La Rose et le Rosier | Espace Nord

La Rose et le Rosier

Par Nelly Kristink
Postface de Christian Libens
Édition 2012
Première édition 1959
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646428
N° Espace Nord 311
Pages 288
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 5,99 €

À la fois roman historique et roman d’amour, La Rose et le Rosier pourrait passer, aux yeux du lecteur pressé, pour une plaisante œuvre « de genre ». Situé dans les paysages de l’Ardenne au temps où la Principauté de Liège vient d’être annexée par l’Empire Français, le récit alterne entre intrigues politiques du moment (les grandes puissances n’ont pas renoncé à faire payer leurs éternelles querelles aux petites cités !) et questionnements de toujours sur le bonheur et le malheur d’aimer (ainsi, deux enfants élevés comme frère et sœur peuvent-ils devenir amants ?).

Toutefois, c’est par la finesse de son écriture, la subtile incarnation de ses personnages attachants et l’évocation d’une nature au panthéisme vibrant que l’œuvre de Nelly Kristink rejoint le meilleur de celle d’une Marie Gevers. Et si la Flandre de la Comtesse des digues se mue ici en Fagnes spadoises, un pareil Plaisir des Météores est au rendez-vous de ce beau roman d’apprentissage du dur métier d’homme.

Le temps semble venu, pour moi, de remuer ces choses anciennes. Il m’arrive de m’éveiller au milieu de la nuit. C’est comme si la chaleur d’une lumière lointaine me forçait avec une douceur insistante à ouvrir les yeux, mais dès que ceux-ci se sont dessillés, la clarté se retire et le froid me gagne. Je me retrouve seul dans les ténèbres. J’essaye alors de reconstituer le rêve, c’est toujours le même...

La lumière, je le sais, provient d’un feu clair. D’un regard aussi, du regard de deux yeux gris au bord des larmes. Bien que le songe se dérobe très vite, je ne puis cependant ignorer que ces yeux ne sont pas tournés vers moi et que je suis debout, à l’écart, dans la position du soldat qui veille. La femme tient un enfant dans ses bras. «Très curieux, m’a dit le docteur Gustin à qui j’ai un jour fait part de ceci et qui se souvient avec précision du voyage en Italie, accompli dans sa jeunesse. Remplacez votre feu par les lueurs de l’orage et vous aurez une des compositions les plus prenantes de Giorgione que j’ai admirée à Venise. »

Je n’ai jamais quitté mon pays et je ne connais pas Giorgione, mais peut-être, en retraçant notre vie depuis ses débuts, à l’époque où nous avions le cœur pur, réussirai-je à retrouver cette chaleur et cette lumière, ce bref instant de bonheur que me dispense le rêve et que l’état de veille vient détruire. Je me demande parfois avec sérieux si la mort ne me le rendrait pas plus sûrement. Est-il si singulier de rapprocher ces deux vocables ? D’abord la mort m’est familière, il y a tant de gisants autour de moi ! Et puis elle est tentante comme un fruit à la saveur inconnue et j’incline à croire qu’elle apporte une réponse à tous les problèmes qui se posent au cours de l’existence. (Au fond, ils ne sont que quelques-uns qui valent d’être retenus !) Mais c’est surtout par son aspect définitif qu’elle séduit mon esprit, par ce caractère qu’il est humainement impossible de donner à notre bonheur, bien que nous le désirions avec une ardeur qui va jusqu’à l’angoisse. L’une et l’autre sont un aboutissement, mais si le second est essentiellement précaire et sans cesse menacé, en la première, plus d’hésitations ni de combats, de chutes ni d’expectatives. Un seul bloc de cristal, une taille unique, sans retouches possibles et, au centre, notre joie à l’extrême pointe où nous avons su la porter ici-bas. Quelle tranquillité !

Cependant vivre est le premier des devoirs et je m’en préoccupe. Vous êtes-vous parfois penché au-dessus d’une source? J’ai posé la question à différentes personnes, depuis que m’obsède le désir d’écrire, et toutes ont souri, puis, d’un air pensif, «oui... c’est beau et tellement transparent», m’ont-elles répondu. Transparent. Bien sûr, mais je ne suis pas de ces gens que frappe l’évidence, je dois avoir gardé de l’enfance un certain goût du détail. Combien de fois n’ai-je pas perdu pied, dans la vie courante, pour avoir négligé l’essentiel en m’attardant à un rien, à un accent, à une nuance ? C’est ainsi qu’une source, pour moi, c’est avant tout l’imperceptible mouvement ascensionnel dont les autres ne parlent pas et qui anime cependant réellement ses eaux sans jamais troubler sa sérénité. C’est moins un mouvement qu’un souffle qui se propage, et il faut être attentif et aussi patient qu’une loutre à la pêche pour réussir à le déceler, mais une fois qu’on l’a deviné on reste fasciné par cette vie qui sourd inlassablement du fond de sable. Nulle faille dans ce velours et cependant il respire, se multiplie et se donne, généreusement et sans relâche comme si cette tâche lui avait été impartie de toute éternité dans le silence de la forêt.

– Toi, François, m’a dit le Révérend Théodore devant qui j’ai fait cette remarque, tu te souviendras toujours que tu es un Celte. Tu rends aux bois et aux sources un culte immodéré dont une part au moins devrait revenir à leur Auteur. Mais va, je crois que nous subissons tous, plus ou moins, cette attirance... Est-il dans la création une chose mieux faite pour charmer les sens qu’une source au fond de la forêt ? L’œil s’y repose et la bouche s’en délecte ; l’oreille écoute son murmure et la main se baigne avec délice dans son onde. Elle peut susciter jusqu’aux plus dangereuses aberrations, souviens-toi de Narcisse !

