Café Europa | Espace Nord

Café Europa

Par Serge Delaive
Postface de Laurent Demoulin
Édition 2012
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646442
N° Espace Nord 309
Pages 256
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Avec Café Europa, l’écrivain, poète et photographe Serge Delaive nous livre un roman-monde, c’est-à-dire non seulement un roman qui parcourt le monde sur les traces de Lunus (le double rêvé de l’écrivain), mais aussi un roman qui ouvre un monde littéraire, celui de ce roman lui-même, dense, touffu, original et lumineux, construit et déconstruit, et celui d’une œuvre passionnante.

Lunus fouille les directions contradictoires du temps. Il accompagne du regard le tracé sinueux d’un mur d’adobe qui s’étire à travers la plaine. Les trois lignes de l’horizon tremblent dans le lointain. Un entrepôt recouvert de torchis blanc se détache d’un pan de ciel. Deux balafres parallèles suppurent là-haut. La cicatrice de fumée court rectiligne au zénith. Elle fractionne la voûte en hémisphères jumeaux puis se dilue dans la matière monochrome. Silencieux, le scalpel de l’avion scintille et découd patiemment la suture invisible vers son point de fuite. Lunus baisse les paupières. Lentement, il décompte: trois, deux, un. Son regard le devance à la vitesse de la lumière.

Guadalupe de Valparaiso pose sa joue sur l’épaule de l’homme. Elle insiste avec des cailloux dans la voix :

– J’aimerais que tu me fasses un cadeau. Que tu m’offres un bijou à la couleur de tes yeux. Ce bleu étrange.

Au premier étage de la maison basse située à droite de l’entrepôt, un encadrement de fenêtre vacille. Les tentures pendent, asphyxiées. Le ciel bouge et Lunus parle.

– Que voudrais-tu que je te refuse? Ta langue est aussi effilée qu’une lame de rasoir.

Aussitôt, Guadalupe détourne la conversation.

– T’ai-je déjà raconté l’histoire de ce type qui, chaque jour, part pour Santiago avec un sac rempli et revient à la nuit tombée, le sac vide ?

– Non. Je ne crois pas.

– Je l’entends marmonner quand il passe devant la maison. Il répète invariablement la même phrase : Comment un amour comme le nôtre a-t-il pu nous réduire à la sauvagerie? Voilà pourquoi j’affirme que c’est un type bizarre. Tu comprends ce que je veux dire, n’est-ce pas ?

– Je n’y comprends rien, Guadalupe. Certains nomades prétendent que le moment est venu de quitter l’endroit où ils se sont établis quand la terre accueille un nombre de morts supérieur à celui des vivants. C’est précisément ce que je ressens ici. Je t’ai convoquée par un sortilège de mémoire. Je te révoque sur le même mode. Je ne te reverrai jamais. Ma tête baigne dans le brouillard. J’ignore où et quand nous sommes. Tu es revenue ce matin sur les vagues du souvenir, imprimant par mégarde cette image ancienne sur les vaisseaux sanguins de mes paupières.

Lunus griffonne ces quelques mots sur la première page d’un cahier. Pris au piège du langage et de sa structure contraignante, il échoue à retranscrire l’image sur- gie. Il n’y a ni passé ni futur. Le temps avance en boucles. Futur et passé ne sont qu’apparences contenues à l’intérieur d’une grande roue, celle d’un présent extensible aux frontières duquel nos regards vagabondent.

Au Café Europa, rue Sous-l’eau, un client commande à la patronne un café serré et de la lumière tamisée.

– Le soleil m’arrache les yeux, Delia. Je n’y peux rien. Je me sens perdu cet après-midi.

– Oui, oui..., confirme la patronne. Je me suis approchée de toi... Tu murmurais quelque chose d’incompréhensible à propos d’un entrepôt en Guadeloupe.

