La Bibliothèque de Villers | Espace Nord

La Bibliothèque de Villers

Édition 2012
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646244
N° Espace Nord 192
Pages 128
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 7,50 €
  • Version électronique
  • ePub, Mobi
  • 6,99 €

Venu à Villers pour y conduire une enquête sur des crimes vieux de plus de cinquante ans, le narrateur se trouve entraîné, presque malgré lui, dans la plus angoissante des aventures. Plusieurs meurtres vont se produire coup sur coup dans cette ville où le temps semble s’être assoupi. D’abord simple spectateur, le narrateur se trouve soudain mêlé à cette affaire incompréhensible et dont l’étau, cependant, se resserre progressivement autour de lui…

L’intrigue de La Bibliothèque de Villers se réfléchit, à la manière d’un miroir critique, dans le bref essai que constitue Tombeau d’Agatha Christie et qui s’emploie à démasquer les procédés familiers de l’auteur des Dix petits nègres.

La Bibliothèque de Villers annonce par bien des traits la série Les Cités obscures, réalisée avec François Schuiten.

Il est près de minuit lorsque j’arrive à Villers. Depuis plusieurs minutes déjà, par la fenêtre de mon compartiment, je peux voir défiler, régulièrement alignées, les petites maisons sans caractère construites en grande série pour loger les familles ouvrières qui forment la majeure partie de la population. Épuisé par ces deux journées de voyage et la nuit blanche qui en a résulté, je n’ai, en sortant de la gare sale et mal éclairée, qu’un seul désir: dormir. Je descends au «Cheval blanc», le premier hôtel que j’aperçois. Quelques minutes sont nécessaires pour que le patron émerge de sa somnolence et me conduise en maugréant à une chambre assez miteuse où je m’endors presque immédiatement.

Le lendemain est un dimanche. Je me réveille peu avant midi et décide de me mettre sans plus tarder en quête d’un logement convenable pour les quelques semaines que doit durer mon séjour à Villers. Puisque c’est à la Bibliothèque que se passera le plus clair de mes journées, le mieux est, me semble-t-il, d’habiter à proximité. Ayant appris que celle-ci n’est située qu’à quelque cinq cents mètres de la gare, en plein centre de la ville, je choisis de m’y rendre à pied. Ma mauvaise impression de la veille est en partie dissipée par cette promenade. Le soleil qui joue sur le givre ne l’a pas encore fait fondre et cette lumière hivernale n’est pas sans cachet. Je reconnais aisément le grand bâtiment d’une blancheur éclatante. Son architecture massive correspond bien à la description qui m’en a été donnée. Sur sa façade, fraîchement ravalée, se détachent les grosses lettres noires des mots:


Bibliothèque
de
Villers

Peu d’hôtels se trouvent à proximité. J’arrête mon choix sur la pension Elvire, située juste derrière la Bibliothèque. On m’y donne une chambre propre et spacieuse mais dont les murs crépis n’ont pas encore été recouverts de peinture. Je déjeune d’une tranche de jambon blanc et d’une tasse de café puis remonte à ma chambre ranger le peu d’affaires que j’ai jugé utile d’emporter. C’est à ce moment que je m’aperçois que je ne dispose d’aucun vêtement chaud. Il est vrai que nous ne sommes qu’aux premiers jours de novembre, mais l’hiver s’annonce aussi précoce que rigoureux.

N’ayant rien de précis à faire de mon après-midi, je décide de le consacrer à la découverte de la ville. Comme je n’ai pu me procurer de plan, je vais à l’aveuglette, empruntant pour la première fois ces rues où par la suite je reviendrai si souvent. Je remarque rapidement que le quartier dans lequel je me suis engagé ne ressemble en rien à ce que j’ai déjà aperçu de Villers. Les maisons blanches et les grands arbres dénudés, qui bordent l’allée des lilas, forment un saisissant contraste avec les sombres cités ouvrières que je prenais jusqu’alors pour l’unique paysage de la ville.

Je marche depuis longtemps lorsque j’arrive devant un jardin public. Fatigué, je vais m’asseoir en face d’une pièce d’eau où évoluent quelques cygnes. Le calme de l’endroit est impressionnant, à croire que les habitants de Villers sont d’absolus casaniers. Mais peut-être, plus simplement, le grand froid a-t-il retenu les gens chez eux. Je reste sans doute un bon moment, plongé dans quelque profonde réflexion, puisque seule l’arrivée d’un gardien, m’annonçant la prochaine fermeture du parc, me fait remarquer que le soir est presque tombé.

Je veux revenir par un chemin différent de celui de l’aller. Mal m’en prend: je me perds autant qu’il est possible. Dans le quartier populaire où mes pas m’ont amené, trouver le moindre point de repère est devenu impossible. Dans cette nuit presque d’encre, les rues, mal éclairées, se ressemblent autant que les maisons. N’arrivant pas à me souvenir de mon adresse (mais l’ai-je jamais sue ?), je ne peux demander mon chemin. Auprès de qui d’ailleurs me renseignerais-je? Les rues sont quasiment désertes et les rares passants, frileusement emmitouflés dans leurs manteaux, marchent d’un pas trop décidé pour qu’il soit possible de les aborder. J’en suis réduit à aller au hasard, tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, et parfois même revenant sur mes pas.

