Dés d’enfance et autres textes | Espace Nord

Dés d’enfance et autres textes

Par Karel Logist
Postface de Gérald Purnelle
Édition 2013
Première édition 1997
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782930646480
N° Espace Nord 313
Pages 256
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Publié en 1997 sous le pseudonyme anagrammatique de Gilles Korta, Dés d’enfance est un livre qui tient du masque et du miroir, de l’intime et de l’exercice littéraire. Avec un sens aigu des conditions de la littérature, en un style élégant, distant, parfois cocasse, ce petit chef-d’œuvre du mentir-vrai décline en opaques et subtiles variations les jeux de la biographie et de l’imaginaire.

Mon père, chaque soir aux alentours de 22 heures, commençait à battre le rappel de nos animaux domestiques – chats, chiens, tortues et musaraigne – (le hérisson Jonas, en raison du caractère strictement nocturne de ses activités, bénéficiait de la permission de minuit). Si l’un d’entre eux venait à manquer, papa n’hésitait pas et passait une partie de la nuit sur le seuil puis le long des trottoirs, scandant le nom du déserteur.

Bien que leur religion enseignât d’aimer son prochain, certains de nos voisins refusaient d’admettre qu’on puisse aimer les bêtes comme mon père les aimait, c’est-à-dire en cherchant à les préserver des terribles fatalités liées à leur mode de vie.

Chevalier mal armé pour combattre à la fois et avec succès les boulettes de strychnine, les rumeurs de rage, les phares de voitures et les balles perdues, père avançait dans la nuit, avec pour épée sa belle voix grave et ses yeux aux aguets pour bouclier.

Alors des lumières se rallumaient, des fenêtres s’en- trebâillaient, et peu à peu la rue ne résonnait plus seule- ment des injonctions paternelles, mais de tout un chœur de noms d’oiseaux.

*

Le geste est resté le même. Je l’ai photographié il n’y a pas si longtemps. La paume de la main droite ouverte, vigilante, à l’affût, à quelques centimètres entre l’épaule et la nuque de l’enfant, offerte comme pour prévenir une possible chute, l’autre main posée ici ou là avec une feinte négligence, mais tout autant prête à l’intervention qui sauve, en cas de danger.

Et je m’entends lui dire:

– Maman, je ne vais pas tomber. Je peux m’asseoir seul. Je me tiens bien. Laisse-moi.

Ou je m’entends vouloir le lui dire.

Je n’en suis pas trop sûr.

Le geste maternel protège des forces du mal.

Et la main garde-fou, excusée d’un sourire, se retire sans s’éloigner tout à fait, en suspens, comme en hésitation entre devoir et désobéissance, – main d’Antigone, qui brave mais chérit toute créature de son sang, d’accord de se laisser emmurer vive pour la juste cause.

Aller-retour. Contact imperceptible.

Comme pour m’épargner une possible chute.

Trop de gestes comme celui-là m’auront empêché de grandir.

*

J’avais sept ans. La lune était américaine. ça bougeait, j’allais à l’école deux fois par jour. Maman faisait en sorte qu’à midi nous déjeunions tous ensemble. Papa restait à la maison. Le soir, je grimpe sur les genoux de ma sœur pour lire à quatre-z-yeux un roman de la bibliothèque verte. Je ne comprends pas tout: je la regarde, elle a de longs cheveux qui la gênent pour tourner les pages. Un homme fait des bonds sur l’écran qui scintille.

Tintin au cinéma, l’instituteur, une vedette déchue qui quémande l’approbation d’un public de moutards, voudrait me forcer à apprendre à nager : je me noie. Un petit pas pour l’homme. Nous avions encore cette vieille chatte blanche qui lézardait volontiers au soleil. Cet été-là, un fox-terrier du voisinage la surprend endormie et l’éventre. Il dévore sous mes yeux la portée morbide, tumeur, qui lui enfle les flancs et l’empêche de fuir. Le meilleur ami de l’homme est forcément à son image : je ne veux pas aimer les chiens.

Le nez à la vitre, l’œil rivé aux nuages jusqu’à l’aveuglement, j’attends une neige annoncée. Je suis l’unique témoin du lâcher du premier flocon. J’ai sept ans. Mon idée du bonheur est encore imprécise et je suis heureux par défaut. Noir et blanc. On a marché sur la lune.

*

Mon père avait du gaz une sainte frayeur, et pour nous prévenir des dangers combustibles, il mimait l’asphyxie avec un tel brio qu’il en devenait bleu à nous ficher la trouille.

Nulle fuite jamais ne troubla ces années ; nous respirions la joie bien plus que le propane. Mais c’est d’ailleurs que vint l’alerte domestique qui mettrait en péril nos jeunes existences.

Nos voisins mitoyens changèrent leur tapis et toute une journée des engins électriques sucèrent tant de volts de watts et puis d’ampères que ça foutit le feu au milieu de la nuit.

[…]

POSTFACE
de Gérald Purnelle

Chacun ne connaît de sa vie que le roman qu’il s’en fait.
Pierre Bettencourt, L’Intouchable

Ce volume est organisé autour d’un texte de prose qui ressortit au genre narratif. Avec ses douze recueils et deux volumes récapitulatifs1, l’œuvre de Karel Logist est pourtant quasi exclusivement dévolue à la poésie ; à tel point qu’il peut incarner, pour la critique et le public, une certaine figure du poète : un poète comme Logist témoigne de la permanence, voire de la vitalité du genre. Mais Dés d’enfance est tout autre chose qu’une excursion anecdotique et anodine hors de la poésie. Loin de se distinguer de l’œuvre poétique de Karel Logist, ce livre marque une étape importante dans un parcours qui va être retracé ci-dessous.