Delia s’éloigne en direction du bar. De l’autre côté de la vitre, l’automne dénude la terre. Les feuilles mortes montent en tourbillons vers le creux du ciel. Elles se moquent du plan en équerre des avenues et des constructions. Un train de nuages court derrière les angles. La rotation affolée de la planète sur son axe engendre l’illusion du mouvement céleste. Mais le roulement des nuages insiste sur l’immobilité de celui qui regarde. Discrète derrière le comptoir, l’aiguille du baromètre a brusquement chuté. La gradation du cadran indique une dépression profonde, promesse d’une de ces tempêtes harmoniques de fin octobre. Malgré les distorsions inévitables, Lunus tente de mettre en ordre la chronologie des événements qui le mènent au cinquième jour de février, quand les repères temporels éclateront pour le laisser pantois face au flot des pressentiments.

Par dépit, il jette sur la table encombrée les bâtonnets du Yi-king. Il met en place le dispositif du livre divinatoire. C’est sa façon à lui d’apprivoiser ce qui ne s’apprivoise pas : les courants de la mémoire. Il obtient un premier trigramme. Une ligne pleine, une ligne scindée en son milieu et une nouvelle ligne pleine. Le feu. L’attention et l’éveil. Le second trigramme apporte la montagne. L’arrêt et le calme. Yin mineur sur yin majeur en équilibre précaire dans le mouvement perpétuel et rotatif. L’hexagramme ainsi dégagé est celui du feu sur la montagne, le cinquante-sixième répertorié dans la table de consultation. Il s’agit du voyage.

[…]

POSTFACE
de Laurent Demoulin

Progrès un peu lents vers la reconnaissance

2 décembre 2009: dans les locaux du quotidien Le Soir, Jean d’Ormesson remet à Serge Delaive le prix Rossel pour son roman Argentine. Aux yeux du public belge francophone, un auteur apparaît alors en pleine lumière et Serge Delaive lui-même déclare dans un entretien : « Je suis tout seul et là, soudain, c’est comme si on me disait: tu existes!» C’est qu’Argentine est loin d’être son premier texte. L’homme qui acquiert alors une certaine reconnaissance a 44 ans. Or, il écrit depuis l’âge de 21 ans et a publié son premier livre en 1995. Si la reconnaissance le surprend, c’est qu’il avait pris l’habitude de se passer d’elle. Et au moment de la rencontrer, il a déjà derrière lui une œuvre riche, variée, fascinante et complexe. Celle-ci compte aujourd’hui une vingtaine d’opus : recueils de poèmes, essai, pamphlet et romans.

Café Europa s’inscrit donc dans un vaste ensemble littéraire. Par ailleurs, ce roman s’enracine dans une existence. En effet, sans constituer une véritable autobiographie, il présente de nombreux traits autobiographiques. Commençons donc par une présentation de son auteur.

Serge Delaive : un parcours

Né en 1965 à Liège, Serge Delaive grandit non loin de là, à Herstal, cité mosane et industrielle au sujet de laquelle il écrira: «Herstal, qui n’est pas une ville pimpante de carte postale [...] est belle à tes yeux, parce que les traces ne sont pas gommées. Archéologie à ciel ouvert de tous nos délabrements.» Il est l’aîné d’une famille de quatre enfants élevés dans l’amour de la culture, de l’art, de la musique et de la poésie, comme il le raconte lui-même :

Émilienne ma mère, historienne, et Michel, mon père, médecin malgré lui, aimaient l’art. [...] À la maison, la musique coulait à flots – la trilogie Brel, Brassens, Ferré pour ma mère. Musique classique et Léonard Cohen pour mon père – la bibliothèque foisonnait de recueils, de romans, de livres d’art ou de manifestes politiques. Tous les murs accueillaient des toiles originales : Varlez, Lunven, Wilkin...