[…]

POSTFACE
de Jan Baetens
Université de Leuven
(groupe de recherche MDRN)

Un livre-tremplin

Aux lecteurs sur le point de relire La Bibliothèque de Villers

Benoît Peeters touche à tant de genres, à tant de régimes d’écriture, à tant de médias, à tant d’aventures éditoriales et autres, qu’on oublie parfois ce qu’il est avant tout : écrivain. Mais quel écrivain ? La notion classique d’auteur n’a dans son cas plus aucune signification: Benoît Peeters n’écrit pas de livres qui reflètent quelque moi caché ou en surplomb, il n’est ni sismographe de son âme, ni témoin de son époque, moins encore maître à penser. De même, Benoît Peeters n’écrit jamais seul, même lorsqu’il met en sourdine son goût invétéré des collaborations de tous ordres pour s’adonner à des projets plus personnels: son écriture se fait presque toujours en réseau, en référence à d’autres et impliquant les œuvres d’autrui jusque dans ses créations les plus singulièrement individuelles. La preuve que le réseau fonctionne est bien le fait que bien des lecteurs continuent à ignorer que le Peeters du Monde d’Hergé (son plus gros succès commercial à ce jour) est aussi l’auteur de textes théoriques moins lus mais cités dans le monde entier ou de films dont tout le monde parle mais que personne n’a vus...

Extraire un livre de ce «réseau», un seul, celui-ci et non pas tel ou tel autre, n’est pas chose aisée. Pour le grand public, le choix de La Bibliothèque de Villers comme « modèle réduit » de l’œuvre n’a sans doute rien d’évident. Pourtant, ce livre méconnu est une belle illustration de la démarche de Benoît Peeters qui est avant tout, quoi qu’on en pense à cause de ses multiples autres activités, une démarche littéraire.

On sait que la « belgitude », réelle mais relative, de Benoît Peeters est un autre point très controversé de son œuvre. D’une part, beaucoup de lecteurs ignorent qu’il est né à Paris, où il a également fait ses études universitaires. D’autre part, le genre d’écriture qu’il représente, très marquée par le Nouveau Roman et par la littérature autoréflexive en général, n’a jamais été très populaire en Belgique, où l’on aime certes la rhétorique, mais sauvage, où le goût de la théorie ne se débarrasse que rarement d’un goût plus fort encore de défi et de dérision, où enfin la poésie conserve un prestige et un ascendant qu’elle semble avoir perdu en France. Ici encore, La Bibliothèque de Villers se révèle un bon choix pour introduire le lecteur dans la complexité et l’am- biguïté de l’œuvre de Peeters. Villers est d’abord un lieu de nulle part, en termes géographiques. L’influence très marquante du Nouveau Roman et de la littérature «intellec- tuelle » y produit ensuite un texte tout sauf aride. La prose, enfin, y est très musicale et rythmique mais aussi tout à fait prosaïque (rien n’est plus étranger à la prose de Peeters que le poème en prose).

Une frustration productrice

Il est pour un texte mille et une façons de défier le commentaire. Trop complexe ou hermétique, il peut décourager le critique. Trop simple ou évident, il condamne d’avance comme superflu le discours qu’on tiendrait sur lui. Incluant son propre commentaire, il programme sa lecture au point d’ôter au lecteur toute envie de se lancer dans l’aventure de l’interprétation. En même temps, pareille difficulté à parler d’un livre lance aussi, selon un paradoxe typique de l’œuvre d’art, un formidable défi d’en parler quand même.

La Bibliothèque de Villers se révèle exemplaire de ce rapport à la fois inhibant et excitant qui se tisse entre les vrais livres et leurs lecteurs, mais sa lecture ne se limite nullement à l’une ou l’autre de ces alternatives.

[…]

Le Soir

"Paru en 1980, ce bref roman est aussi opaque et fascinant qu’à une époque où Benoît Peeters était encore peu connu."

Pierre Maury, Le Soir


ActuaLitté

"Dans « Tombeau d'Agatha Christie », Benoît PEETERS dissèque les ouvrages de la prolifique romancière en mettant en évidence les stratagèmes d'écriture développés par celle-ci dans l'ensemble de son œuvre.

L'intérêt de ce texte réside essentiellement dans l'éclairage en miroir qu'il donne de son propre roman : en poussant l'analyse des romans d'Agatha Christie, Benoît PEETERS donne la clef de lecture de son propre texte qui, s'il est rempli d'autant de cadavres que les textes de Christie, déroutera certainement, comme il m'a dérouté, les amateurs du genre qui n'y trouveront pas tout leur content."

ActuaLitté

Auteur
Benoît Peeters
Benoît Peeters est né à Paris en 1956. Après une licence de philosophie à la Sorbonne, il a préparé le diplôme de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales sous la direction de Roland Barthes. Son premier roman, Omnibus, est... lire la suite
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