Don Juan | Espace Nord

Don Juan

Édition 2012
Première édition 1946
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782930646152
N° Espace Nord 48
Pages 136
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 7,50 €

Le Don Juan de Bertin se distingue par la place qu'il accorde aux femmes. Tandis qu'Anna souhaite vivre avec Juan un amour éternel et s'assure de son emprise en se refusant à lui, Isabelle entend récupérer son séducteur par tous les moyens.

Cette vision du mythe met en scène le dilemme existentiel qui oppose le plaisir éphémère au bonheur intemporel. Don Juan sacrifiera-t-il la spiritualité d'un amour réciproque à l'assouvissement de ses désirs? Pourra-t-il échapper à son destin de séducteur?

PERSONNAGES

DON JUAN.
OLYMPIA.
BENI-BOUFTOUT.
HANSKI.
PAMPHILE.
THÉODORE.
AURORA.
DIANA.
VENUSKA.
LE PETIT HOMME VERT.
LE BONIMENTEUR.

PREMIER ACTE

La scène s’ouvre : un rideau sombre, tendu d’un bout à l’autre, à une hauteur de trois mètres. Au-dessus de ce rideau, à vide, le théâtre en profondeur, peu éclairé, et, dans l’espace des lettres noires formant l’inscription « BABYLONE ». Ces éléments indiquent sommairement qu’on est dans une rue, devant la vitrine d’un établissement de nuit. Le crépuscule vient. Mauvaise soirée. Bourrasques et pluies. Au proscénium surgit un monsieur dissimulé sous un parapluie. C’est le bonimenteur.

LE BONIMENTEUR. – La ville tourne dans le vent ; le vent de mer gonfle les hommes et les maisons. Les vaisseaux dans le port se frottent comme des amants. Au Nord trompettent les vents bruns, les vents noirs. Résonne, humanité ; les grandes ténèbres sont venues… (Arrive don Juan, gentilhomme du XVIIIe siècle, habit élimé sous les galons d’or, tricorne détrempé, bas d’un blanc douteux et souliers élastiques. Piteux gentilhomme ! Par après, on verra qu’il est blond, frisé, maigre, petit, blafard, nerveux. Le bonimenteur l’apostrophe et l’engage à avancer car, visiblement, le masque ne sait où il va.) Entrez ! Ici, c’est Babylone… On paye en sortant ; on paye l’illusion qui n’a pas de prix… Ici, c’est le temple de la Beauté !... (Don Juan, arrêté, regarde le bar dont soudain s’allument les lumières, derrière le rideau. Il se hisse comme pour voir à l’intérieur.) Vous sortirez purs comme des enfants !... (Dépassent au-dessus du rideau trois têtes de femmes. Don Juan se détourne, esquisse une fausse sortie et repasse devant le bar.) Hé, petit passant ? Tu fis bien de t’affubler de cette défroque. Masqué, tu es vrai. Ne montre jamais ton visage, si tant est que les hommes de ton espèce en ont un ! Ton aventure pourrait être sans pareille. Dès l’instant que tu t’arrêtes devant cette boutique d’amour, commence un mélodrame surnaturel, comme on en n’ose rêver… Ne te laisse pas détourner du mauvais chemin ; ne te laisse pas troubler par le prestige du nom et de l’identité que te confère ton costume… Tu es aussi bien que l’original !... Va ton destin ; tu rayonneras à mesure qu’il fera plus obscur !... C’est carnaval et c’est l’heure des méprises… La ville est froide, humide et parfumée… Don Juan, hésiteras-tu ?...

Les femmes font des gestes d’appel. Un orchestrion éclate. Don Juan se décide et avance vers le rideau. Les têtes disparaissent. Tout s’éteint. Le bonimenteur s’éclipse. Cette courte extinction suffit pour abolir le rideau et l’enseigne. Les lumières rallumées, on se trouve à l’intérieur du bar de vieille mode, rouge, doré, à miroirs et à palmiers. Au fond, le comptoir étincelant de tous ses cristaux, avec, derrière, une mystérieuse portière de velours. La porte d’entrée est à droite. Il y a une porte de service à gauche. Encore : l’orchestrion aux ampoules de couleurs et un phonographe à pavillon ; des banquettes de velours et des tables. Don Juan vient d’entrer dans le bar. Les trois déesses du lieu, Aurora, Diana et Venuska, quinquagénaires épaisses aux fesses prodigieuses, couvertes de robes de paillon, sautillent sur la musique de l’orchestre et font des figures de ballet. C’est en l’honneur de don Juan, cette obscénité giratoire. Incommensurablement ébahi, ce dernier considère la saltation des grosses asthmatiques, gêné et aussi aveuglé par le trop de lumière. Il essaye de sourire, fait un pas en avant et deux en arrière. Il titube un peu. Les fesses des matrones le menacent. Il a conscience du danger. Son regard cherche la sortie. Mais les dames ont prévenu ce mouvement et, rompant leur danse, se ruent sur le client, l’orchestrion cessant net. On entend glapir :

AURORA, DIANA, VENUSKA. – Reste, chéri !... On est de belles poules !... Tu t’amuseras bien !... On sera gentilles !...

Don Juan se débat, alarmé. Son fausset domine le tumulte.

