Histoire d'une Marie | Espace Nord

Histoire d'une Marie

Par André Baillon
Postface de Pierre Schoentjes
Édition 2013
Première édition 1921
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646282
N° Espace Nord 118
Pages 320
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Venue de sa campagne, Marie découvre la ville, les hommes... la vie. Jeune et crédule, elle tombe vite sous le charme de ceux qui, du bourgeois cossu à l’apprenti souteneur, tour à tour la séduisent, l’exploitent et la font souffrir. Même Henry Boulant, « son » écrivain neurasthénique, n’épargne pas la bonté, l’amour et la pathétique candeur qu’est seulement capable d’opposer Marie à l’égoïsme des hommes.

Par son écriture expressive et percutante, Baillon – alias Boulant – réussit à imposer le ton de la naïveté à l’ensemble de ce récit autobiographique, signant par la même occasion un chef d’œuvre.

Devant sa porte:
    – Bonsoir, mère.
    – Bonsoir, Marie.
    Les autres dormaient déjà. Elle tenait une bougie allumée. Elle tourna la clef et fut seule. C’était une mansarde pas bien loin de la rue parce que la maison n’avait pas d’étage, ni bien large parce qu’il fallait aussi de la place pour le grenier. La fenêtre se levait comme le couvercle d’une boîte. Il y avait le lit ; il y avait une malle où les vêtements s’entassent, au lieu de pendre comme dans une armoire ; il y avait la bougie, mais très courte parce que les jeunes filles qui se couchent n’ont pas besoin d’une longue lumière.
    Dans la mansarde, contre le mur, se trouvait accroché un petit miroir. Si petits qu’ils soient, les miroirs servent aux jeunes filles à se regarder. Marie se plaça devant, enleva son corsage, fit glisser sa jupe. Comme elle n’était pas assez haut pour ce qu’elle voulait voir, elle grimpa sur une chaise et troussa sa chemise jusqu’au-dessus des seins.
    Il y eut ainsi, dans la mansarde, encadré comme une peinture, un hôte de plus : le reflet d’un ventre nu dans une glace.
Cet hôte était inquiétant. De face, on n’y voyait rien : égal, bien rond, comme sont les ventres, avec un joli nombril qui riait au milieu; de profil, il poussait une bosse dure à toucher, et qui, sous le doigt, s’enfonçait pour aussitôt reparaître.
    Depuis quinze jours, cette bosse avait grossi; dans quinze jours elle aurait pris le double, ensuite elle grossirait davantage, soulèverait le corset, la jupe et alors... Alors, pour ne plus voir, on rabat la chemise, on souffle la bougie et c’est comme dans toutes les mansardes où les jeunes filles, avant de se coucher, ont éteint leur lumière.
    Pourtant la bosse reste et, avec elle, l’inquiétude.
Ce qu’il adviendrait, Marie le savait bien. Un jour. Mère lui dirait : « Mais Marie, qu’avez-vous donc ? » Ou bien ce serait Père, avec des mots durs et des gifles. De cela, Marie n’en voulait pas. Ses parents, elle les quitterait plutôt ; elle leur inventerait une histoire, oh non ! pas pour mentir, mais parce que chagriner Mère lui ferait de la peine, parce qu’elle avait peur aussi des réprimandes de Père dont l’indignation marchait avec une canne. Marie était douillette des reins et de cœur sensible. Elle avait vingt-deux ans, une jolie taille svelte, une peau soyeuse d’un blanc lumineux. Elle s’aimait dans son corps, parce que son corps était doux. Elle coiffait ses cheveux en bandeaux, comme on les coiffe au pays, mais eût préféré des frisettes, si son père l’avait permis. Il ne manquait à ses joues qu’un peu de rose et de chair. Ses yeux riaient doux. Même quand elle pleurait, ses lèvres semblaient arrondir un baiser, toujours prêt à tomber; c’est lui qu’on voyait tout d’abord; on avait envie de se mettre en dessous pour ne pas laisser se perdre ce beau fruit rouge.
    Elle n’avait goûté jusqu’à présent d’autres joies que l’amour dont elle portait déjà la peine. Elle ne disait pas la honte. La honte dérive de la morale et celle-ci est une richesse qu’on ne possède pas sans l’avoir reçue. On ne la lui avait pas donnée.
Ancien instituteur, son père en détenait, sans doute, le trésor; on peut le supposer. Mais il le gardait pour lui seul avaricieusement ou, tout au plus, l’émiettait en proverbes adaptés à son usage:
    – Les parents d’abord, les enfants ensuite, affirmait-il à table en se servant le premier, largement et du meilleur.
    – Chacun son métier, prêchait-il de son fauteuil, en regardant les autres besogner.
Son métier, à lui, se résumait à ceci : avoir été instituteur. Cela coûtait cher, car ce métier entraîne à boire. D’une sévérité pédante, il se vengeait sur Marie de n’avoir plus d’autres victimes à fustiger. Sa gifle restait pédagogique et, si l’on peut dire, concentrée. La douzaine que chaque jour en mûrissait au bout de ses doigts de cuistre, il eût pu les répartir entre les dix jours que lui offrait sa descendance ; il les réservait à Marie, ainsi que le voulait sans doute le droit d’aînesse.
    Encore que brutales, de pareilles leçons sont insuffisantes. Mieux qu’avec des gifles, il sied de planter, entre le Bien et le Mal, des barrières diversement coloriées. Ou d’ériger des poteaux : Ici l’on passe – Ici l’on ne passe pas. Sans quoi, toutes les routes sont des routes. Faute de guide, Marie ne les discernait guère et passait de l’une à l’autre avec inconscience.

