Sang de chien | Espace Nord

Sang de chien

Les morts sentent bon

Par Eugène Savitzkaya
Postface de Laurent Demoulin
Édition 2012
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646459
N° Espace Nord 312
Pages 240
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 10,00 €

« Si Sang de chien avait été un journal, il aurait été écrit au jour le jour, chronologiquement, calmement. Si Sang de chien avait été une biographie de l’auteur, il aurait été plus précis, plus bref. S’il avait été écrit dans le but de vous stupéfier, l’auteur se serait appliqué à être encore plus bref et, en tout cas, plus sectaire. Si son but avait été de vous édifier, il s’y serait pris différemment et ce livre aurait été écrit comme pensum, un manuel à l’usage de tous. Mais Sang de chien n’est ni un manuel didactique, ni un recueil de psaumes, encore moins une biographie de l’auteur. Sang de chien n’est qu’un roman, dont l’usage, c’est bien connu, reste à découvrir. »

Tels sont les mots qu’écrivait Eugène Savitzkaya en 1989 pour présenter à sa façon Sang de chien, roman d’apprentissage qui, par son dépouillement, annonce Marin mon cœur. Le présent volume lui associe Les morts sentent bon, épopée improbable et touffue, enfantine et magnifique, parue en 1984 et contant les voyages de Gestroi, « garçon sans mère et sans père ». Sur les brisées de ce héros « naïf et muet », les lecteurs visiteront des huttes esquimaudes et samoyèdes, des forteresses féodales, des bouges, des villes en bois, des maisons surpeuplées et des troncs creux en plein cœur d’une forêt... Ce sont donc deux facettes complémentaires du talent polymorphe de ce grand écrivain d’aujourd’hui qui s’offrent ainsi, en un seul volume, à la curiosité de chacun.

Avant d’être complètement dévoré, car tel est le sort des bêtes qui ne savent pas reconnaître la saveur du poison ou l’aspect de leur principal ennemi, qui ignorent ce qui leur est utile ou nuisible et même ce qui leur plaît et ce qui leur répugne, qui ne peuvent plus bouger parce qu’elles ne savent plus dans quel sens se mouvoir, s’il faut marcher ou déjà commencer à courir, avant d’être dévoré celui-ci a voulu donner quelques précisions sur l’état de sa chair.

J’aimerais tant mais je ne peux pas. Ma valise est prête, mes pieds chaussés. J’ai baissé les stores. Mais je ne peux pas partir. Il faudrait qu’on me pousse. Si le chien jaune que j’entends hurler me mordait les talons peut- être ferais-je le premier pas et me précipiterais-je vers la sortie, et dehors je me sentirais mieux, plus vaillant. On m’a dit qu’il fallait toujours s’asseoir pendant quelques minutes avant un grand départ. Aussi me suis-je assis. À présent, je ne peux plus me lever. Des objets me retiennent et le monde m’effraie. J’ai mal au foie, j’ai mal à la tête, mes pieds ne supportent aucun soulier, je saigne du nez, j’ai l’impression que je pue, mes cheveux blessent mes yeux, j’ai sommeil mais je ne parviens pas à dormir, le soleil me fait peur lorsqu’il me touche, le feuillage dissimule des visages, des nez, des yeux, des doigts et des tireurs, il y a des animaux morts dans le jardin, des grives et des rats, un chat a démonté un pigeon, en a dispersé les plumes et déroulé les viscères, la cervelle est bleue et les os plus que blancs, quelle est la couleur du sang? où est ma fiancée? où aller? quoi faire? J’ai tué, j’ai blessé, j’ai chassé, j’ai balayé, j’ai mordu, tordu, limé, et je n’ai plus soif.

Pas besoin de lumière pour me raser. Dans l’obscurité, je me frotte au rasoir électrique qui bourdonne. Un petit rasoir suffit à ma barbe claire. Les vibrations du moteur plaisent à ma peau. Les objets lourds qui tombent sur le plancher ne résonnent pas dans ma poitrine. Pourrais-je encore escalader le frêne et nager dans le lac froid Enol ? Il n’y a que le vent qui me fasse encore du bien, un beau vent, ce même vent qui fronce la surface de l’eau et me dégoûte de la pêche au flotteur dans ce bras mort du fleuve.