DON JUAN. – Lâchez… Vous avez tort, Mesdames… Je vais vous dire, je ne suis pas venu pour ce que vous pensez ! Ce n’était pas ici que je devais être. Me lâcherez-vous ? Je ne suis pas un client, moi ! Ai-je la tête d’un client ?... (Il s’est libéré). Vous ne pouvez comprendre… Je viens du bal. Je voulais rire…

DIANA. – Ben oui ! On rit ! (Elle ouvre une bouche énorme.) Oh, oh, oh !...

AURORA, se tenant la bedaine. – On rigole, et comment !... Ah, ah, ah !... VENUSKA, qui se frappe les cuisses. – On se tire-bouchonne !... He, he, he !...

[…]

LECTURE
de Michel Lisse
Chercheur qualifié du F.N.R.S. (U.C.L.)

Les premières pièces de Michel de Ghelderode ont été qualifiées par Roland Beyen « d’expériences de laboratoire ». En mars 1926, La Mort du docteur Faust, « sa première œuvre importante », a été publiée par La Flandre littéraire. Á cette époque, Michel de Ghelderode est attiré par les personnages historiques – il écrira sur saint François d’Assise et sur Christophe Colomb en 1926 et 1927 – ainsi que par les mythes littéraires. Rien d’étonnant dès lors qu’après son Faust, il s’attaque au mythe de don Juan et s’inscrive par ce geste dans une vaste tradition. Tirso de Molina, Molière, Lorenzo da Ponte, Hoffmann, Pouchkine, Baudelaire, Mérimée, Barbey d’Aurevilly, Montherlant, Frisch, Rostand et tant d’autres ont, à leur manière, élaboré, transformé, voire déconstruit le mythe du séducteur. Dans son Don Juan rédigé en 1926 et publié en 1928, Michel de Ghelderode reprend certains éléments du mythe, comme l’épée don juanesque, le défi aux enfers…, mais il parodie également le mythe par un travail de « démythification » , selon le mot de Roland Beyen.

Jean Massin a qualifié le mythe de don Juan de « littéraire et musical ». Michel de Ghelderode en a fait une « drama-farce pour le music-hall ». Tel est en effet le premier sous-titre de son Don Juan rédigé en 1926 et publié en 1928 aux éditions de La Renaissance d’Occident à Bruxelles. Dans un premier temps, le texte est donc destiné au music-hall. Comme le rappelle Michel Otten , l’idée selon laquelle le théâtre se sclérosait est apparue à la fin du XIXe siècle. Parmi les solutions proposées pour le régénérer, le recours au music-hall est préconisé par divers théoriciens dont Marinetti. Tout en gardant un rapport avec le théâtre traditionnel dans la mesure où la scène est italienne et l’acteur humain, le music-hall est un spectacle populaire qui ébranle les formes théâtrales et ouvre à une esthétique avant-gardiste. Dans le même esprit de rénovation, Meyerhold valorisera le « balagan » ou théâtre de foire qui fait appel au grotesque, c’est-à-dire à une « structure contrastée qui allie brutalement les éléments les plus dissemblables : le comique et le tragique, le vulgaire et le sublime, le réel et le surnaturel, le quotidien et le fantastique, voire la vie et la mort ». Cette alliance du dissemblable se retrouve dans les répliques paradoxales de Ghelderode : « Travesti, tu es vrai ! » (1928 : p. 15), « Á quoi savez-vous que c’est vous le vrai ! C’est que de tous temps je me fais l’effet d’être faux ! » (1928 : p.71). Elle plonge don Juan dans une double contrainte comme en témoigne la fin du deuxième acte :

« Don Juan ? C’est moi… Est-ce moi ? […] Si je suis don Juan, je ne puis répondre à cette imploration. Don Juan se détourne-t-il à l’appel d’une femme ? Et si je ne suis pas don Juan, je tromperais grossièrement cette femme en répondant à sa voix. Comment savoir ce que je suis, ce que je ne suis pas ? » (p. 55)

Comme Michel de Ghelderode l’a précisé un peu plus haut dans une didascalie, don Juan se comporte « avec cette incroyable sincérité et cette spontanéité des clowns » (p.52). C’est pourquoi il est un personnage grotesque au sens défini par Michel Otten.

Le concept de « drama-farce » semble également s’inscrire dans cette logique du grotesque puisqu’il combine le dramatique et la farce, le terrible et le comique. Le « drama » est également la « représentation visuelle et/ou auditive d’une action » dont les médiums sont « le théâtre, l’opéra, le cinéma […]. » . Le texte de 1928 est baroque, exubérant, excessif : tout y est exagéré. Ainsi Béni-Bouftout dispose d’un arsenal pour le moins surprenant : revolvers, couteaux, canif à 150 lames, casse-tête. Les nombreuses et longues didascalies de Michel de Ghelderode montrent combien ce texte est pensé pour une représentation au music-hall, notamment dans son coté sonore.

[…]

Auteur
Charles Bertin
« S’il est une donnée fondamentale de mon être, c’est bien l’attachement viscéral que j’éprouve à l’égard de ma langue, de ma terre et de ma culture. » Ainsi se présentait Charles Bertin (1919-2002), docteur en droit de l’ULB... lire la suite
Index
Des Auteurs Des titres
Facebook