Terre d'asile | Espace Nord

Terre d'asile

Par Pierre Mertens
Préface de Michel del Castillo
Postface de Michel Grodent
Édition 2012
Première édition 1978
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646367
N° Espace Nord 43
Pages 272
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Quand Jaime Morales débarque à Bruxelles en mai 1977, il n'arrive pas à témoigner de la répression et de la torture qu'il a subies au Chili, après le coup d'État. Rien à déclarer aux camarades : rien de ce qu'on pourrait attendre d'un martyr de la Révolution. Dans cette terre qui lui donne asile, tout lui apparaît comme faussé. Dépossédé de son pays, malade des tortures endurées, Jaime se retrouve seul, dans une Belgique en léthargie où les militants préparent leurs examens et leurs prochaines vacances et où il devra réapprendre à vivre.

Pour Carlos,
Leonardo, Mónica et Moniquita,
Gaston et Mimi, Juan et Colette, Marcos et Orfilia,
pour une autre Mónica, encore:
là­bas ou ici, ils vivent dans un pays
qui n’existe plus, qui n’existe pas encore,
qui est à réinventer.

Il m’importe peu
si l’univers a forme d’œuf ou de
boomerang. Notre pays à nous, c’est
ce maigre rivage où nous voici jetés,
notre voyage à nous, c’est
le voyage dans la baleine.

Jean-Paul de Dadelsen, Jonas.

– Pourriez-vous préciser tant soit peu la nature des menaces qui pesaient sur vous ? Comprenez que nous ne pouvons nous satisfaire de simples allégations. Il vous sera sans doute aisé de combler les quelques lacunes que comporte encore votre dossier. Mais vous admettrez qu’il ne s’agisse pas là seulement d’une formalité...

Bien sûr. Il concevait parfaitement que rien ici ne fût manifeste. Même si la tentation aurait pu être forte de penser que tout allait enfin de soi. Et, prenant appui sur la tablette du bureau acajou qui le séparait de cet enquêteur onctueux et pondéré, de pousser une gueulante libératrice... Depuis le temps qu’il n’élevait plus la voix.

Il enviait presque, à présent, ceux dont il suffisait de prononcer le nom pour que surgisse, harnachée d’évidence, l’image du supplice. Oui, il jalousait ces saint Sébastien que la réputation du martyre avait précédés dans les nations hospitalières qui leur ouvraient les portes. Corps glorieux et percés de flèches mais miraculés, regards extatiques d’idoles du malheur marchant sur les flots, tandis que la baie resplendit, que le rivage se hérisse de bras tendus, chargés de fleurs sanglantes.

On a quitté l’été de là-bas, à une heure nocturne, et l’appareil a volé à la rencontre du jour et de l’hiver d’ici. Lorsqu’on apparaît au sommet de la passerelle, le tarmac renvoie comme une peau de tambour l’écho des vivats. On tombe dans les bras d’hommes et de femmes incon- nus, aussitôt aimés. On balbutie un solennel bulletin de victoire, on bredouille une immense gratitude. Joyeuse entrée dans une capitale enrubannée de banderoles. Debout dans une limousine, on parcourt des boulevards comme un président qu’on viendrait d’élire; d’une tribune on bénit cette foule qui vous le rend bien, on est élu, soi aussi, par le peuple d’ici, on a fait plébisciter ses bles- sures. On était attendu.

Jaime Morales admet que les événements ne se déroulent pas sur ce mode. Pour un temps, il est armé de toutes les patiences. Il va même réitérer ses explications autant de fois qu’il le faudra. Il comprend que, sans se lasser, on doive toujours tout reprendre par le commencement.

– Il y a quelques mois à peine, reprend le délégué du Haut Commissariat, vous avez accordé une interview à une journaliste d’ici, au cours de laquelle vous manifestiez le désir de rester dans votre pays et de ne pas solliciter de sauf-conduit des autorités. À cette date, pourtant, vous aviez déjà subi les mauvais traitements que vous alléguez encore aujourd’hui. Faut-il penser qu’après cet entretien – et peut-être à cause de lui –, les mauvais traitements auraient repris ?

Cette fois Jaime ne peut réprimer un sourire. La pudeur du délégué l’amuse, qui le fait recourir à cette expression «mauvais traitements», comme s’il désignait ainsi la correction infligée par un maître un peu sévère à quelque élève récalcitrant. Mais sans doute s’agit-il là de la formule consacrée par la loi qu’applique en l’espèce monsieur le délégué. On ne lui a peut-être pas laissé le choix d’user d’une autre.

