Le perce-oreille du Luxembourg | Espace Nord

Le perce-oreille du Luxembourg

Par André Baillon
Préface de Michel Gheude
Lecture de Daniel Laroche
Édition 2012
Première édition 1928
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646299
N° Espace Nord 12
Pages 240
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Carnet d’un fou, enfermé dans la célèbre institution psychiatrique de la Salpêtrière, à Paris. Le personnage de ce roman, qui décrit sa vie dans l’asile, est inspiré par la vie même de l’auteur, André Baillon, ce génie littéraire qui fut à plusieurs reprises interné.

Carnet d’un fou, Marcel. Qui n’arrête pas de se fourrer le doigt dans l’oeil, violemment, au risque de s’éborgner. Ce qui l’a conduit à la Salpêtrière : une espèce de mécanique. Un père qui dit oui, une mère qui dit non, des petits scrupules d’absolu. Il raconte. Le perce-oreille, c’est Dupéché qui l’a écrasé dans les jar- dins du Luxembourg, avant même que Marcel ait pu vérifier si l’insecte avait ou non une queue. L’horrible Dupéché, qui se prétend son ami. Il raconte. Où sa vie l’a conduit. Ce que ces Messieurs les médecins ne veulent pas savoir.

Mon nom: Marcel. Je ne m'aime pas. Une fusée filait en l'air pour devenir « une belle bleue », puis rien : c'est moi. Fusée ratée, ma tâche dans la vie se résume à additionner des chiffres. Entendons-nous. Je les additionne d'une certaine manière : par colonnes, d'abord de haut en bas, ensuite de gauche à droite, avec cette obligation que mon total soit le même dans les deux sens. Sinon, je recommence.

Ce n'est déjà pas si facile. Ainsi pour mon âge, si j'en fais le compte de haut en bas, je veux dire comme tout le monde, j'arrive à vingt-cinq ans. Mais si je pense à certains faits, me voici à cinquante. Du moins, j'estime en arriver à cinquante et alors c'est tout comme.

Vingt-cinq ou cinquante, je suis à l'hôpital, dans un de ces isoloires que l'on a l'obligeance d'appeler : un chalet. Dire qu'à l'école, je ne comprenais pas ce que c'était un euphémisme ! Il y a peu d'heures, je gonflais mes muscles pour détendre certains liens qui me sanglaient de partout. Une camisole de force, oui. On m'en a débarrassé. Elle m'attend sur une chaise, prête car on ne sait jamais. Mon voisin de chalet est là aussi, oh! Par amitié je n'en doute pas, mais également, si je m'en rapporte à certains regards, parce qu'on ne sait jamais.

C'est lui qui m'a passé des cahiers, un crayon :

– Écris, Marcel. Cela te soulagera. Tu verras clair en toi.

Écrire ! Écrire quoi ? Parmi d'autres choses, j'en abhorre deux : les clins d'oeil et, je m'en expliquerai bientôt, certain mot. Ce mot, je vais l'écrire tout de suite : NIAISERIE. Il m'est arrivé de décider un acte, mais un de ces actes que l'on considère comme essentiels, et de le voir tomber en morceaux, uniquement parce qu'ayant ouvert un libre, NIAISERIE me sautait aux yeux comme un jugement et un sarcasme. Ce mot d'ailleurs m'obsède. Je le vois imprimé, en lettres de plaque de rue, à tous les coins de ma vie. Rien de fort, rien de grand, jamais la belle bleue ! Raconter cela ?... Il est vrai qu'en se plaçant à certains points de vue...

Alors écrire, soit. Mais pour qui ? Pas pour mes amis. Je n'en ai plus, je n'en veux plus. Pour mes parents ? Je suis bourré de secrets que je confierais à n'importe qui, sauf précisément à mes parents. Pour les médecins ? Hum ! À force d'en voir, ces Messieurs savent une fois pour toutes ce qu'est la vérité : qu'elle est un bras, une glande, un ulcère et pour le reste une bulle en l'air vers laquelle chacun souffle une autre bulle. Écrire pour eux ! Je deviendrais un cas.

Alors, si tout simplement j'écrivais pour n'importe qui ? Ou pour moi. Comme en promenade quand on a perdu sa canne, revenir en arrière, fouiller les buissons et, de niaiserie en niaiserie, refaire ses pas, chercher.

Finissons-en d'abord avec la question qui m'a conduit ici. Je ne suis pas fou. Les vrais fous qui sont ici, ragent et se démènent en hurlant : « Je ne suis pas fou ! » Moi, je le redis, je l'écris avec calme. Cette phrase, si je ne me retenais, je l'écrirais mille fois, sur mes murs, dans mes cahiers, et jusqu'à la dernière, ma main resterait calme. Ce serait à tenter. Bien entendu, il y a certaines choses. On n'a pas eu tort de m'envoyer ici. Maman y a passé. Elle s'en est tirée. Pourquoi ne m'en tirerais-je pas ?

Je me souviens d'un film. Dans la caverne du nain, le jeune Siegfried s'est forgé une épée. Il la trouve belle, la tend devant lui, jette en l'air une plume, la reçoit sur le tranchant, et la plume continue de tomber, coupée tout bonnement en deux. J'ai réfléchi à cette plume. Certains esprits n'ont pas de fil. L'idée tombe dessus et s'accroche bêtement, flocon de neige sur une branche. Sur d'autres, l'idée se divise. Une idée tombait, en voici deux. Papa me le reprochait à sa façon :

– Tu coupes les cheveux en quatre.

Plumes en deux, cheveux en quatre, on pense double, on souffre en plus fin, même pour des niaiseries. Mais est-on fou ?

Je connais quelques jeunes gens. Ils ont étudié, ils savent tout, ils sont des guides sûrs, ils s'adossent à des principes solides, en marbre : des colonnes cèdent dans mon dos comme de la toile peinte. Je le regrette et je me fiche par terre. Est-ce être fou ?

Par malheur ou niaiserie, je n'ai pas poussé très avant mes études. Néanmoins, je lisais. M'en a-t-on fait le reproche ! Je lisais trop, je lisais des choses trops savantes, je lisais des choses « à me tournebouler la tête ». Peut-être. Un livre, le voir m'émeut déjà. Je dois l'ouvrir, en attraper une phrase, un mot, ajouter à la mienne ce rien de la pensée d'autrui. J'ai lu Pascal ; j'ai lu Montaigne. J'ai trouvé, chez les deux, une même idée : la planche au-dessus du gouffre, ou la poutre entre les deux tours de Notre-Dame d'une grosseur telle qu'il nous la faudrait pour marcher dessus si elle était à terre et dont l'idée donne déjà le vertige. Les tours de Notre-Dame, c'est bien haut ? J'ai connu de ces planches niaisement ‒ oui, je dis : niaisement – couchées par terre, dans l'au jour le jour de la vie et j'ai passé dessus, en plein vertige ! Est-ce être fou ?

[…]

Auteur
André Baillon
Né à Anvers en 1875, de père français et de mère flamande, André Baillon a une enfance bousculée. Journaliste à La Dernière Heure, il émigre en France en 1920, après avoir obtenu le Prix français de la Renaissance. Sa vie instable et... lire la suite
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