La boue des Flandres | Espace Nord

La boue des Flandres

Par Max Deauville
Postface et choix de textes de Pierre Schoentjes
Édition 2012
Première édition 1922
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646169
N° Espace Nord 213
Pages 368
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 10,50 €

1914-1918. Dans l’horreur de la boue, la fumée et la poussière des tranchées, des soldats ont pris les armes. Pas question de gloire, ni d’héroïsme dans ces récits, mais d’un témoignage, souvent ironique, de ce que fut la Grande Guerre.

Acteur et spectateur, Deauville peint la vie des tranchées au quotidien : le piétinement sourd des colonnes d’infanterie, les éclairs parmi le fracas des obus, le sifflement des balles, l’angoisse qui prend au coeur au moment de se lancer dans l’inconnu, l’humidité froide qui raidit les membres durant l’attente, la faim, la saleté et la mort qui fauche, imperturbablement, laissant les corps sans vie, au coin des fumiers, dans un éboulis de terre grasse.

I
Carnet de route

La retraite sur Anvers
La première retraite

16 août 1914.

La brigade rentre le soir à Wavre par la grand-route. L’artillerie sur les pavés fait un bruit assourdissant. La poussière soulevée par la troupe en marche s’élève à gros bouillons. Elle plane en un nuage épais qui rend la nuit plus sombre et la chaleur plus lourde. Les cavaliers dessinent le haut de leur silhouette mouvante sur le ciel encore clair, par-dessus les talus.

Au bas des côtes qui dévalent, la petite ville vibre tout entière de la trépidation du charroi. Toutes les lumières sont éteintes. Il fait un noir d’encre. Devant la maison communale sont assis des gardes civiques en sarrau bleu, ceints du vieux coupe-choux à poignée de cuivre, le petit bonnet sur l’oreille. Ils sont là deux ou trois sur les degrés de l’escalier de pierre, éclairés par une lanterne fumeuse. On dirait une apparition vieillotte et théâtrale de la révolution de 1830.

Beaucoup d’habitants ont fui. Nous logeons dans une maison bourgeoise où un repas simple, mais réconfortant, nous est servi par des gens charmants.

Nos hôtes sont inquiets. Ils nous interrogent anxieusement. Ils nous ont vus passer le matin et nous croient en retraite. Et nous, dans notre superbe insouciance, nous les réconfortons. Nous ne nous replions pas. Nous n’avons même pas vu l’ennemi. Nous faisons des marches et des contremarches. Les Français vont arriver. Nous les attendons pour nous porter en avant. Les Wavriens n’ont rien à craindre. C’est bien loin de chez eux que les graves événements vont se passer. Un nou- veau Waterloo va éclairer l’histoire. Il n’y a pas de doute, nous en sortirons victorieux.

Sur ces bonnes paroles, nous gagnons notre lit. Il est tard déjà et nous devons partir au petit jour.

*

À trois heures du matin les troupes commencent à repasser dans les rues avec le même piétinement sourd des colonnes d’infanterie. Le roulement continu de l’artillerie fait trembler les vitres.

Comme hier, on nous annonce une importante colonne en marche dans la direction de Namur. Nous allons réoccuper les mêmes positions. Les hommes creusent des tranchées. Ils mettent des fermes en état de défense et maquillent les remblais au moyen de feuillages.

Nous sommes toujours à cheval sur la route de Gembloux. Le terrain est ondulé et couvert de petits bois. Tout le monde est excité à l’idée de voir les uhlans. Avec nos jumelles, nous fouillons les coins d’horizon. Les seuls cavaliers que nous arrivons à découvrir sont notre colonel et son adjoint débouchant d’un bosquet.

Les faisceaux sont formés dans les bois de sapins et recouverts de branchages. Les hommes sont dissimulés sous les couverts. Ils passent leur temps à rire, à jouer aux cartes. Nous sommes déjà tellement habitués à cette vie de vagabonds, que le tragique de notre situation disparaît. L’idée du danger a quitté la pensée de chacun, ceux qui en parlent encore sont immédiatement ridiculisés. La guerre tourne à la plaisanterie.

Un taube vient survoler nos lignes, glissant lentement sur ses ailes sombres, ocellées d’une croix noire sur fond blanc. Aussitôt une pétarade insensée s’élève. Tous les hommes sautent sur leur fusil. Un bruit étourdissant fait retentir l’espace. Quelques-uns d’entre nous vont jusqu’à décharger leur browning sur l’oiseau de malheur. Celui-ci vire lentement, remontant vers le nord, suivi au fur et à mesure par le crépitement des coups de feu. L’une après l’autre toutes les unités le saluent. Puis un cri s’élève: «Il tombe!» À force d’attendre le moment où il va s’effondrer, certains s’illusionnent jusqu’à croire qu’ils l’ont vu piquer vers le sol.

Notre voiture d’ambulance est placée dans un chemin creux à quelques pas de la grand-route, tout près d’une petite maison perchée sur le talus. C’est en l’occurrence une charrette de meunier réquisitionnée.

POSTFACE
de Pierre Schoentjes

Nous étions ceux qui vont aux tranchées, les amants de la boue. Nous avions la gloire. Les autres nous admiraient, ils buvaient beaucoup et couchaient avec les filles.
La Boue des Flandres.