[…]

POSTFACE
de Pierre Schoentjes
Chargé de recherches au FNRS Université de Gand

Histoires d’une Marie Histoire d’une Manon

Avec un clin d’œil au roman célèbre de l’Abbé Prévost, l’œuvre d’André Baillon aurait pu s’intituler Histoire d’Henry Boulant et de Marie Guillot. Manon Lescaut comme l’Histoire d’une Marie s’attachent en effet à retracer l’histoire d’une fille du peuple qui deviendra fille de joie. En choisissant un titre plus compact et en ne retenant que le prénom de son héroïne, Baillon a probablement cherché à donner un statut d’universalité à la figure féminine qu’il dépeint; il s’est efforcé de rendre à travers le portrait d’une Marie, l’histoire de toute fille séduite, de toute fille soumise.

Les deux romans se rejoignent non seulement par leur sujet, mais encore par la place de leur narrateur. Chez l’Abbé Prévost, c’est des Grieux qui fera le récit de son amour malheureux pour une catin et la prédominance fondamentale du personnage masculin est rendue explicite par le titre: Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, titre malheureusement trop souvent amputé de son début. De même chez Baillon, nous observons que Marie est davantage l’objet du roman que son centre, position qu’occupe Henry Boulant, ce personnage surgi en milieu de roman et qui se révélera au fil des pages comme étant le narrateur de l’histoire.

Enfin, à l’instar de l’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, Histoire d’une Marie comporte deux parties distinctes. Elles sont de volume à peu près égal : le premier ensemble comporte dix-huit chapitres, le second seize. Seule la première partie retrace à proprement parler les évé- nements de la vie de Marie Guillot, jeune fille née d’un père brutal, ancien instituteur, et d’une mère bonne mais trop occupée par l’ouvrage pour l’éduquer. Aînée d’une famille pauvre, Marie grandit à Ostende sans jamais voir la mer, retenue toute la journée par les soins qu’exigent les nom- breux frères et sœurs dont elle a la charge. Séduite par un voisin, Hector, qui l’abandonne après lui avoir fait un enfant, elle cache son état à sa famille en allant faire ses couches à Bruxelles. Le surlendemain de la mort de sa fille, Marie y deviendra la maîtresse de Monsieur, un coureur divorcé chez qui elle est servante.

Une fois la roue de son destin mise en branle, rien ne semble pouvoir l’arrêter, et les malheurs s’enchaînent dans une atmosphère qui rappelle certains romans de Thomas Hardy. La jeune femme suivra Vladimir, un souteneur, qui à Londres fera d’elle son gagne-pain avant de s’en débarras- ser au «profit» d’une autre. Marie passera à d’Artagnan et on peut lire dans Zonzon Pépette le portrait que fait d’elle la putain qui donne son nom à cet autre roman de Baillon: «L’autre, c’était la Marie, une grande blonde de Flamande qui venait de Belgique. Sale Belge ! Zonzon ne l’aimait pas. D’abord c’était la dernière à d’Artagnan. Ensuite, elle faisait sa poire ; elle venait toujours en chapeau. Et surtout, un jour elle avait dit: “Je suis honnête, moi; je laisse leur porte- feuille aux types.” Une pimbêche quoi!» Marie fuira la violence de l’Angleterre mais elle n’échappe à la rue que pour atterrir dans une maison close de Bruxelles, le Grand Neuf. Un certain bonheur semble se profiler quand François Sonveur, un client fortuné, l’installe chez lui; son décès, malheureusement, la laissera sans ressources. Marie décide alors de devenir lingère et fait insérer ces quelques lignes dans un journal : « Dame désintéressée désire rencontrer Monsieur pour se promener le dimanche. » (p. 133)

Commence alors la seconde partie, dans laquelle Marie s’effacera pour faire place à Henry Boulant. Henry, c’est le Monsieur qui répond à la petite annonce. La perspective de la première partie se trouve maintenant renversée : cette fois ce n’est pas un homme qui entre dans la vie de Marie, c’est Marie qui pénètre dans l’existence d’Henry.

Ce fils de bourgeois est en rupture de ban avec son milieu d’origine ; il vit une vie de demi-bohème grâce à un petit capital et un modeste emploi de clerc: «de l’artiste il portait les cheveux. Écrivain, il essayait » (p. 139). Son ambi- tion: «L’art... tout sacrifier à l’art!...» (p. 159) Dès le pre- mier dimanche, la promenade à Forest se termine dans sa chambre de garçon : cet être mélancolique vient de trouver une maîtresse qui se doublera rapidement d’une mère. Boulant a également besoin des deux, lui dont la sensualité ignore l’«hygiène qui vous lave des femmes» (p. 138) mais dont la neurasthénie a grand besoin d’une épaule sur laquelle pleurer: «Bonne et grosse Marie!» (p. 168) dira-t-il. En Sabots nous renseigne bien sur cette Marie-là: «une femme robuste, matérielle et maternelle. Marie; très bonne: beau- coup de cœur, dans beaucoup de poitrine ».

[…]

Auteur
André Baillon
Né à Anvers en 1875, de père français et de mère flamande, André Baillon a une enfance bousculée. Journaliste à La Dernière Heure, il émigre en France en 1920, après avoir obtenu le Prix français de la Renaissance. Sa vie instable et... lire la suite
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