Un parcours

Karel Logist est né à Spa le 7 juillet 1962 ; c’est le benjamin de deux frères, Jan (1956) et Arthur (1957), et d’une sœur, Anne (1959).

Le jeune Karel a suivi plusieurs formations: un régendat en français et histoire à Virton (1983), un graduat de bibliothécaire-documentaliste à Liège (1988) et une licence complémentaire en Sciences du Livre et Sciences documentaires à l’université de Liège (1991). Fort de ces diplômes, il occupe depuis 1995 une fonction de bibliothécaire-documentaliste à l’université de Liège. Il reviendra aux études de 1999 à 2003 pour obtenir une licence en Information et Communication, option «Anthropologie culturelle».

Son aventure littéraire commence en 1984, quand, le 13 octobre, il aborde la poétesse Liliane Wouters lors d’une visite de celle-ci à Liège ; il lui envoie ses poèmes et reçoit ses conseils, puis, quatre ans plus tard (décembre 1988), elle accueille son premier recueil, Le Séismographe, dans la collection « Feux », qu’elle dirige aux éditions Les Éperonniers (c’est le troisième volume de la collection). Avant cela, les poèmes qui y sont rassemblés avaient reçu pas moins de trois prix: le prix Georges Lockem de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, le prix de la Biennale Robert Goffin, de l’Athénée Royal d’Ottignies, et le prix de la ville de La Chaux-de-Fonds et de la revue [vwa]. Le recueil obtiendra ensuite le prix Maurice Carême en 1991 et le prix Jeune Talent de la Province de Liège. D’autres prix suivront, témoignant de la reconnaissance de l’œuvre en devenir (v. la liste dans la biographie).

Dès les années 90, Karel Logist s’est progressivement construit une position personnelle d’animateur de la vie littéraire, avec assez de modération pour protéger son engagement de tout carriérisme. Ses activités sont néanmoins multiples.

En 1998, il fonde la revue Le Fram avec Carl Norac, Serge Delaive, Carino Bucciarelli et Denys-Louis Colaux. Cette «revue de littérature» (et non de poésie, la nuance est importante) fonctionne selon un mode original : chaque membre du comité « invite » des auteurs, souvent jeunes, selon les rencontres et les coups de cœur ; et, dès le deuxième numéro, les cinq framiens ont la décence et le bon goût de ne pas se publier eux-mêmes. Le groupe s’est rapidement réduit à trois (Logist, Delaive et Norac), mais s’est lancé dès 2000 dans l’édition de livres, de poésie ou de prose: Le Fram publiera notamment Jacques Izoard, Eugène Savitzkaya, Rose-Marie François, Caroline Lamarche, Frédéric Saenen, Pierre Puttemans, Laurent Demoulin. Enfin les rencontres du Fram, que Logist a organisées avec Marc Lejeune et qui ont contribué à renouveler l’animation littéraire dans la ville de Liège, prolongeaient l’inlassable engagement que le grand poète liégeois Jacques Izoard avait mis au service de la poésie et de la littérature, pendant plus de trente ans. Le Fram a cessé ses activités, éditoriales et autres, en 2012.

Karel Logist codirige la collection patrimoniale «Ha» aux éditions Le Taillis Pré (dirigées par Yves Namur); fondée en 2001 et dévolue à la réédition de textes poétiques belges oubliés ou méconnus, elle compte à ce jour quatorze volumes, de Georges Linze à Franz Moreau, d’Ernest Delève à Robert Guiette.

Par ailleurs, il mène depuis plusieurs années une activité d’animation diversifiée, sous la forme de présentations d’écri- vains, d’interventions en écoles ou d’ateliers d’écriture. Enfin, il est critique de poésie et de littérature.

Une génération

Que Logist ait pu représenter, avec quelques autres, une relève poétique, se lit dans un fait d’apparence anodin : Alain Bosquet et Liliane Wouters clôturaient sur son nom et ses poèmes le quatrième volume de leur copieuse anthologie La Poésie francophone de Belgique, paru en 1992 : à la suite d’aînés directs tels qu’Éric Brogniet, Lucien Noullez, Carino Bucciarelli ou Carl Norac, Karel Logist a donc occupé un temps la position de plus jeune poète francophone de Belgique – aux yeux de l’institution littéraire du moins.

[…]

"[...] Avec beaucoup de tendresse et de douceur, ce récit sensible raconte le père et les animaux, la ville d’eau et de pluie, la mère protectrice, les vacances dans les Vosges grand-parentales, la tante Irena rescapée de la guerre, l’oncle Wellcome disparu sans laisser d’adresse, les amis de papier. De l’humour aussi, notamment lors de la rencontre avec le poète N.C., qui l’entretient plus de dactylographie que de rimes, et à travers une galerie de personnages savoureux. [...]"

Michel Torrekens, Le Carnet et les instants, numéro 178

En Vidéo
Karel Logist lit un extrait de Dés d'enfance
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Auteur
Karel Logist
Karel Logist est né à Spa en 1962. Liliane Wouters publie son premier recueil, Le Séismographe, en 1988 aux Éperonniers. Suivent dix recueils, parmi lesquels Ciseaux carrés (1995), Alexandre Kosta Palamas (1996), Force d’inertie (1996),... lire la suite
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