La campagne d’un écrivain

Le 31 juillet 1914, le jour même de l’assassinat de Jaurès, Maurice Duwez fêtait ses trente-trois ans. Médecin de formation, il avait été très jeune secrétaire de Charles Spoelberch de Lovenjoul, l’érudit bibliophile passionné de Balzac et de Stendhal. Sous le pseudonyme de Max Deauville, Duwez avait par ailleurs fait paraître à cette date trois romans et deux pièces de théâtre, tant à Bruxelles qu’à Paris. Calmann-Lévy venait de publier Le Métier d’homme dans les mois qui précédaient le début des hostilités. À cette époque déjà, Duwez devait volontiers imaginer sa vie sous le signe de la littérature ; il a d’ailleurs opté pour une spécialisation professionnelle, la médecine d’assurance, qui lui laissait d’importants loisirs à consacrer à l’écriture.

C’est donc un écrivain, établi à défaut d’être reconnu, qui s’engage comme volontaire dans l’armée belge en août 1914. Deauville n’est pas un de ces écrivains combattants comme il y en eut tant et pour qui la guerre constitua le premier stimulus à l’écriture. Le fait mérite d’être souligné ici car il n’est pas tant d’exemples d’auteurs d’avant-guerre qui aient porté sur la guerre un regard dépassionné dès le début du conflit. Un Gide fait l’impasse sur la guerre dans son œuvre romanesque, les frères Tharaud montrent eux les tranchées mais, dans une écriture toujours aussi artiste, choisissent de jouer une nouvelle fois la carte de l’exotisme qui avait fait leur réputation. Anatole France, Rémy de Gourmont et Émile Verhaeren, qu’on n’attendait pas dans ce rôle, font figure de patriotes exaltés... quitte à en concevoir, plus tard et pour certains d’entre eux, de cuisants regrets.

Deauville ne s’est jamais expliqué sur les raisons qui le poussèrent à s’engager alors qu’il était libre de toute obligation militaire. Fernand Ducarme, dans son «Hommage» publié en 1966 à l’occasion du décès de l’auteur, suggère que « c’est la bonté qui a décidé de son choix. Cette bonté [qui] avait pris, chez lui, la double forme de la pitié et de l’ironie: deux sentiments qui semblent dominer toute son œuvre». La formule qualifie avec bonheur l’écriture de Deauville mais elle révèle surtout, volontairement ou involontairement, la perspective majeure dans laquelle s’inscrit l’auteur d’Introduction à la vie militaire et de La Boue des Flandres : celle du scepticisme bienveillant d’Anatole France. C’est en effet l’écrivain quasi officiel de l’humanisme de la Troisième République qui, dans Le Jardin d’Épicure écrivait : «Plus je songe à la vie humaine, plus je crois qu’il faut lui donner pour juges l’Ironie et la Pitié, comme les Égyptiens appelaient sur leurs morts la déesse Isis et la déesse Nephtys. L’Ironie et la Pitié sont deux bonnes conseillères; l’une, en souriant, nous rend la vie aimable ; l’autre, qui pleure, nous la rend sacrée. »

Maurice Duwez fit la guerre comme médecin de bataillon et c’est aux côtés de l’infanterie qu’il participa d’abord à la retraite et connut ensuite les tranchées de l’Yser. En février 1916, atteint de troubles cardiaques et souffrant de crises de malaria, il fut évacué vers un hôpital situé près de Dinard. C’est là qu’il mit à profit son repos pour reprendre son carnet de route et commencer la rédaction d’un volume de croquis. Jusqu’à l’Yser parut en 1917 chez Calmann-Lévy, tandis qu’Introduction à la vie militaire, achevé dès 1918, ne fut publié qu’en 1923 à la Renaissance d’Occident.

Rétabli après son séjour en Bretagne, le docteur Duwez servit à partir de l’été 1917 dans l’aérostation et ce jusqu’à sa démobilisation au lendemain de l’armistice. La seconde campagne fournit à l’auteur la matière d’un nouveau volume : La Boue des Flandres, qui parut sous une première forme en 1922 à Bruxelles chez Lamertin. Le motif du retour du soldat après guerre servit encore de point de départ à un roman qui se déroule sur une toile de fond de petite bourgeoisie : Jonas, publié en 1923. Cet ouvrage, qui passe pour un des plus réussis de l’auteur, s’attache à décrire la vie d’un jeune homme dont l’expérience du front a fait un pacifiste en sympathie avec les causes révolutionnaires. Comme dans les recueils de guerre, l’ironie constitue la tonalité de base de l’ouvrage. Vingt ans après l’armistice, Deauville revint une dernière fois à la Grande Guerre, avec un volume qui reprend en partie des textes antérieurs; ce fut Dernières fumées, publié en 1937.

[…]

Auteur
Max Deauville
Max Deauville (1881-1966) débute en littérature en 1907. Engagé volontaire en 1914, il devient médecin de bataillon. C’est la guerre qui lui permet de donner la pleine mesure de son talent d’écrivain avec les récits Jusqu’à l’Yser,... lire la suite
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