Quand je regarde celui qui écrit, je me demande pourquoi sa tête est enfoncée dans la niche de son bureau. La main gauche de celui qui écrit est posée à plat sur sa cuisse gauche qu’elle lisse avec application. C’est la main la moins habile qui répète ce geste, la main qui a reçu le coup de tisonnier ou trop de baisers. Ce geste me rend nerveux : je suis obligé d’avaler ma salive et de changer plusieurs fois la position de mes jambes, de me mordre les doigts et de dissimuler mes larmes. Quand ai-je pleuré pour la dernière fois, en plein air ou enfermé, dans quelle maison, dans quelle prairie, sur quel toit, nu ou en chemise, fatigué par le soleil ou à peine éveillé, seul ou en compagnie, sur la montagne pointue ou sur la mer plate? Et l’avant-dernière fois? Juste un spasme, une contraction du menton et pas de larmes, à peine comme une brève transpiration. Et avant ? Je devais être saoul, ça ne compte pas. Et avant ? Enragé, devant la mer. Et avant ? Encore de rage, sang de chien, ça ne compte pas. Et avant ? En regardant mon jardin sous le soleil, les hautes tiges des asperges, les plumes, le feuillage épuisé, la glycine en bout de course. Et avant, avant ? À peine un désir, mais les larmes ne se commandent pas. Et le dernier bonheur, où, avec qui, à l’aide de quels outils? Et l’avant-dernier? Nu, sur de la pierre blanche. Et la dernière caresse? Et avant? En buvant des larmes et la main de ma fiancée aux mille peaux sur mon ventre. Et les meilleures noix? Chez mon ami Jean-Claude, sous l’arbre, les mains tachées et la langue légèrement irritée, le soir, le matin et à toutes heures. Mais j’en ai mangé d’autres, au bord de l’eau où je les écoutais tomber et ailleurs et elles n’étaient pas moins bonnes. D’où venait le meilleur lait que j’ai bu ? De la ferme de Louis. Je le buvais cru ou parfumé de lierre terrestre pendant sa cuisson, je le buvais seul ou en compagnie de grands amateurs de lait, sans jamais le sucrer ni de miel ni de candi. Il avait parfois ce goût sauvage et bizarre de vieille femme, de racine, de pot d’argent éraflé. Il était rose ou bleu selon l’heure. Il assé- chait ma bouche et je rinçais ma langue avec de l’eau claire. De lui émanait une odeur de chambre fermée aux murs peints au latex ; sa fumée réconfortante traversait le plafond et rejoignait le frêne.

[…]

"[...] On ne sort pas indemne d’un livre de Savitzkaya. Dans une bibliothèque d’honnête homme, un livre de Savitzkaya se tient comme un enfant furieux. Il transmet ses soubresauts sur le rayonnage, de proche en proche, et voilà qu’une onde lézarde les étagères bien classées : on ne lit plus de la même manière après un livre d’Eugène Savitzkaya. Aussi est-il audacieux de la part de la collection Espace Nord d’avoir à nouveau fait entrer le loup. Mais Espace Nord semble aimer les livres qui réapprennent à lire – c’est tout à leur honneur : bien souvent, sous leur couverture, les jeunes lecteurs découvrent Verheggen, Emond, Nougé et tant d’autres. Dont Savitzkaya. [...]"

Nicolas Marchal, Le Carnet et les instants, numéro 178

Auteur
Eugène Savitzkaya
Eugène Savitzkaya est né à Saint-Nicolas-lez-Liège en 1955. Une grande partie de son œuvre est publiée depuis la fin des années 1970 aux Éditions de Minuit. Il a reçu en Belgique, en 1994, le Prix « Point de mire » (prix des auditeurs... lire la suite
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