[…]

POSTFACE
de Michel Grodent
Licencié en Philologie classique

Un thème est cher à Pierre Mertens: celui de la dissociation. Entendons par là le triste privilège de l’homme de la modernité, du sujet psychologique : l’impossibilité pour la conscience de coïncider avec le Réel, de lui conférer un nom, de le symboliser. Le Réel, c’est-à-dire, en dernière instance, le corps, un corps brisé par l’Histoire, cette machine affolée. La conscience chez Mertens connaît le malheur de ne pouvoir faire la jonction entre en soi et pour soi, selon la distinction sartrienne. Elle ne parvient pas à se rassembler en une unité cohérente, elle côtoie la schizophrénie et court le risque de se perdre, tant elle est prise dans un tourbillon d’informations contradictoires. Jamais elle n’est totalement maître à bord. La faillite de la raison kantienne dépossédée de son pouvoir de contrôler le monde et de la raison hégélienne ridiculisée dans sa prétention à élaborer, sur un mode dialectique, des Synthèses magistrales, est attestée ici sur le plan formel par le recours à une narration éclatée dont Les Bons Offices, véritable épopée de la déroute du sens, constituent à ce jour le sommet.

En comparaison, Terre d’asile est apparemment plus linéaire, d’un classicisme quasi imperturbable, sans surprises. Pourtant, une lecture attentive révèle que la « relation d’exil » ne doit pas se concevoir seulement au premier degré comme le pur récit – classique – d’une expatriation mais, à un second degré philosophique, comme l’autopsie d’une absence au monde. En d’autres termes, l’exil réel du personnage se double sans cesse d’un « exil intérieur » et c’est bien en ce sens que Jaime Morales est «le comble de nous-mêmes». La narration qui tend à une forme d’objectivité clinique sans commune mesure avec la neutralité, a une évidente dimension ironique : elle institue un véritable jeu de miroirs. Le narrateur est en effet un ethnologue de Jaime Morales lequel est, à son tour, ethnologue du pays du narrateur qui intercale dans son récit des méditations (on devrait dire : des confessions, par allusion au philosophe de La Cité de Dieu) de Pierre Augustin, rédacteur en chef du mensuel En mouvement et avatar de l’auteur lui-même.

Compte tenu de l’architecture ironique de la narration et une fois dégagé le thème principal du livre qui associe la nostalgie-Heimweh (regret du sol natal) avec la nostalgie- Sehnsucht (aspiration, toujours détrompée, à une Unité fon- damentale), nous ne pouvons mieux faire, pensons-nous, que de sérier les problèmes, non sans attirer l’attention du lecteur sur le caractère arbitraire d’un découpage qui ne vise en aucune manière à masquer la totalité esthétique de l’œuvre d’art.

La gueule de la baleine

Dans le ou les épigraphes d’un roman, il faut voir selon les cas bien plus qu’un ornement obligé, un faire-valoir de l’auteur soucieux de placer son discours sous l’égide d’un grand prédécesseur. En tête d’un livre, une citation soigneusement choisie peut se voir investie d’une fonction précise : c’est elle qui, en quelque sorte, donne le la, la tonalité, et constitue ainsi l’armature au sens musical. Pierre Mertens est friand de ce procédé d’encadrement, de signalisation et d’orientation tout à la fois, qu’il a jusqu’à présent utilisé dans tous ses livres. Placée après la dédicace aux amis – en majorité sud-américains, il faut le supposer – vivant « dans un pays qui n’existe plus, qui n’existe pas encore, qui est à réinventer», l’épigraphe dans le cas présent en renforce le sens métaphysique : il n’y a plus d’ancrage, plus de terre natale où chacun jouirait de la plénitude d’une identité stable, pourrait encore se situer dans une continuité historique déterminée. Pierre Mertens reproduit un passage de Jonas, le poème qui donne son titre au célèbre recueil posthume de Jean-Paul de Dadelsen, préfacé par Henri Thomas (1962) : «Il m’importe peu/ si l’univers a forme d’œuf ou de/ boome rang. Notre pays à nous, c’est le voyage dans la baleine. »

[…]

Auteur
Pierre Mertens
Né en 1939 à Bruxelles, Pierre Mertens est spécialiste de droit international. Observateur judiciaire de la Ligue des droits de l’homme et d’Amnesty International, il est envoyé successivement au Proche-Orient, puis en Grèce et au Chili... lire la suite
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