Les parents de Serge ne se contentent pas d’aimer l’art et de transmettre cet amour à leurs enfants, ils l’encouragent de façon très concrète en jouant le rôle de mécènes au profit d’une maison d’édition:

Mes parents présidaient aux destinées de L’Atelier de l’Agneau, une maison d’éditions fondée par le peintre et graveur Robert Varlez, ami de la famille. L’Atelier de l’Agneau fut au cours des années 70 et 80 du siècle dernier un éditeur important de l’avant-garde littéraire et graphique, que ce soit à travers le Mensuel 25, les éditions des premiers textes d’Eugène Savitzkaya, de Frédéric-Yves Jeannet ou Yves Di Manno parmi tant d’autres, la publication d’affiche-poème ou la coédition avec Le Castor Astral de l’Anthologie 80.

En outre, Michel Delaive écrit lui-même de la poésie, mais il ne montre ses poèmes à personne, pas même à sa femme. Quant au jeune Serge, qui, entre douze et quinze ans, apprécie « Rimbaud, London, K. Dick et Pratt », il ne songe guère à écrire : « À vingt-et-un ans, je n’avais pas tenté d’étaler le premier vers du premier poème. L’été suivant un recueil entier séchait dans la penderie.» C’est que, entretemps, le malheur a frappé: en 1986, Michel Delaive se donne la mort au moyen d’un revolver. Cet événement tragique a très souvent été évoqué par Serge Delaive, de façon détournée ou de façon directe, en prose ou à travers des vers pudiques, sibyllins ou crus, via des textes autobiographiques ou de manière purement fictionnelle. Il écrit ainsi notamment :

Mon enfance s’est plombée
sur une détonation
et depuis c’est elle que je cherche
à mesure que tous les jours
un peu plus sans doute
mon enfance s’échappe
et je l’ai traversé sur les continents dans la foule et la solitude
aussi sur des ventres matriciels
et j’ai fouillé les angles du monde.1

[…]

"L’œuvre de Serge Delaive est en marche, comme son homme. Son public s’étoffe. Les compagnons des premières lignes sont toujours là, et peu à peu les rejoignent des lecteurs venus de plus loin. C’est dire que les livres de Serge Delaive passent de moins en moins inaperçus. Le prix Rossel en 2009 pour Argentine a fait son véritable boulot de prix littéraire : donner un coup d’éclairage sur un travail qui mérite plus de lumière. La réédition de Café Europa participe à ce mouvement. Celles et ceux qui ont lu le roman à sa sortie en 2004, publié par les éditions de La Différence, savent pourquoi il était important d’en parler plus. Et même celles et ceux-là doivent se procurer l’exemplaire de la collection Espace Nord, parce que l’excellente postface de Laurent Demoulin (qui signe également celle de Sang de chien d’Eugène Savitskaya) lui permet de remettre ce livre dans la perspective de l’œuvre et de la vie de l’auteur. Café Europa est l’histoire d’une quête démultipliée.[...]"

Nicolas Marchal, Le Carnet et les instants, numéro 178

"[...] ce roman lumineux est à insérer dans la bibliothèque parfaite. On comprend dès la première page pourquoi cette collection soutenue par la Communauté française de Belgique l'a inscrite à son catalogue: Serge Delaive possède un style, il a ce don de poser les mots dans un certain ordre — certainement hérité de son œuvre poétique florissante — qui offre à la lecture une musique singulière et envoûte le lecteur, excite les yeux qui devinent le plaisir qui les attend."

François Xavier, Huffington Post

"Lunus a l’ambition d’écrire, d’organiser les histoires qui se croisent dans sa vie et de leur donner un sens. Serge Delaive l’a fait, magistralement."

Pierre Maury, Le Soir

En Vidéo
Serge Delaive lit un extrait de son roman Café Europa
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Auteur
Serge Delaive
Serge Delaive est né à Liège en 1965. Poète, romancier et photographe, il a publié une vingtaine de livres, des recueils de poèmes, des romans et des essais illustrés de photographies, en Belgique aux Éperonniers, à L’Arbre à paroles... lire la suite
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