Une lecture rapide du Nom de l’arbre, lecture que sa méca nique narrative et le développement tout en spirale de ses thèmes et de ses scènes empêchent presque d’entrée de jeu, n’y verrait sans doute qu’un roman axé assez classiquement sur l’histoire en trois temps d’une rencontre, d’une perte et d’une quête: la rencontre intensément érotique de Juliette Lesquin, jeune enseignante à la chevelure flamboyante, aux côtés de qui et pour qui, à la fin de son adolescence, le héros narrateur s’est risqué à des activités de résistance sous l’Occupation; la perte de cette femme, arrêtée puis déportée en Allemagne ; la double quête enfin que le héros mène en vain pour la retrouver à la Libération et, tout aussi en vain, pour retrouver sa trace sur les registres des déportés ou des militants communistes ; tout cela étant chevillé à l’insupportable et invérifiable révélation du supplice d’écartèlement subi par la jeune femme en camp de concentration. Mais tout dans le roman est machiné en réalité pour que cette révélation, portée plus tardivement à la connaissance de son héros que de son lecteur, ait bien plutôt fonctionné comme le facteur déclencheur d’un processus de reconstruction du passé ayant pour effet de brouiller les cartes et d’associer le développement du récit, dans sa structure même, à une triple interro- gation de l’identité, de la mémoire et du langage.

Il serait ainsi réducteur d’identifier étroitement le héros au narrateur: s’il s’agit bien du même homme à plusieurs moments de sa propre histoire, c’est une instance dédoublée qui parle et se parle et qui, sur la scène discursive dont nous sommes les témoins, s’interpelle non comme un autre lui- même, en lequel il se reconnaîtrait, mais plutôt comme cet autre que l’on devient lorsque l’on se prend soi-même pour objet et pour interlocuteur, avec le recul du temps et dans l’inévitable distance à soi créée par cette interlocution même. C’est sous la forme vocative d’un «tu» que le narrateur s’adresse à son personnage, Louis Quien, avec lequel le « nous » qu’il forme constitue moins le lieu pronominal et existentiel d’un rassemblement que d’une hétérogénéité («Une fois nous nous sommes jetés sur père, toi et moi déjà en toi, et nous avons crié [...]», p. 169). Il est significatif à cet égard que la scène de défenestration du piano sur laquelle s’ouvre à peu de chose près le roman conjoint à l’image de l’éclatement de la caisse, «quand chevilles, marteaux, noix, chevalets, touches gicleraient de tous côtés», l’image d’un éclatement du sujet en plusieurs identités entre lesquelles le choix, si décidé qu’il se veuille, demeurera en réalité impossible: «l’heure serait venue [...] d’être l’un de ceux entre lesquels nous (moi, toi, lui), tu n’avais pas encore choisi » (p. 28).

[…]

Auteur
Hubert Nyssen
« Né en 1925 à Bruxelles et décédé au Paradou à l’automne 2011, Hubert Nyssen a fondé les éditions Actes Sud qu’il a dirigées pendant trente ans. Il est l’auteur de très nombreux romans, essais, recueils de poésie, pièces de... lire la suite
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