[…]

POSTFACE
de Christian Libens

Trois lettres à une jeune romancière

Un roman «historique», «régionaliste», «sentimental», «féminin»... Sans doute, mais encore? Au caricatural jeu des familles en littérature, La Rose et le Rosier collectionne les étiquettes l’associant à tous ces genres. En effet, le récit ne se déroule-t-il pas principalement en Ardenne liégeoise sous Napoléon, et ne s’agit-il pas d’une histoire d’amour racontée par une femme? Pourtant, réduite ainsi, l’œuvre est occultée sous ces marques simplificatrices qui renvoient à des classifications plus adaptées aux matières scientifiques qu’aux créations artistiques. D’ailleurs, à cette aune, chaque œuvre romanesque n’est-elle pas, d’une façon ou d’une autre, un roman de genre ? Roman « historique », Les Trois Mousquetaires de Dumas; roman «régionaliste», le Regain de Giono ; roman « sentimental », Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier; roman «féminin», Le Blé en herbe de Colette... Peut-être après tout n’y a-t-il que des romans «réussis» et d’autres qui le sont moins? Mais, à notre tour, gardons-nous d’ajouter des étiquettes! Il en est une que nous voudrions décoller avec d’autant plus de soin qu’aujourd’hui elle est le plus souvent lue comme un synonyme de «littérature médiocre fabriquée localement»... Quelle imprudente généralisation! Ainsi, l’œuvre d’une Marie Gevers, dont le cadre habituel se réduit à un bout de paysage flamand, appartient bien au «roman régionaliste», mais il est tout aussi manifeste que ses thèmes touchent fondamentalement à l’universel de la condition humaine, au tréfonds de l’homme nu cher à Simenon, qu’il soit d’Outremeuse, de Missembourg ou de Manhattan – et que son lecteur d’ici et de maintenant habite désormais un monde globalisé n’y change rien.

Marie Gevers et Nelly Kristink, le roman et les racines, La Rose et le rosier... Trois lettres inédites d’écrivains reconnus (tous membres de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique) seront ici les balises de notre lecture-découverte, trois lettres adressées jadis à l’institutrice ardennaise (et que celle-ci avait confiées à notre garde), trois lettres qui nous éclairent sur la genèse et la vie d’une œuvre littéraire parmi les plus méconnues.

« Le temps semble venu... »

«Le temps semble venu, pour moi, de remuer ces choses anciennes. » Telle est la première phrase de La Rose et le rosier, roman entièrement rédigé « en Je ». François, le narrateur, se remémore sa jeunesse, ses années d’apprentissage du dur métier d’homme. Son récit factuel se double d’une auto- analyse initiée par un rêve récurrent. Dans une scène semblable à L’Orage de Giorgione, François devient à chaque fois ce soldat qui veille et qui, dans l’ombre, protège la femme et l’enfant... Ce rôle protecteur engendre chez le rêveur un « bref instant de bonheur » qu’aussitôt « l’état de veille vient détruire» (p. 12).

Plus d’une fois tenté par le suicide (« La mort m’est familière, [...] en [elle], plus d’hésitations ni de combats, de chutes ni d’expectatives. [...] Quelle tranquillité!» p. 12), François finit toutefois par se persuader que «vivre est le premier des devoirs». Et comment mieux rendre vie à ses chers fantômes des jours enfuis qu’en les racontant ? « Peut-être, en retraçant notre vie depuis ses débuts, à l’époque où nous avions le cœur pur, réussirai-je à retrouver cette chaleur et cette lumière...» (p. 11-12) Une chaleur qui, pour le jeune orphelin, est celle de l’enfance entre une femme aimante et une fillette aimée ; une lumière qui est celle des feux d’une pleine nature envoûtante, mais aussi celle de l’éclair de l’amour interdit. («Deux enfants élevés comme frère et sœur peuvent-ils devenir amants?», demande Colette Nys-Mazure dans sa préface à cette réédition.)

Ainsi donc, pour guérir enfin de sa mélancolie, François s’applique «à noircir du papier», tant il est persuadé que «l’apaisement viendra au fur et à mesure que grossira le nombre de pages» (p. 16). Bien sûr, l’architecture romanesque du long flash-back narratif choisie par Nelly Kristink est classique, mais l’auteure n’hésite pas à permettre à son héros des digressions à tiroirs temporels, des caprices de mémoire et des interrogations psychanalytiques sur des rêves répétés de loin en loin, créant ainsi autant de ruptures chronologiques qui concourent à rendre son récit plus humain, plus vrai. François a selon toute apparence atteint la trentaine quand il noircit les pages du premier chapitre de son histoire (« À présent qu’un autre âge vient, [...] je veux tout rappeler...» p. 14); et, lorsqu’il y met le point final, douze chapitres plus loin et quelques semaines plus tard au sablier du mémorialiste, une autre page de sa vie reste à écrire.

[…]

"[...]Dès les premières pages, on se laisse happer par cette langue riche, précise, sans esbroufe, un français comme seule une institutrice d’un autre temps pouvait l’écrire, sans doute. On se plonge avec délectation dans cette reconstitution historique minutieuse – mais jamais fastidieuse – de la prin- cipauté de Liège à la période napoléonienne. On est emporté par ce récit où s’intriquent harmonieusement la quête amoureuse, l’histoire, la vie quotidienne et une célébration des paysages de la région spadoise, laquelle a contribué à l’étiquetage réducteur du roman comme œuvre « régionaliste ».[...]"

Nausicaa Dewez, Le Carnet et les instants, numéro 178

Auteur
Nelly Kristink
Née à Bruxelles en 1911 d’un père allemand et d’une mère ardennaise, Nelly Kristink fait des études d’institutrice à Liège, métier qu’elle exerce durant toute sa vie professionnelle dans le village de Chevron. Dans les années 30,... lire la suite
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